Sortir du capitalisme, sortir du productivisme, sortir de la religion de la croissance

Sortir du capitalisme, sortir du productivisme, sortir de la religion de la croissance.

 

 

                Et pourtant, on pourrait paradoxalement présenter la décroissance comme un projet radicalement marxiste, projet que le marxisme (peut-être Marx lui-même) aurait trahi !

Serge Latouche, Chroniques d’un objecteur de croissance. Sang de la Terre, 2012.

 

 

 

                Aristote distinguait l’art naturel d’acquérir, partie de l’administration (de l’économie) familiale, d’un autre genre d’acquisition, la chrématistique, pour laquelle, écrivait-il, « Il semble n’y avoir nulle borne à la richesse et à la propriété »[1]Aussi, cette économiepréconise-t-elle une jouissance matérielle dans l’excès, suscitant une production au-delà du nécessaire, alors que l’art naturel d’acquérir conçoit une vie heureuse déterminée par une quantité suffisante de biens indispensables. Cependant, observait-il, la frontière entre ces deux formes d’art n’est pas clairement lisible : « Et même ceux qui s’efforcent de mener une vie heureuse recherchent ce qui procure les jouissances physiques, de sorte que, comme celles-ci semblent dépendre de ce qu’on possède, toute leur vie ils la passent occupés par l’acquisition de richesses, et c’est ainsi qu’on en est arrivé à cette autre forme d’art d’acquérir, la chrématistique. »[2] Leprojet d’une société de décroissance s’immisce précisément au cœur de cette confusion, soulignant la noblesse du suffisant et la perversité du superflu, réclamant l’urgence de la modération et l’abandon de la démesure afin de sortir au plus vite de la religion de la croissance.

                L’analyse marxiste de l’accumulation capitaliste peut se révéler utile et même indispensable pour dévoiler la vraie nature de la croissance. Croyance en des jours meilleurs, remède à toutes nos difficultés existentielles, la croissance se révèle être, en réalité, le plus sûr moyen de réaliser le profit tant attendu par les propriétaires du capital. Faire objection à la croissance, c’est saper les valeurs du productivisme et du capitalisme. N’en déplaise à certains détracteurs, empreints d’une orthodoxie marxiste encombrante, lesquels affirment ne pas voir dans le discours de la décroissance la prise en compte des rapports de classes et plus généralement les rapports sociaux parce que, affirment-ils, le capitalisme n’y est presque jamais évoqué.

                Pourtant, la décroissance suggère rien de moins qu’une révolution culturelle appelant les antiproductivistes à se convaincre d’une sortie du capitalisme et les anticapitalistes à un reniement du productivisme.

 

 

Croissance et logique du profit

 

                Le verbe croire accepte parfois des emplois profanes mais c’est une signification religieuse qui lui est, le plus souvent, attribuée. Croire, c’est tenir quelque chose pour vrai, l’admettre comme réel, certain. Le croyant n’est pas tenu d’apporter la preuve de l’existence de ce qui est à l’origine de sa foi.

                Les économistes, les hommes d’affaires, les financiers, un certain nombre d’élus politiques, une bonne poignée de journalistes complices et influents – tous autoproclamés experts -  sont très précisément dans la même posture que celle de l’homme religieux. Ils vénèrent, tous unanimement, au nom d’un discours dogmatique prétendument scientifique – celui de la science économique dotée d’outils mathématiques mystificateurs - la Sainte croissance et estiment ne pas devoir se justifier sur le bien-fondé de leur croyance.

                Empruntée à l’univers biologique, la croissance devenue économique fonctionne dès lors comme une métaphore. Apparentée à l’idéologie dominante de nos sociétés, elle revêt la forme du mythe dont la représentation du réel qu’il donne à voir sera simplifiée et naturalisée. Désormais, la croissance économique est ce qui va de soi, est ce qui va sans dire. Elle dispose ainsi d’emblée, d’une dimension sacrée qui la met, en principe, à l’abri de toute remise en cause, de toute insulte. Les experts croient toujours en la croissance avec conviction, avec frénésie, sans être jamais ébranlés dans leur croyance, par le doute le plus léger. D’ailleurs, ils y croient tellement qu’ils ne croient plus qu’ils y croient ! Ainsi, ils en viennent à fabriquer de toutes pièces, en manipulant l’opinion publique, une croyance partagée dont la diffusion constitue l’une de leurs missions quotidiennes préférées. Ils veulent convertir au plus vite les derniers mécréants.

