L'économie est-elle une science?

L’économie est-elle une science ?

 

 

 Si donc avec M. Say, nous voulons faire de l’économie politique une science positive fondée sur l’expérience et susceptible de donner des résultats précis, il faut prendre le plus grand soin d’embrasser seulement, dans la définition du terme   principal dont elle se sert, les objets dont l’accroissement ou la diminution peuvent être  susceptibles d’évaluation.

 Thomas Robert Malthus, Principes d’économie politique considérés sous le rapport de leur application pratique. 1820

 

 

L’hégémonie du discours économique

                Cac 40, taux de chômage, PIB, croissance, dépenses publiques, taux d’endettement, politique de l’offre, relance par la demande, déficit budgétaire, flexibilité, austérité… Des expressions familières, des repères statistiques, des sigles, des acronymes inscrits dans notre réalité quotidienne sans que pour autant chacun d’entre nous soit véritablement en mesure d’en livrer la signification précise. Abstractions, outils entre les mains expertes de spécialistes de l’économie, de diplômés de grandes écoles européennes ou étatsuniennes à même de produire un discours économique d’une grande complexité parfois, de livrer des analyses ambitieuses et remarquées, susceptibles, dit-on, de nous éclairer sur la marche du monde. L’économie s’est affirmée comme une discipline incontournable dont les théoriciens les plus zélés ont droit à quelques égards puisque depuis 1969 le prix de la Banque de Suède de sciences économiques, converti abusivement en prix Nobel d’économie, est décerné par l’Académie des sciences de Suède. L’économie serait-elle suffisamment scientifique pour mériter cette reconnaissance ?

                Curieusement, au moment où les bouleversements économiques, sociaux, énergétiques, écologiques, climatiques, menacent tout à la fois l’équilibre des forces politiques, économiques, militaires mais aussi et surtout la survie de l’humanité et de l’ensemble des espèces vivantes, la science économique rayonne. Pas un ingénieur, pas un mathématicien, pas un informaticien, pas un sociologue, pas un philosophe, pas un étudiant ou un lycéen ne saurait ignorer aujourd’hui le langage de l’économie. Les sciences économiques et sociales sont d’ailleurs enseignées dans le secondaire depuis la fin des trente glorieuses, à une époque fertile en évènements. Au hasard : l’abandon par les Etats Unis de la convertibilité du dollar en or, déstabilisant durablement les relations économiques internationales ; les différents chocs pétroliers révélateurs de l’incroyable dépendance à l’or noir des économies dominantes et subséquemment leur grande fragilité ou encore la catastrophe du Torrey Canyon, l’une des premières du genre (en attendant Tchernobyl et Fukushima), qui allait éveiller à une nouvelle conscience écologique.

                Sans doute, s’agissait-il de diffuser des savoirs scientifiques afin de mieux appréhender la réalité d’un monde sur le point de vaciller sous nos yeux ! Contentons-nous d’observer, à ce sujet, que près d’un demi siècle plus tard, les remèdes apportés par les économistes n’ont pas apaisé nos angoisses ni rétabli une pleine confiance en l’avenir pour les victimes de ce que l’on persiste à appeler LA crise. Au lieu d’amorcer un changement salutaire de leur imaginaire, les hommes, guidés par les paroles lénifiantes de la plupart des économistes, s’engouffrent dangereusement dans une impasse.

                Tant que la production matérielle des hommes demeura artisanale afin de répondre en premier lieu à une consommation domestique puis à des échanges du surplus entre des acteurs indépendants, elle fut contenue dans une fonction économique marginale. Elle était inscrite dans l’organisation sociale des communautés humaines et échappait aux nécessités du marché concurrentiel. Mais dès qu’elle fut mise en contact avec l’accumulation capitaliste et confrontée à l’impitoyable concurrence des producteurs, elle se subordonna à la marchandise et à son développement quantitatif ininterrompu. L’économie devint hégémonique et Guy Debord put déclarer dans les années 1970 : « L’économie transforme le monde mais le transforme seulement en monde de l’économie. »[1]

                Les économistes ont un complexe de supériorité et prétendent être les seuls à pouvoir parler savamment d’économie. Or, par exemple, il est concevable d’aborder les problématiques de l’argent et du travail en lisant Zola. Même si le piège de l’empirisme n’est pas, en l’occurrence, entièrement évité, convenons toutefois que la production de savoirs économiques pertinents n’est pas l’apanage des économistes. Un romancier, un sociologue, un psychanalyste peuvent porter un regard singulier mais éclairé sur l’économie. Les salariés victimes de la délocalisation de leur entreprise ont parfaitement ressenti la violence de la mondialisation. Nul besoin ici de scientificité, dans le discours de protestation, dans les mots de la colère pour donner à la revendication toute sa force.

