Et maintenant?

Les pollutions de toute nature et les virus présentent deux caractéristiques communes: aucune frontière ne les retient et leurs attaques contre nos corps sont délétères voire mortifères. Il faudra garantir à la population la bonne santé en revivifiant le service public puis mettre en place un programme écologique audacieux accompagné d'une renaissance de la démocratie.

Et maintenant ?

 

                Les aspects sanitaires et écologiques des évènements inédits que nous vivons en ce printemps inoubliable sont étroitement imbriqués. Les régions urbanisées, industrialisées, en conséquence fortement polluées, ont été les foyers épidémiques les plus importants. Les particules fines mais aussi les épandages chimiques en milieu rural peuvent en effet faciliter le transport du Coronavirus en direction de nos systèmes respiratoires.[1] Cette observation a d’ailleurs déjà été réalisée lors de la précédente épidémie du SARS-COV-1 de 2002-2003 mais aussi à l’occasion de la propagation des virus de la grippe, de la grippe aviaire ou encore de la bronchiolite chez l’enfant. A cet égard, on peut s’étonner, pour le moins, de la décision récente du gouvernement français de réduire les distances de sécurité entre les pulvérisations de pesticides et les habitations, décision insensée prise sans la moindre concertation.[2]

                Le jour d’après, lorsqu’il s’agira de procéder au bilan documenté de cette crise sanitaire et écologique (doit-on d’ailleurs parler encore de crise lorsque les menaces s’installent dans la durée ?), seront abordés conjointement le problème de la gestion de l’hôpital public et celui de la dégradation profonde de notre cadre de vie. Réciproquement, l’amélioration de la qualité de l’air, de la qualité de l’eau, la production d’une alimentation saine et vigoureuse, débarrassée de ses béquilles chimiques, seront aisément perçues comme des actes de salubrité publique.

                Les pollutions de toute nature et les virus présentent deux caractéristiques communes. D’une part, aucune frontière géographique et politique ne peut les bloquer ni les retenir, les attaques qu’ils dirigent contre nos corps sont, d’autre part, délétères voire mortifères. Les tragédies écologiques qui nous fragilisent sont à l’origine d’un risque social d’une ampleur comparable à celui provoqué par la propagation du Covid-19. Lors de la canicule de l’été 2003, entre 15 000 et 20 000 personnes avaient perdu la vie. A ce jour, le bilan de l’épidémie est de 17 500 morts.

                Désormais deux stratégies complémentaires doivent être déployées simultanément : garantir à la population la bonne santé en lui prodiguant tous les soins indispensables auxquels elle a droit et mettre en place un programme écologique audacieux, à la hauteur des enjeux, qui puisse restaurer les équilibres naturels.

Un authentique service public

                Les penseurs néo-libéraux prétendent que la gestion étatique des services publics est inefficace et qu’à ce titre il convient de laisser faire le marché car en ce lieu, les acteurs – en priorité ceux qui sont du côté de l’offre- sont guidés rationnellement par l’aiguillon de la concurrence. La production de biens et services au meilleur coût ainsi obtenue ne pourra, affirment-ils, que satisfaire les consommateurs devenus, par le truchement d’un habillage managérial de leur discours, des usagers de la SNCF au lieu de voyageurs ou encore des clients des hôpitaux publics et non plus des patients ou des malades. On achète désormais son titre de transport en faisant son marché sur internet. A présent, les cliniques privées privilégient les activités programmées, standardisées comme la coloscopie ou la pose de pacemaker car elles sont à l’affut d’une rentabilité optimale. C’est cette médecine industrielle que les pouvoirs politiques souhaitent généraliser au cœur de l’hôpital public.[3]

                Moins d’Etat et plus de marché, tel fut le slogan néo-libéral proféré durant les années 1980 par de nombreux leaders politiques flanqués d’économistes prétendument éclairés. Du reste, l’Union Européenne n’est pas étrangère à la diffusion de ces éléments de langage ni à leur traduction dans les faits. Le pacte de stabilité, inscrit dans le traité de Maastricht, limite le déficit public des gouvernements européens à 3% du PIB, de sorte que leur politique budgétaire, sous surveillance, évite difficilement l’austérité coupable. Dans ce cadre, les dépenses nationales de santé ne peuvent augmenter librement et ainsi l’hôpital public se retrouve asphyxié. « A 63 reprises, entre 2011 et 2018, la Commission européenne a recommandé aux Etats membres de l’Union Européenne de privatiser certains pans du secteur de la santé ou de réduire les dépenses publiques en matière de santé » s’indigne l’eurodéputé allemand Martin Schirdewan.[4] L’austérité et la rentabilité préférées à la solidarité et la sécurité.