 

                Déstabilisant opiniâtrement cette pensée envahissante, les objecteurs de croissance commettent, à n’en pas douter, une transgression consciente et volontaire de la Doxa et tiennent à l’égard du sacré des propos que l’on peut qualifier de blasphématoires. Les démissionnaires de la croissance s’autorisent à ne pas penser ce que l’on doit. Leur libre parole est, le plus souvent, inaudible car la plupart de leurs contemporains, définitivement soumis à l’idéologie dominante de la croissance, en sont venus à préférer les mensonges qui rassurent aux vérités qui inquiètent. L’homme de la modernité, en phase avec son époque, à propos de laquelle le progrès quantitatif, le progrès technique semble être la condition préalable de tout progrès humain, veut ignorer les limites naturelles de la planète afin d’espérer découvrir de nouveaux sentiers de croissance. Le désendettement assuré, le chômage enrayé, l’emploi revigoré, l’opulence généralisée, les frustrations effacées, les inégalités balayées et peut-être la démocratie redynamisée ! De délicieuses promesses – fausses pour la plupart – inscrites dans un simple pourcentage de variation positive du produit intérieur brut !

                Il suffirait, pourtant de relire les propos cyniques du conseiller de l’ex-Président de la République, pour se défier, d’abord, des bienfaits de la croissance, avant, espérons-le, de perdre définitivement la foi : « L’inégalité est un moteur de la croissance et la croissance est la seule chose qui puisse rendre l’inégalité supportable. » [3]

 

                S’interroger sur la robustesse de cette croyance et se prononcer pour une objection de croissance deviennent, aujourd’hui, des entreprises de salubrité publique. La justification que l’on est en droit d’invoquer ici paraît tellement imparable que l’on peut s’étonner de ne pas la voir inscrite sous forme de devise au fronton de tous les établissements publics de nos sociétés soucieuses, nous dit-on, du bien-être des générations présentes et futures : une croissance infinie sur une planète finie est rigoureusement impossible. On se souvient de la boutade de l’économiste américain Kenneth Boulding, lequel affirma qu’Il faudrait être un fou ou un économiste pour imaginer le contraire.

 

                A dire vrai, les fidèles serviteurs du dogme de la croissance espèrent cacher soigneusement, derrière un discours démagogique destiné à étendre leur influence et conforter leur pouvoir, le motif inavouable de leur croyance. Ils avancent masqués, réclament la croissance, sachant parfaitement que celle-ci, loin de satisfaire les appétits de tous, apportera en réalité une jouissance matérielle grandissante à quelques uns.

                Ausculter le moteur de la croissance capitaliste, analyser sa structure, le démonter pièce par pièce et mettre en évidence la logique de l’accumulation du capital avec pour levier unique la recherche inlassable du profit, cet immense travail intellectuel de démystification entrepris par Marx est digne de l’estime que lui reconnaîtront l’ensemble des objecteurs de croissance. Car en définitive, la croissance économique, c’est la croissance du capital et du capitalisme. « Si le prolétaire n’est qu’une machine à produire de la plus-value, le capitaliste n’est qu’une machine à capitaliser cette plus value. »[4] dira t-il.

                Le capital ne meurt jamais, sa vocation est de croître indéfiniment et pour parvenir à ses fins, peu importe le contenu de la croissance. Que le gâteau soit immangeable et même toxique, cela ne représente aucun intérêt pour le propriétaire du capital, sa taille, seule compte à ses yeux. Se pose t-il la question de savoir ce que souhaite consommer la population ? A-t-il le projet d’améliorer la qualité de la vie, de concevoir des logements confortables et peu onéreux, d’offrir une nourriture saine, une eau pure, un air vivifiant, de préserver les biens communs ? Que nenni ! Le PIB ne compte pas ce qui ne se compte pas, l’amour, l’amitié, le bénévolat, l’aide, le partage, le réconfort en sont exclus.

                Le PIB enregistre, comptabilise, accumule tout ce qui prend la forme de marchandises (y compris les plus nuisibles pour l’homme), autrement dit, les produits échangeables sur un marché contre de la monnaie en vue de la matérialisation d’un profit. « Ce qui intéresse les décideurs, nous dit André Gorz, c’est l’augmentation de la quantité d’argent échangé, de la quantité de marchandises échangées et vendues au cours d’une année, quelles que soient ces marchandises. […] Dans les faits, cette croissance répond d’abord à un besoin du capital, non aux besoins de la population. »[5]

 

 

Le travail marchandisé

 

                A l’heure où le travail précarisé, flexibilisé est devenu la norme, où l’armée industrielle de réserve s’est internationalisée depuis que le capitalisme a franchi toutes les frontières géographiques du monde du travail, où l’individu n’est qu’une ressource humaine, un capital humain, il ne serait pas inutile de rappeler respectueusement que la croissance de la production ne peut être envisagée sans le consentement de ceux qui la réalisent. Il serait vain d’aller chercher quelques points supplémentaires de PIB avec les dents, plus sérieusement d’espérer le retour de la croissance à l’aide d’une relance de la demande, d’une stimulation des exportations consécutive à la compression des coûts salariaux ou d’un allègement fiscal, si les travailleurs de ce pays proclamaient, subitement et courageusement, leur droit à la paresse.

