Ne pas emprunter la voie ouverte par le premier de cordée.

La théorie du ruissellement ou la métaphore du premier de cordée maintiennent solidement en place une verticalité du pouvoir devenue intolérable. Afin d'enrayer l'évolution des crises sociales et écologiques, il devient nécessaire de redéfinir la richesse.

Ne pas emprunter la voie ouverte par le premier de cordée.

 

 

 

                A l’heure où le gouvernement d’Edouard Philippe, aux ordres de l’omni président Macron, s’apprête, après avoir détricoté le code du travail, à faire subir aux Français un choc fiscal lourd de conséquences, certains apôtres d’un vieux discours théorique travestissent la classe dominante en nouveau concept économique de manière à prêter aux riches de louables intentions, en dépit de leur exécrable réputation.

                Ainsi, les économistes, abreuvés de libéralisme, acceptent volontiers de stigmatiser, au nom d’une paix sociale qu’ils veulent opportunément sauvegarder, les nababs qui, faisant étalage de leur opulence, n’hésitent pas à écraser de leur morgue une partie non négligeable de leurs contemporains. En revanche, les entrepreneurs conquérants, animés du désir pulsionnel d’innover, prêts à prendre quelques risques (parfaitement anticipés) dans l’intention de relancer pour la énième fois la sacro-sainte croissance, recueillent leurs suffrages.

                Il conviendrait donc de laisser faire ceux qui ont de l’argent car ils seraient les seuls capables de nous sortir de la crise sociale dont les plus vulnérables d’entre nous, qui ne sont rien, subissent les assauts répétés. La théorie du ruissellement (‘’trickle-down-theory’’) laissant la bride sur le cou des riches afin de leur permettre de s’enrichir davantage, voudrait nous convaincre des bienfaits de cet enrichissement aveugle. Il conduirait ses bénéficiaires à augmenter leur production et à créer des emplois. Encourageons, en somme, les riches à s’enrichir, leur richesse ruissellera sur l’ensemble des classes inférieures. Cruelle fourberie ! Madame Bettencourt, première fortune de France, ne fut pas assujettie à l’impôt sur la fortune. L’argent de la vieille demeura précieusement entre ses mains.Au nom de quel principe vertueux, ses héritiers seraient, à présent, disposés, à le faire ruisseler sur les plus nécessiteux ?

                Cynique, le président des riches soutient avec une autorité qui ne trompe que les naïfs et les doux rêveurs, lesquels croient encore en la magnanimité des puissants, que l’épargne conséquente d’aujourd’hui fera l’investissement glorieux de demain et les emplois nombreux d’après-demain. Il feint d’ignorer que dans un monde emporté par la dérive financière toujours plus folle, ce théorème d’inspiration libérale ne conduira, tout au plus, l’entreprise France, qu’il dirige tel le maître des Dieux, à se faire du gras plutôt que du muscle, au bénéfice exclusif de goinfres dont l’avidité et la cupidité sont aujourd’hui sans limite.

                A dire vrai, ces considérations visent encore à crédibiliser la définition conventionnelle de la richesse, inscrite immanquablement dans nos imaginaires. Le premier de cordée, ce riche dont la réussite jugée exemplaire confère notoriété et prestige, demeurerait positionné immuablement au sommet de la hiérarchie sociale. Il s’autoriserait même à nous ouvrir la voie.

                Précisément, que faut-il entendre par richesse ? S’agit-il, ainsi que le suggérait en 1884, William Morris, socialiste révolutionnaire et compagnon de route d’un marxisme en gestation, de ce que des hommes parviennent à réaliser grâce aux dons prodigués par la nature afin de satisfaire le décent, le suffisant, le nécessaire ? Une production raisonnée, raisonnable à la disposition d’une communauté humaine ayant proscrit toute forme de gaspillage. S’agit-il encore, sous la plume du même William Morris : « de la conservation de toutes les formes de savoirs et [de] la faculté de les diffuser, [des] instruments d’une communication libre entre êtres humains ; [des] œuvres d’art, [de] la beauté que l’homme crée quand il est véritablement homme, volontaire et réfléchi. Toutes choses qui participent au plaisir de gens libres, courageux et sains. » ?[1]  Au contraire, s’agit-il d’une abondance de biens offerts à une société dont la situation économique est prospère ? Conception somme toute banale pour laquelle les économistes de toutes obédiences exprimeront néanmoins leur approbation.