                Emmanuel Macron a déclaré, en mars dernier, vouloir placer les services de santé en dehors des lois du marché et pourtant, à sa demande et en toute discrétion, la Caisse des dépôts et consignations a dessiné un plan pour l’hôpital public visant à accélérer la marchandisation de la santé et sa privatisation. On y suggère notamment le recours plus régulier aux redoutables partenariats public-privé, au développement de la ‘’santé numérique’’ (téléconsultations à la source de nouvelles inégalités sociales et territoriales en raison de la fracture numérique et de ‘’l’illectronisme’’) à la responsabilisation, à l’individualisation face au risque. La participation des patients à la prise en compte de leur santé, dit autrement leur autonomisation vis-à-vis des pouvoirs administratifs et médicaux, est ainsi requise.[5]

                On sait que l’esprit français demeure attaché aux valeurs de liberté et d’égalité qui, selon Emmanuel Todd, favorisèrent, « l’émergence d’un tempérament politique de type anarchiste »[6]. L’historien – anthropologue observe néanmoins que la Nation et l’Etat trouvèrent grâce aux yeux des français dès l’époque révolutionnaire. Un Etat qui progressivement deviendra l’acteur central du progrès social. L’idée de puissance inhérente à l’exercice de son pouvoir sera enrichie de la notion de service. Dès lors, la satisfaction des besoins en matière de santé mais aussi d’éducation, d’énergie, de transport ou de culture sera assurée grâce aux services publics. En conséquence, l’Etat agira au bénéfice de l’individu et du collectif, il sera précisément au service du citoyen, de tous les citoyens au nom de la solidarité sociale.

Le service de santé publique

                 C’est d’un Etat véritablement à la disposition du public, sous son contrôle démocratique, doté de moyens financiers suffisants pour accomplir sa tâche émancipatrice, dans le respect de l’égalité, de la solidarité, dont a impérieusement besoin l’hôpital. Faire prévaloir les intérêts de la population sur ceux de la finance, renoncer à la logique marchande et ne plus soumettre les actes médicaux aux impératifs de la concurrence !

                En préambule à l’organisation d’un grand débat national consécutif au mouvement des gilets jaunes, Bruno Lemaire déclara le 3 janvier 2019 : « Ce débat qui va s’ouvrir va pouvoir ouvrir la question des dépenses de services publics prioritaires par rapport à d’autres. Le débat va permettre de demander aux français : ‘’Quelles dépenses publiques êtes-vous prêts à réduire pour baisser les impôts ?’’ »[7] Rétrospectivement, alors que le nombre de victimes du Coronavirus ne cesse d’augmenter de jour en jour, ces propos apparaissent aujourd’hui scandaleux pour ne pas dire irresponsables. Au nom de la rhétorique néo-libérale, on veut entretenir l’idée que la pression fiscale est toujours injuste et injustifiée alors qu’il suffirait de répartir équitablement l’effort financier collectif pour le rendre supportable voire souhaitable. Baisser les impôts et demander au personnel hospitalier, au bord de l’épuisement, de travailler sans relâche dans des conditions parfois précaires pour repousser au mieux les assauts d’un virus meurtrier, c’est, à tout le moins, faire preuve de cynisme, d’incohérence ou encore d’incompétence.

                Un effort budgétaire conséquent, en direction de l’hôpital public est donc absolument indispensable, comme il le sera, du reste, pour l’ensemble des salariés présentement menacés par le chômage ainsi que pour l’appareil productif. A condition, toutefois, qu’en échange de cette aide, l’obligation de ne pas verser les dividendes à leurs actionnaires soit imposée fermement à la direction des grandes entreprises. Un peu de courage politique, Monsieur Macron ! Vous devrez, pour cela, désavouer ceux qui vous ont porté au pouvoir !