                « La force de travail est une marchandise que son possesseur, le salarié, vend au capital. Pourquoi la vend t-il ? Pour vivre. […] Il travaille pour vivre. Pour lui-même, le travail n’est pas une partie de sa vie, il est plutôt un sacrifice de sa vie. Ce qu’il produit pour lui-même c’est le salaire. »[6] Dans cet «  exposé aussi simple et populaire que possible » Marx décrit, de la sorte, l’ambivalence et l’ambigüité du rapport unissant le capitaliste et le prolétaire, ce couple infernal dont le mariage forcé est indispensable à la survie des deux acteurs. On le sait, le prolétaire est contraint de vendre sa force de travail au propriétaire du capital dont il devient, à son insu, le complice. Le premier pourrait déclarer : « Qu’importe le produit pourvu qu’on ait le salaire ! » Le second ajouterait : « Qu’importe le produit pourvu qu’on ait le profit ! » En conséquence, les " frères ennemis " obéissent à la même rationalité économique et participent conjointement à la libération de la croissance. « L’un et l’autre sont consciemment ou non au service de la valorisation du capital » confirme André Gorz.[7]

 

                Dans les sociétés qui précèdent l’avènement du capitalisme, l’homme ne cherche pas à gagner toujours davantage d’argent, remarque Max Weber[8]. Il souhaite vivre comme il en a l’habitude et entrevoit, en contrepartie du travail effectué, un salaire conforme à ce qui lui est nécessaire. Ces sociétés, d’une certaine manière, résistaient puisqu’elles n’avaient pas encore entamé, ainsi que le fit plus tard le capitalisme, l’œuvre d’accroissement de la productivité du travail humain. " L’esprit du capitalisme " ne pouvait supporter plus longtemps ces actes de résistance. Il fallut contraindre l’ouvrier de travailler davantage en le dépouillant, parallèlement, de tous ses droits. Les travailleurs de la modernité furent dépossédés de leurs instruments de travail, de la méthode d’organisation de ce travail et de son produit de telle sorte que l’activité productive se déploya sans leur contrôle. Les hommes ne produisaient plus ce qu’ils consommaient et ne consommaient plus ce qu’ils produisaient. La manufacture devint alors une machine à produire, sans limites, des marchandises afin de répondre à des besoins de consommation qu’elle avait créés. Le surplus économique, clé de voûte de l’accumulation, put croître, à son tour, sans entraves. André Gorz résume ainsi cette mutation : «  En éliminant le pouvoir des producteurs directs dans et sur la production, le capital a finalement pu émanciper la production vis-à-vis des besoins ressentis et sélectionner ou créer les besoins, ainsi que la manière de les satisfaire, en fonction du critère de la plus grande rentabilité. »[9] Une fois la logique de la production pour la production mise en place, productivisme et capitalisme sont de fait indissolublement liés.

 

 

Antiproductivisme et anticapitalisme.

 

                Le comportement humain fait de doute, d’inconstance, de passion, voire de fantaisie se laisse envahir par le calcul et l’intérêt privé finalisé. L’homme se métamorphose, pour les besoins d’une croissance en voie de consécration, en un homo œconomicus ouvert au monde des affaires. La consommation est désormais dictée, organisée, standardisée, marchandisée. Etre inféodé à la croissance, c’est effacer le suffisant pour laisser place au superflu, c’est encourager la surproduction et la surconsommation, c’est rendre possible l’impossible, c’est mythifier le " toujours plus ", c’est exacerber le nombrilisme, c’est accumuler pour accumuler, c’est banaliser la démesure.

                L’indispensable assimilation de la croissance économique à celle du capital et du capitalisme révèle, au cœur du système, la dualité productivisme/recherche obsessionnelle du profit. En nous débarrassant une fois pour toutes de la religion de la croissance, nous avancerons sur le chemin de l’antiproductivisme qui nous orientera, très logiquement, vers celui de l’anticapitalisme.