La richesse est une notion relative dont le contenu peut-être d’une grande diversité et qui varie, en fonction des époques, selon la préférence exprimée par les groupes sociaux, par les nations, par les cultures. Une évidence, pourtant, s’impose : la richesse des sociétés est faite d’un ensemble de biens et de services sur lesquels se focalisent les désirs du groupe social dominant. Dans les sociétés modernes, traversées par l’idéologie libérale, la définition de la richesse et son appropriation sont assurées par ceux qui profitent du travail d’autrui. Véritable fardeau pour l’ensemble de la collectivité, les riches, condamnés (de manière consentante !) à la surconsommation, se font entretenir par les pauvres, lesquels végètent cruellement dans la frustration et parfois la misère. Loin de satisfaire authentiquement les besoins matériels et culturels, l’accumulation de richesses se déploie surtout autour du principe de l’ostentation, elle confère l’honneur, « c’est une distinction provocante », selon l’expression forgée par Thorstein Veblen[2].

                Le but économique de l’acquisition n’est pas la consommation triviale de biens accumulés mais la rivalité. L’appropriation n’a rien à voir avec le minimum vital mais avec ce qui provoque l’envie. Même dans les classes impécunieuses, observe-t-il, le besoin physique de consommer n’est pas ce qui apparaît comme prédominant. En milieu capitaliste, la consommation devient stratégique, elle permet d’afficher un niveau de vie supérieur à celui de son voisin. Son caractère ostentatoire, propice au mimétisme, est recherché par l’oligarchie, la classe dominante et parasitaire. Les riches tiennent autant à leur rang qu’à leur argent.

                L’oligarchie prédatrice, autoexclue, détachée des préoccupations sociales communes, incapable de prendre en charge le monde de demain, si ce n’est sous l’angle de la profitabilité financière, impose ses normes de consommation et, ce faisant, devient l’acteur central des crises sociale et écologique.

                Les nantis, disposant de la prérogative de vivre du labeur des plus pauvres, se montrent inaptes à utiliser la force de travail qu’ils se sont appropriés, de manière à produire de vraies richesses au sens où l’entendait William Morris. Ils dispersent « cette force à tout vent dans la production de pacotilles » de sorte que, ajoutait-il, « l’existence d’une classe privilégiée n’est en rien nécessaire à la production de richesses, [elle] sert bien plutôt au ‘’gouvernement’’ des producteurs de richesses, c'est-à-dire au maintien des privilèges. »[3]

                Orienter la production selon ses désirs, provoquer un gaspillage insouciant des ressources naturelles, amplifier la crise écologique, qui n’a aucun précédent dans l’histoire de l’humanité, imposer une organisation délétère du travail, déposséder la classe laborieuse du produit de sa souffrance, l’amputer de ses facultés créatrices, c’est le défi délibérément insensé, irresponsable, dépourvu de toute légalité, lancé à la face du monde par la classe des possédants. Une exaltation de la production et de la consommation, une sanctification de l’économie et de la croissance, une vénération pour le progrès et l’innovation, une convoitise et une vénalité, tout cela entretenu par une minorité, exempte de vertus civiques, aux seules fins de préserver son rang social. Un cinquième de la population mondiale s’accapare quatre cinquièmes de la production mondiale. Fallait-il le rappeler ?

                Ainsi, il apparaît salutaire de fustiger notre adversaire, le premier de cordée, et surtout de le détacher de la cordée toute entière afin que celle-ci récupère sa dignité. L’objection faite à cette intolérable verticalité, venue d’une époque lointaine, ouvrirait une autre voie, celle de l’émancipation et de l’autonomie.

 

Didier Harpagès, auteur de Mourir au travail ? Plutôt crever ! Ce qu’est le travail et ce qu’il pourrait être, qui vient de paraître aux éditions, Le Passager Clandestin.

 

 

[1] Travail utile et vaine besogne dans La civilisation et le travail ; présentation d’Anselm Jappe ; Neuvy-en-Champagne, Le passager clandestin, 2013, p 37.

[2] Théorie de la classe de loisirs ; 1899.

[3] William Morris, op.cit., p 41, 42

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