                Ce triomphe inquiétant de l’économie n’est-il pas en partie imputable au succès grandissant du discours de l’économie politique, plus fréquemment appelée aujourd’hui la science économique ? Dit autrement, la production de connaissances largement répandues et qualifiées d’objectives, cohérentes, rigoureuses par les économistes eux-mêmes -lesquels se sont rendus maîtres des mots- les lois économiques prétendument universelles, l’outillage mathématique sophistiqué n’éloigneraient-ils pas la science économique de ce qui devait être sa mission première : expliquer le fonctionnement de la vie matérielle des sociétés humaines ainsi que leur cheminement vers un bien-être collectif dénué de tout rapport de pouvoir. Le détournement de son propos à des fins utilitaristes répond à une double nécessité idéologique : d’une part, nous empêcher de voir clairement la réalité d’un mode de production, d’un mode d’emploi de la nature et des hommes et en fin de compte d’un mode de vie collective qui se voudrait universellement partagé et d’autre part permettre, sans limites, sa reproduction.

                Le caractère scientifique de l’économie n’est qu’un leurre destiné à masquer son véritable objet : réunir un ensemble de modalités d’actions, de techniques toujours plus efficaces en faveur des puissants de ce monde qui, de ce fait, s’autorisent, à l’appui d’une scientificité ayant toutes les apparences de la légitimité, la marchandisation généralisée des hommes et de la nature.

 

 

La théorie économique face à la réalité

                Si l’on voulait assurer à la science économique toute la respectabilité et la crédibilité souhaitables et, de toute évidence, souhaitées par tous ceux qui la servent au quotidien dans les Universités, les grandes écoles de commerce mais aussi sur les plateaux de télévision et les chaînes de radios nationales, sans oublier le F.M.I et la Banque Mondiale, il conviendrait pour le moins, de leur proposer une confrontation entre la théorie économique et la réalité. Pourtant pareille initiative leur apparaîtra bien vite décevante et probablement décourageante.

                Ainsi, les richesses croissantes réalisées au sein des sociétés converties depuis longue date à l’économie de marché, et dont les économistes libéraux ne cessent de s’enorgueillir, se retrouvent en réalité entre les mains d’une minorité dominante. La surabondance de biens à la disposition des plus riches côtoie le dénuement, parfois affligeant, des exclus de la modernité.

                Plutôt qu’un véritable mieux-être généralisé, les trente glorieuses, nourries de libéralisme, furent davantage l’occasion inespérée de freiner la progression des frustrations qui d’ailleurs devinrent insoutenables lorsque la crise sociale, économique et culturelle fut annoncée vers la fin des années 1970. Certes, le plein emploi fut sauvegardé ! Quelques historiens bien inspirés évoquent aujourd’hui les « maux » de cette période de haute croissance, son contenu chimique et énergétique provoquant une destruction durable des sols et laissant une empreinte douloureuse sur les corps. En vérité, ce sont trente années ravageuses et dangereuses qui se sont écoulées après-guerre et que les économistes n’ont pas voulu voir.[2]

                Si la science permet d’accéder à l’inconnu et d’éclairer le réel afin de nous le rendre plus lisible, il s’avère que la science économique, au regard des quelques exemples qui précèdent, a manqué sa cible. Impitoyable, la critique des faits la vulnérabilise un peu plus.

                Pourtant, malgré le démenti apporté par la réalité, la science économique se maintient et les médias demeurent friands des commentaires, des expertises fournis par les économistes lorsqu’une nouvelle crise menace. Paradoxalement, moins la science économique est susceptible de soulager nos inquiétudes, plus il semble indispensable d’y recourir pour mettre fin, illusoirement, à nos tourments. En définitive, ce paradoxe soulève la question du langage de l’économie et de son contenu.

 

 

Une écologie subversive absorbera l’économie punitive

                Le discours de l’économie politique est devenu une nécessité vers le milieu du 18ème siècle, c'est-à-dire à une période déterminée et déterminante de l’histoire des sociétés occidentales. Il est né avec la révolution industrielle et lui a apporté la caution théorique et scientifique indispensable. Dès 1776, Adam Smith affirme que le comportement économique de l’homme repose sur des lois naturelles. La main invisible -concept clé du libéralisme- contribue également à naturaliser le marché.