                Les objecteurs de croissance ne peuvent pas faire l’économie de la critique marxiste du capitalisme. L’occultation du lien productivisme/profit risquerait de les faire glisser inexorablement sur la planche savonnée de la récupération idéologique et politique. Fort heureusement, ils ont très tôt dénoncé les contradictions et la perversité du développement durable ou de la croissance verte. Le projet d’une société de décroissance n’est pas concevable sans une remise en question théorique et pratique du capitalisme.

                « Parler des limites de la croissance dans une économie de marché capitaliste a aussi peu de sens que de parler des limites de la guerre dans une société guerrière »[10], souligne Murray Bookchin. L’arrêt de la croissance constitue de fait l’alternative au productivisme. On peut juger la mesure impopulaire mais elle ne sera acceptable et acceptée qu’à la condition d’être annoncée, expliquée, discutée, justifiée, réfléchie collectivement. En l’absence de ces précautions d’usage indispensables à la renaissance d’une démocratie la plus vivante et la plus directe possible, que les objecteurs de croissance appellent de leurs vœux, le risque d’une dictature écologique n’est pas écarté.

 

                La vraie nature de la croissance c’est l’accumulation du capital, le procès du productivisme s’accompagne donc de celui du capitalisme. La réciproque, toutefois, n’est pas toujours vérifiée.

                «  Le capital a accompli sa fonction historique lorsque d’une part, les besoins sont assez développés pour que le surtravail en sus de ce qui est nécessaire soit devenu lui-même un besoin général et découle des besoins de l’individu lui-même ; et d’autre part, que le zèle au travail imposé par la sévère discipline du capital aux générations successives soit devenu le bien commun de l’humanité nouvelle.» [11] Cet extrait des Fondements de la critique de l’économie politique de 1857 n’a-t-il pas été écrit plutôt par Docteur Smith et non par Mister Marx ?[12] En vérité, ce dernier  reconnaîtra « la grande action civilisatrice du capital »[13], quelques pages plus loin. L’optique de Marx est donc sujette à critique. L’exploitation de l’homme et de la nature, l’émergence d’une société de classes, l’avènement du productivisme deviennent, sous cette plume, des nécessités historiques. Ils seraient le passage obligé sur la voie du socialisme. Ce mode de production ne partagerait-il pas avec le capitalisme la même vision de l’homme, maître et possesseur d’une nature condamnée à satisfaire son goût prononcé pour la recherche effrénée des gains de productivité ? Les deux systèmes se distingueraient, tout au plus, par les moyens d’atteindre la même finalité : naturalisation, libération pleine et entière du marché par le capitalisme, poussée massive des forces productives au service d’un prolétariat asservi pour le socialisme.

                Pas étonnant, dans ces conditions, que le stakhanovisme ait rejoint, dans la folie productiviste, le taylorisme, que les plans quinquennaux de Staline furent mis au point pour rattraper l’économie américaine surpuissante et qu’ainsi, par voie de conséquence, les éléments naturels connurent les mêmes dégâts irréversibles de part et d’autre du rideau de fer. L’emprisonnement en 1977 de Rudolph Bahro, dissident marxiste de l’Allemagne de l’est (et futur porte parole du parti ouest allemand "Die Grünen ") critiquant le système bureaucratique, le despotisme industriel, la croissance, la technologie [14] ne fut malheureusement guère plus étonnant !

 

                Incapables, en leur temps, d’épouser la cause de l’écologie (l’expression vit le jour en 1866), ni, bien évidemment, de percevoir les premières manifestations de la crise écologique accompagnée de ses conséquences déshumanisantes, Marx et Engels, doivent-ils être désignés, pour autant, comme des démons du productivisme ? Sans pousser très loin quelques intuitions, Marx parvient toutefois à tenir des propos qui ne déplairaient pas aux objecteurs de croissance. On peut, par exemple, lire dans L’Idéologie allemande : « Dans le développement des forces productives, il arrive un stade où naissent des forces productives et des moyens de circulation qui ne peuvent être que néfastes dans le cadre des rapports existants et ne sont plus des forces productives mais des forces destructrices (le machinisme et l’argent) »[15]. Ou encore dans le livre III du Capital : « Ni une nation, ni toutes les nations couvrant le globe ne sont propriétaires de la terre, elles n’en sont que les possesseurs, les usufruitiers, ayant pour obligation, en bons pères de famille, de la transmettre améliorée aux générations futures. » [16]

 

                La sortie de l’économie, plus précisément la sortie du discours dominant de l’économie politique – de l’économie bourgeoise disait Marx – est plus que jamais urgente afin d’abandonner un schéma de pensée mystificateur et de nous déprendre du dogme de la croissance. Ne plus y croire pour ne pas croître. La remise en question de l’économie et de la finalité de la production ne peut pas, néanmoins, bloquer le processus économique.