                Emanation de la société, mandaté par sa population, l’Etat doit faire usage souverainement de son budget en dérogeant à la règle des 3% du PIB imposée par Bruxelles. Celle-ci devrait être d’ailleurs définitivement abandonnée. Reprendre la main sur la finance publique, combattre opiniâtrement l’évasion fiscale, rétablir l’ISF (abréviation, faut-il le rappeler, de l’impôt de SOLIDARITE sur la fortune), autant de missions indispensables dévolues à un Etat s’imposant une discipline démocratique, redevenu bienveillant et protecteur afin de sauver les services publics en général et celui de la santé en particulier. L’hôpital a urgemment besoin de lits, de soignants suffisamment nombreux, de masques, de matériel médical et de médicaments dont la production sera renationalisée.

L’Hôpital n’est pas une usine

Toutefois, un financement modulable, adapté aux différents types de pathologies, accompagnera ce geste budgétaire. On ne soigne pas les maladies chroniques, de plus en plus fréquentes, comme on procède à la pose d’une prothèse de hanche, exemple emblématique à la fois d’une médecine ambulatoire et d’un acte médical standardisable, programmable pour lequel la T2A (tarification à l’activité) semble relativement bien adaptée. Du reste, les directions des hôpitaux, très inspirées par le management et la logique comptable, soutiennent ce ‘’soin-marchandise’’, rationalisé et l’encouragent en raison d’une rentabilité garantie. Par ailleurs, la chirurgie ambulatoire, dont certains patients peuvent se satisfaire puisqu’elle ne nécessite pas d’hospitalisation prolongée, est à l’origine de fermetures de lits fatales lorsqu’une pandémie s’installe.

L’hôpital n’est pas et ne peut pas être une usine rationnellement structurée pour laquelle la recherche du profit est prioritaire. Le rejet de l’industrialisation des soins par une grande partie du personnel hospitalier s’accompagne, depuis longue date, de revendications relatives à l’organisation du travail au cœur de l’hôpital, ici comme ailleurs, encore trop souvent soumise aux principes tayloriens. L’Etat patron s’est pourtant montré sourd à ce cri de colère.

Il est urgent de redonner au travail hospitalier toute sa dimension humaine, de reconnaître l’engagement personnel de chacun dans un agir commun. Pourquoi les salariés des hôpitaux publics ne seraient pas en droit d’exiger, comme d’autres, qu’une délibération commune se déploie régulièrement sur le lieu de travail afin, précisément, de restaurer, à l’abri de toute forme de hiérarchie, le collectif de travail en soulignant l’importance des savoirs et des savoir-faire de chacun. Les patients comme les contribuables pourraient être associés à ces débats hautement démocratiques. Il est moralement souhaitable que le service public de la santé retrouve toute sa dimension égalitaire et solidaire.[8]

Depuis quelques temps circule, beaucoup moins rapidement il est vrai que le Covid-19, l’idée de planification qui viendrait faire la nique aux néo-libéraux viscéralement attachés aux mécanismes autorégulateurs du marché. Indicative -et non impérative comme en URSS durant l’ère stalinienne- elle permettrait d’adapter la production de biens et de services aux besoins, d’anticiper les risques d’approvisionnement, de prévoir l’imprévu. L’ensemble du personnel hospitalier s’en accommoderait bien volontiers. L’EPRUS (Etablissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires) créé en 2007 fut un organisme dédié expressément à la sécurisation de la production de masques, de médicaments ou d’équipements médicaux mis à l’abri, au nom du principe de précaution. Des stocks tampons étaient constitués en cas de besoin.[9] Une telle structure aurait sans nul doute permis d’amortir le choc sanitaire que nous connaissons. L’EPRUS fut démantelé en 2016 par l’Etat qui préféra s’en remettre à une gestion court-termiste des urgences sanitaires, s’appuyant exclusivement sur le marché mondialisé du matériel médical. On mesure aujourd’hui les conséquences dramatiques d’une telle décision.

Le malaise actuel révèle encore l’inutilité de l’Union Européenne, la santé n’entrant pas dans son champ de compétence. L’absurdité des relations commerciales est mise en lumière : les marchandises circulent librement mais en matière de santé chaque pays européen se replie derrière ses frontières. Or une coordination des politiques publiques de santé volontaristes, généreuses est nécessaire, au plan européen, afin d’empêcher une nouvelle catastrophe sanitaire.