                A l’aide d’une interprétation erronée du passé de l’humanité, l’homme primitif et l’homme moderne se voient ainsi dotés des mêmes intentions : la propension à l’échange, la recherche d’avantages matériels, l’appât du gain -stimulant d’un travail aliéné et divisé- l’obligation de se mesurer avec la  nature, le besoin d’accumuler des richesses et de dégager un surplus, le comportement rationnel visant à acquérir des biens rares. Karl Polanyi fustigea cette analyse en déclarant : « En fait, les idées d’Adam Smith sur la psychologie économique du premier homme étaient aussi fausses que celles de Rousseau sur la psychologie politique du sauvage. […] La prétendue tendance de l’homme au troc et à l’échange est presque entièrement apocryphe »[3]

                La science économique n’intègre pas les apports essentiels de disciplines comme l’anthropologie, l’ethnologie, la sociologie ou la psychanalyse. Certes, elles étaient logiquement ignorées de Ricardo, Smith ou Marx mais leurs héritiers sont, sur ce plan, impardonnables.[4] A y regarder de plus près, si les économistes sont réfractaires au message trop subversif des ethnologues, des sociologues et des psychanalystes c’est parce que ceux-ci, avait remarqué Serge Latouche, « ont rencontré sans la chercher une économie politique qui n’était pas celle des économistes. » [5]

                Dans les traités d’économie politique, l’homme n’est qu’un producteur, un outil de travail, un facteur de production, un capital humain dont le labeur est source de richesses convoitées par tous. Rien ne sera dit de la pénibilité du travail, de la souffrance physique et psychologique qu’il génère, du chantage exercé trop souvent sur les salariés les plus vulnérables lorsque le chômage menace par ce qu’on appelle aujourd’hui les directions des ressources humaines, rien de la subordination du travailleur au fétichisme de la marchandise[6] et de l’argent. Bien entendu, on s’abstiendra d’y évoquer l’importance des liens unissant les hommes durant l’acte de production comme s’il fallait mieux oublier les classes laborieuses longtemps perçues comme dangereuses !

                Quant à l’écologie sociale, à l’écologie politique, elles sont superbement ignorées, pour ne pas dire méprisées par la science économique. Certes, nous précisera-t-on, la croissance verte, la croissance écologique, le développement durable ou encore la recherche en géo-ingénierie sont désormais introduits dans quelques analyses économiques. Ce sont autant d’oxymores ou de fausses solutions retenus par effet de mode, destinés à maintenir le même imaginaire : produire aveuglément des biens et des services présumés plus « propres » afin de répondre aux besoins croissants d’une population prétendument croissante et exigeante, de créer des emplois dont on se moque bien de savoir s’ils échappent à la précarité et si leur utilité sociale est avérée.

                Avec le capitalisme, la sphère économique est dramatiquement devenue autonome en se détachant de son enveloppe culturelle et de ses racines naturelles. Aucune société humaine ne saurait vivre sans organiser, même succinctement, une production matérielle. Les sociétés primitives, les peuples de cueilleurs-chasseurs non sédentarisés consacraient quelques heures de leur quotidien à ce que nous pourrions appeler, par commodité, une activité productive avant de dégager un peu plus de temps pour l’entretien des liens communautaires. Pour autant, ces groupes d’hommes, n’exprimaient pas le désir de se laisser envahir par le travail et la production superflue ni d’introduire une concurrence acharnée au sein des relations sociales. « Qu’est-ce qui fait que dans une société primitive l’économie n’est pas politique ? s’interrogeait Pierre Clastres. Cela tient, on le voit, à ce que l’économie n’y fonctionne pas de manière autonome. On pourrait dire, ajoutait-il, qu’en ce sens les sociétés primitives sont des sociétés sans économie par refus de l’économie. »[7]

                La sortie indispensable du discours  dominant de la science économique paraîtra à l’évidence iconoclaste à ceux qui préfèrent les mensonges qui rassurent aux vérités qui inquiètent. Toutefois, il est urgent d’imposer à l’économie la finitude de la planète et de permettre à l’écologie de l’orienter pour mieux l’absorber. De même, ainsi que le suggéra Karl Polanyi, il faudra ré-encastrer l’économie dans les relations sociales. En conséquence, la subordination de l’activité économique aux impératifs écologiques et sociaux ne sera accomplie que si nous parvenons à nous débarrasser, une fois pour toutes, de l’imaginaire productiviste occidental et du culte de la croissance inscrits, de longue date, au sein du discours idéologique totalitaire de la science économique.

 

 

Une version plus étoffée est lisible sur le site Sciences critiques à l’adresse suivante : http://sciences-critiques.fr/leconomie-est-elle-une-science/

 

 


[1] La Société du spectacle. Champ Libre ; 1976, p 25.

[2] Lire  Une autre histoire des trente glorieuses – Modernisation, contestations et pollutions dans la France d’après guerre. La découverte ; 2013.

[3] La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps. Gallimard 2008 ; p 72

[4] Keynes, reconnaissons-le, inspiré par les écrits de Freud, avait vu dans l’amour de la monnaie un état morbide plutôt répugnant.

[5] Epistémologie et économie, Essai sur une anthropologie sociale freudo-marxiste, Anthropos 1973; p 33

[6] A l’exception notoire de Marx, bien entendu !

[7] La société contre l’Etat, Editions de minuit, réédition 2011, p 170.

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