                Contrairement à ce que disent certains de leurs détracteurs, les objecteurs de croissance ne font pas preuve de conservatisme et ne souhaitent pas, le moins du monde, le retour à l’âge de pierre. Il faut tordre le cou à cette assertion trop répandue qui relève davantage de la mauvaise foi ou du procès d’intention que de la lecture attentive de leurs analyses. Sérieusement, c’est la sauvegarde du bien-être, du bien-vivre, de la convivialité pour l’ensemble de l’humanité qui est inscrite dans le projet d’une société de décroissance. Il ne pourra s’accomplir qu’à l’aide d’un ensemble d’activités, d’expériences déployées dans un cadre social, un environnement naturel respectés et protégés. Avec le capitalisme, la sphère de la production s’est dramatiquement détachée de son enveloppe culturelle et de ses racines naturelles. L’économie devra donc se laisser absorber par l’écologie et être "réenchassée " dans le système social.

 

 

Un autre projet marxiste ?

 

                La critique du capitalisme a été faite et bien faite par Marx, affirme, facétieux et malicieux, Serge Latouche. Cependant, l’idée selon laquelle les logiciels marxistes pourraient être revisités, repensés ou plus simplement prolongés par les objecteurs de croissance, lesquels s’acquitteraient opportunément de cette tâche, ne pourrait-elle pas être mise au goût du jour?

                L’austérité actuelle, réclamée par une oligarchie soucieuse de maintenir sa suprématie et de faire fructifier son capital financier, nous incline à penser que la lutte des classes demeure plus que jamais vivante. Les plus fragiles, en nombre croissant, s’enfoncent dans une précarité dont ils ne perçoivent pas l’issue. En conséquence, tout mouvement social de grande ampleur, toute lutte citoyenne en rupture avec le modèle néolibéral, devront impérativement exiger des mesures de protection pour les naufragés de l’économie de croissance et accorder simultanément à l’écologie une place de choix. Désormais, les crises écologique et sociale, dont les premières victimes sont précisément les personnes les plus démunies, imposeront aux antiproductivistes d’être anticapitalistes. Réciproquement, les anticapitalistes ne seront crédibles qu’à la condition d’être antiproductivistes. A ce propos, les paroles d’André Gorz méritent d’être écoutées avec attention : « Il faut changer la culture, il faut changer la vision des choses, ce n’est pas la prise de pouvoir qui compte, c’est l’invention de modes de vie, de modes de penser post-capitalistes. Ensuite, on verra s’ils prennent ! Mais il faut faire des expériences qui leur permettent de devenir exemplaires et attirantes. » [17] Une autre démocratie, plus autonome dans ses choix, dans son organisation, au sein de laquelle ceux qui dirigeront seront aussi dirigés, « un gouvernement de chacun par tous et de tous par chacun à tour de rôle » préconisait Aristote ![18] En somme, une force politique d’un genre nouveau au service d’une société de décroissance à construire.

 

 


[1] Les politiques, Chapitre I, livre 9.

[2] Ibid

[3] Henri Guaino, Pour une croissance durable ; La Croix ; Octobre 2006.

[4] Le Capital, livre I,  Editions Garnier Flammarion, 1969, p 430.

[5] Ecologica ; Editions Galilée ; 2008, p 124.

[6] K. Marx, Travail salarié et capital ; L’altiplano 2007 ; p. 28.

[7] Ecologica, p 123

[8] L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme.

[9] Ecologica, p 62.

[10] Une société à refaire. Vers une écologie de la liberté ; Eco société 2011, p 141.

[11] Grundrisse ; Editions 10/18 ; 1973 p 108.

[12] Référence est faite ici à la présentation de Jean Paul Besset dans Comment ne plus être progressiste sans devenir réactionnaire. Fayard 2005.

[13] Grundrisse ; p.214.

[14] Pour un socialisme vert ; Arno Münster, Lignes 2012.

[15] L’Idéologie allemande ; Editions sociales, 1972, p 76.

[16] L III, Ch 46 de l’édition numérique réalisée en collaboration avec la bibliothèque de sciences sociales de l’Université de Québec.

[17] Entretien accordé sur Radio France en octobre 2005 que l’on peut écouter ici : http://passerellesud.org/Andre-Gorz-rompre-avec-les-acquis.html

 

[18] Les politiques, Livre VI, chapitre 2.

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