 

Le marché incapable de gérer le péril écologique

                Le lien entre la destruction des écosystèmes et la pandémie du Covid-19 est désormais clairement établi. La déforestation, l’urbanisation et l’industrialisation, orchestrées par le capitalisme ont détruit des habitats sauvages et conduit un certain nombre d’espèces animales à occuper des territoires conquis et colonisés par les hommes. D’une manière générale, les émissions de gaz à effet de serre, les pollutions diverses, les attaques menées contre le vivant, l’extinction des espèces, le réchauffement climatique ne sont pas que des problèmes écologiques. Ils sont devenus des problèmes de santé publique. « En assassinant la vie, l’homme s’assassine lui-même. Cela peut surprendre tant est enraciné en nous le mythe de l’immortalité. Mais hélas, j’ai l’intime conviction que les hommes ont pris le très grand risque de disparaître », écrivait déjà le cancérologue Dominique Belpomme en 2005.[10]

                Incapable de gérer la catastrophe sanitaire mondiale dont il est pourtant amplement responsable, le marché est également indifférent au péril écologique auquel il n’est pas étranger. L’oligarchie prédatrice, ‘’auto-exclue’’, contaminée par le virus de l’idéologie néo-libérale lui aussi mondialisé, détachée de l’intérêt général, dessinant le monde de demain sous l’angle exclusif de la rationalité économique et de la profitabilité financière, devient l’acteur central des tragédies sociales et écologiques. Orienter la production selon ses désirs, provoquer le gaspillage indécent et insouciant des ressources naturelles, amplifier les déséquilibres écologiques à l’origine de prochaines pandémies, imposer une organisation délétère du travail, amputer la classe laborieuse de ses facultés créatrices et de son pouvoir de délibération citoyen, telles sont les prérogatives insensées que s’arroge aux yeux du monde la classe irresponsable des possédants.

Aux seules fins de préserver son rang social, une minorité avide et cupide, dépourvue de vertus civiques exalte la production et la consommation, sanctifie l’économie et sa croissance. Pour s’en convaincre, il suffit de relire les propos de Luc Ferry, ancien ministre et philosophe : « La croissance mondialisée repartira donc en flèche, dès que la situation sera sous contrôle. ‘’Business as usual’’ est l’hypothèse la plus probable et du reste aussi la plus raisonnable, n’en déplaise aux collapsologues. »[11] Suffisance, cynisme, provocation élevés au rang de vertus ! La déclaration de Geoffroy Roux de Bézieux, faite le 11 avril dernier, n’est pas moins consternante : « L’important c’est de remettre la machine économique en marche et de reproduire de la richesse en masse, pour tenter d’effacer, dès 2021 les pertes de croissance de 2020. »[12] Aux yeux des libéraux, le sauvetage de l’économie est la priorité et d’ailleurs, cette pandémie du Coronavirus offre aux possédants décomplexés les meilleures opportunités pour grossir leur fortune : « C’est plutôt le moment de faire des bonnes affaires en bourse aujourd’hui ! » a osé Madame Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’économie ![13]

Les libéraux ne désarmeront pas

Toutefois, derrière cette irresponsabilité pointe une inquiétude. Les marchés, qui se donnent à voir comme des puissances désincarnées alors que des acteurs bien réels en maîtrisent les rouages, s’écroulent, dévissent. Tels des enfants capricieux, les oligarques s’indignent, s’irritent, s’offensent et vitupèrent. Leurs jouets sont cassés ! Planification, régulation, réquisition, nationalisation, relocalisation viendraient-elles semer le trouble chez les adeptes d’une liberté d’entreprendre entièrement débridée et d’une concurrence indomptable.

On peut sans peine faire l’hypothèse que les libéraux ne désarmeront pas de sitôt et qu’en cette période inédite, les requins de l’industrie et de la finance exprimeront sans délai de nouvelles exigences. Par exemple, les dirigeants de la construction automobile n’exigeront-ils pas de l’Union Européenne qu’elle lève, lors du déconfinement définitif, toutes les contraintes environnementales afin d’assurer la relance de leurs chaînes de production ? Les autorités chinoises ne redémarreront-elles pas prestement leurs centrales à charbon pour alimenter le moteur capitaliste ? Le moment venu, les banques, empêtrées dans leur défaut de trésorerie, lanceront un appel au secours auprès des Etats afin d’être renflouées. Les affaires repartiront de plus belle sans que la moindre surveillance ou le plus petit contrôle ne soient exercés sur leurs activités par les puissances publiques.

