Travailler moins pour cuisiner mieux

Le refrain est bien connu désormais. Il est entonné chaque matin par des chroniqueurs radiophoniques convertis à la religion néolibérale, il est récité inlassablement par bon nombre de responsables et d’élus politiques désireux de maintenir en éveil leur électorat, il est inscrit en lettres d’or par les technocrates bruxellois au cœur du projet de traité transatlantique de libre échange, dit TAFTA : La croissance crée des emplois.

Le refrain est bien connu désormais. Il est entonné chaque matin par des chroniqueurs radiophoniques convertis à la religion néolibérale, il est récité inlassablement par bon nombre de responsables et d’élus politiques désireux de maintenir en éveil leur électorat, il est inscrit en lettres d’or par les technocrates bruxellois au cœur du projet de traité transatlantique de libre échange, dit TAFTA : La croissance crée des emplois. Vérité semble-t-il indiscutable à laquelle tout le monde finit par adhérer et dont les experts en économie, ou désignés comme tels, s’emparent avec délectation.

                Ces prophètes autoproclamés de la sainte parole économique ne sont jamais ébranlés, dans leur croyance, par le doute le plus léger. Or, les manuels d’économie à disposition des lycéens et des étudiants l’attestent, le lien sacré croissance – emploi n’est vérifiable qu’en certaines circonstances, lorsque la progression de la productivité est plus lente que celle de la production. Non seulement le productivisme détruit la planète, nuit dangereusement à la santé des producteurs et des consommateurs mais il menace gravement l’emploi lorsque s’opère une substitution du capital au travail et que les quantités produites progressent à un rythme insuffisant. Faudrait-il d’ailleurs s’en plaindre?

                Selon les calculs savants des économistes, si la France connaissait une croissance annuelle de son PIB de 4 % (et des gains de productivité de l’ordre de 2 %) le taux de chômage enregistrerait une baisse de 2 %. A ce rythme là, avait observé le regretté Albert Jacquard, cinquante ans plus tard le PIB serait multiplié par 7 (+ 600 %) et le nombre de chômeurs ne baisserait que de 64 %. Aujourd’hui, le nombre de demandeurs d’emploi de catégories A, B et C s’établit à plus de 5 500 000, DOM compris. En 2065, nous serions encore très loin du plein emploi puisque subsisteraient un peu moins de deux millions de chômeurs. Un gain bien médiocre au regard de la ponction coupable, sauvage, et irréversible des ressources naturelles non renouvelables indispensables à la vie sur terre.

                Plutôt que de sacrifier le plein emploi sur l’autel du productivisme aveugle tout en espérant le retour improbable d’une croissance prétendument glorieuse qui, soyons lucides, aggraverait la catastrophe écologique, il serait plus sage de créer des emplois sans croissance ainsi que le suggère Jean Gadrey[1]. Pour les objecteurs de croissance, la solution optimale serait celle qui permettrait à chacune et à chacun de travailler moins. En 1988, André Gorz estimait que la durée du travail avoisinait les 1 600 heures par an. En une vingtaine d’années, elle pouvait être progressivement ramenée à 1 000 heures sans diminution du niveau de vie. Travailler moins pour travailler tous, proclamait-il, avant d’ajouter : travailler moins et vivre mieux ![2]

                Le temps nous file entre les doigts et le sablier de notre vie se vide inexorablement sans nous offrir la chance inespérée de le retourner. Il ne serait pas absurde d’imaginer donner de la  consistance, de l’épaisseur voire de la pesanteur au temps, de transformer cette denrée rare en ressource abondante pour la tenir, mieux pour la retenir et tenter enfin de la gouverner selon notre bon vouloir. Il faut prendre le temps de prendre son temps[3], se réapproprier l’usage du temps à vivre et prendre le temps de vivre.

                A quelles fins ? Elles ne manquent pas : l’autoproduction, l’activité sportive, la lecture, l’écriture, la méditation, le divertissement culturel, la pratique artistique, l’intérêt porté à ses proches, notamment les jeunes et les aînés, l’activité citoyenne, le partage égalitaire des tâches domestiques et éducatives, la réappropriation des enjeux politiques, l’engagement syndical revigoré autour d’une articulation nécessaire des problématiques sociale et écologique, la consolidation du tissu associatif sans oublier la sauvegarde d’une alimentation saine.

                Arrêtons-nous sur cette dernière initiative. On le sait, l’agriculture moderne ne nourrit pas le monde [4] puisqu’au moins 1 milliard d’hommes souffrent de la faim aujourd’hui. Les gros exploitants agricoles de nos campagnes défigurées ne produisent pas pour nourrir l’humanité mais pour s’enrichir. Une agriculture débarrassée de l’obsession productiviste, respectueuse de la terre nourricière, exempte d’intrants chimiques, moins consommatrice de carburants fossiles et créatrice d’emplois pérennes peut garantir la souveraineté alimentaire des communautés humaines.

                Manger est et sera un acte politique. La "révolution de l’assiette" est en marche bien que les rangs des révolutionnaires soient encore clairsemés. Pourtant aux avant-postes, apparaissent déjà les membres du mouvement « slow food » ainsi que les défenseurs d’une agriculture biologique, locale et paysanne appuyée sur les circuits courts et le réseau des AMAP, lesquelles échappent à la logique mortifère du marché. Les rejoindront bientôt, en raison de la hausse inévitable du prix du pétrole raréfié, les adeptes d’un régime alimentaire moins carné, en mesure alors de diversifier leurs sources de protéines.

                Il faudra donc travailler moins pour cuisiner mieux ! Se nourrir exclusivement de produits issus de l’industrie agro-alimentaire écoulés par la grande distribution omniprésente modifie notre alimentation, perturbe nos habitudes, nos régimes, fragilise notre santé et génère une quantité affligeante de déchets d’emballages. Faire la cuisine est une toute autre démarche ! La créativité, l’inventivité, l’improvisation sont requises. La cuisson peut-être exigeante et réclamer une surveillance régulière, une concentration certaine mais au final quelle récompense ! Il ne serait pas insensé de vouloir accomplir cette tâche, somme toute ordinaire, avec soin, délicatesse, patience et lenteur dans un monde voué au culte de la performance, de la vitesse et des records. « La lenteur, écrivait Pierre Sansot, peut signifier que chacune de nos actions importe, que nous ne devons pas l’entreprendre à la hâte avec le souci de nous en débarrasser. »[5]

                Les amoureux de la table, devenus ou redevenus amants pour la circonstance, reconnaîtront bien volontiers la proximité de l’art culinaire et de la relation charnelle. A des degrés divers, la finalité est la même : donnez du plaisir et en recevoir! A notre tour donc d’entonner un refrain autrement plus subversif et jubilatoire que celui des chiens de garde de l’économie triomphante : Faites la cuisine, pas la guerre !

 


[1] Jean Gadrey, Adieu à la croissance, Bien vivre dans un monde solidaire ; Les Petits matins, 2010.

[2] André Gorz, Métamorphoses du travail, Critique de la raison économique ; Editions Galilée 1988, Folio essais 2014.

[3] Réplique d’Alexandre le Bienheureux, le personnage sympathique du film d’Yves Robert réalisé en 1967.

[4] Titre de La Gazette de Gouzy : http://lagazettedegouzy.fr/art-105-La-Gazette-de-Gouzy-Mars-2015

 

[5] Pierre Sansot, Du bon usage de la lenteur ; Payot, 1998.

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