Peut-on aujourd’hui resté sourd aux annonces médiatiques faisant mention du recul spectaculaire et généralisé des principaux indicateurs macroéconomiques : baisse inimaginable de la production, de la consommation, chute brutale des échanges extérieurs et des investissements, effondrement des prix du pétrole brut, pertes colossales d‘emplois. Les esprits chagrins, imprégnés d’économisme, ne manqueront pas de fulminer : voici venu le temps maudit de la décroissance ! Les objecteurs de croissance n’auront aucune peine à démontrer que la décroissance, provoquée par la circulation du Coronavirus en ce printemps historique, est imposée, subie et que bien évidemment, ils ne l’ont jamais espérée. Le péril écologique d’une ampleur inouïe, le cataclysme social, nourri par le creusement toujours plus important des inégalités et la montée inexorable du chômage, alimentent leur colère et leur indignation.

Que réclament-ils en vérité ? Une croissance de la qualité de l’air, de l’eau, de la nourriture, la renaissance des espèces animales, végétales victimes d’un capitalisme sauvage, une croissance des soins apportés à autrui, une croissance qualitative des relations humaines, un regain sensible de la démocratie, une évolution notable de l’autonomie individuelle et collective, une croissance de l’utilité sociale des biens et des services offerts, une croissance de leur durée de vie , une croissance des emplois socialement utiles, une croissance de ce qui est suffisant… ET une décroissance des gadgets, des objets jetables, de la bêtise et de l’insouciance qui président à leur conception, une décroissance des déchets et des gaspillages, une décroissance énergétique, une décroissance des nuisances, une décroissance de l’artificialisation des sols et l’étalement urbain, une décroissance radicale de la  nourriture empoisonnée, une décroissance de l’armement, une décroissance de la publicité, une décroissance de ce qui est superflu… Sera venu alors le temps de la décroissance convoitée.[14]

Et maintenant ?

Et maintenant, qu’allons-nous faire de ce printemps improbable ? Le changement d’imaginaire ne s’impose-t-il pas ? « Il faudra [sans doute] sauver l’économie de la faillite du capitalisme et non sauver l’économie capitaliste de la faillite » suggérait récemment Pierre Dardot.[15]Pour autant, la remise en question de la vision dogmatique de l’économie ne peut bloquer le processus économique. Aucune société humaine ne saurait vivre sans organiser, même succinctement, une production matérielle. Cependant, avec le capitalisme, la sphère économique s’est dramatiquement détachée de son enveloppe culturelle et de ses racines naturelles, elle devient hégémonique et totalitaire.

L’écologie doit absorber l’économie afin de lui imposer la finitude de la planète et l’activité productive sera nécessairement emboîtée, imbriquée, ‘’enchassée’’ dans le système social. C’est à une double subordination de l’économie aux impératifs écologiques et sociaux qu’il conviendra donc de procéder avant qu’il ne soit trop tard.

La logique marchande introduite au sein de l’hôpital public a très vite laissé émerger ses effets pervers. Vouloir garantir des soins de qualité à des patients et rechercher obstinément le profit est antinomique. De même, il sera impossible de concilier préservation des écosystèmes et croissance capitaliste. La notion de besoin doit être au plus vite réintroduite dans le débat public : que faut-il produire pour permettre en premier lieu aux communautés humaines de vivre dignement ? Laisser ainsi affleurer à la surface de la vie sociale l’étude des besoins qui gouverneront la production et non imposer brutalement une offre de biens et de services à grands renforts de paroles publicitaires et de propositions alléchantes de crédit. Une telle économie du besoin au sein de laquelle la définition démocratique de la consommation précèderait avantageusement la mise en œuvre de la production exigera immanquablement un réveil citoyen dans le sens d’une émancipation nouvelle. Affranchis des injonctions du marché et de toute autre tutelle –comme le collectivisme de sinistre mémoire- les femmes et les hommes devront se donner les moyens de délibérer ensemble sereinement de ce qu’il convient de consommer et ensuite de produire. Ils travailleront selon leur capacité, consommeront ce qu’ils auront produit et le jeu diabolique de l’offre et de la demande cessera de les gouverner.

Une communauté humaine réunie autour d’un tel projet ne saurait ignorer la question du comment produire autrement. Face au dérèglement écologique global, nous devrons modifier notre rapport aux mondes matériel et naturel, réinventer un ’’art écologique’’, réapprendre à ‘’bien’’ travailler. Indispensable au cœur de l’hôpital public, la réintroduction de la dimension humaine dans le travail est tout aussi nécessaire dans d’autres corps de métier. Un travail de qualité, plaisant, attractif, favorisant l’éclosion d’une conscience citoyenne chez celles et ceux qui l’accomplissent peut endiguer la montée inquiétante et persistante de l’individualisme, accompagné très souvent d’une dépolitisation affligeante. Nul doute que l’individu capable de maîtriser dans l’atelier, le bureau, le champ ou l’hôpital les modalités de son intervention est à même de porter un regard avisé sur le gouvernement des hommes. Des travailleurs qualifiés, impliqués, responsabilisés ont toutes les bonnes raisons d’être plus engagés dans leur rapport au processus démocratique.

 

Toutes ces considérations sur le ’’que produire ?’’et le ‘’comment produire ?’’, questions auxquelles pourraient se joindre le ‘’où ?’’, le ‘’quand ?’’ et le ‘’pourquoi produire ?’’ ont été balayées avec mépris par Geoffroy Roux de Bézieux ainsi que Agnès Pannier-Runacher. Pour le patron des patrons, « il faudra bien se poser tôt ou tard la question du temps de travail, des jours fériés et des congés payés pour accompagner la reprise économique et faciliter, en travaillant un peu plus, la création de croissance supplémentaire. » [16] Pour la secrétaire d’Etat, tout aussi glaçante, « il faudra probablement travailler plus que nous ne l’avons fait avant. »[17] Choquant, ahurissant, affligeant, consternant !

Combien de morts, combien de catastrophes, combien de souffrances avant d’espérer faire régner sans limite le droit à la dignité, le droit à la santé, le droit au bien vivre, le droit à la vie ? Les réponses sont politiques et elles nous appartiennent.

 

[1] Reporterre : https://reporterre.net/En-Chine-et-en-Italie-les-premiers-foyers-epidemiques-sont-des-zones-tres-polluees

 

[2] Reporterre : https://reporterre.net/Pendant-le-confinement-les-epandages-de-pesticides-autorises-pres-des-habitations

 

[3] Lire les propos du professeur André Grimaldi dans L’Humanité du 2 avril 2020 ainsi que l’article du Monde Diplomatique, ‘’L’hôpital, le jour d’après’’, avril 2020, signé André Grimaldi et Frédéric Pierru.

[4]L’Humanité du 2 avril 2020 et l’article, ‘’Trente ans de ‘’management public’’ en accusation’’ signé Erwan Manac’h dans Politis n° 1598

[5] Lire  https://www.mediapart.fr/journal/france/010420/hopital-public-la-note-explosive-de-la-caisse-des-depots

 

[6] Emmanuel Todd, L’invention de l’Europe ; Points Essais, 2015, p 266

[7]France Inter, Le grand entretien de 8h20 ; 3 janvier 2020.

[8] A propos de ces réflexions, lire La casse du siècle, Pierre André Juven, Frédéric et Pierru et Fanny Vincent. Raisons d’agir ; Avril 2019. Ce livre est actuellement en accès libre pour soutenir l’hôpital public.

[9] Lire Politis n°1598

[10] Ces maladies créées par l’homme. Comment la dégradation de l’environnement met en péril notre santé. Dominique Belpomme ; Albin Michel, 2005, page 93.

[11] Le Figaro, le 30 mars 2020

[12] Le Figaro, le 11 avril 2020

[13] CNews, 10 mars 2020

[14] Lire Le temps de la décroissance, Serge Latouche, Didier Harpagès, Le Bord de l’eau, 2012.

[15] L’Humanité des 27,28 et 29 mars 2020

[16] Le Figaro, 11 avril 2020

[17] France Info, le 17 mars 2020

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