Les chrétiens d’Assad et la France

En Syrie, certains groupes et figures chrétiennes pro-Assad prétendent représenter l'ensemble des Chrétiens syriens. Qui sont-ils? Dans quelle mesure nuisent-ils à l'image historique des Chrétiens de Syrie? Quelles relations entretiennent-ils avec la France?

Ma première leçon en politique, je l’ai reçue d’un chrétien. J’avais 18 ans, et ce jour-là nous buvions un verre avec un ami. C’était dans la région côtière de la Syrie où cohabitaient des minorités religieuses syriennes. Je l’ai alors entendu tenir des propos négatifs contre le régime, dans une attitude que je ne lui connaissais pas. A l’époque, je ne comprenais pas ce que signifiait le mot « opposition », je ne croyais d’ailleurs même pas qu’il en existait une en Syrie. Je baignais dans mes illusions. J’avais été élevé dans le culte du régime, j’étais comme endormi, anesthésié. J’ai donc reçu cette leçon comme une claque qui m’a brusquement réveillé. Il était clair que j’en avais besoin. Ainsi répondis-je à ce monsieur, de quinze ans mon aîné, par une litanie de slogans et clichés patriotiques appris par cœur sans jamais les comprendre. Je pensais lui donner une leçon, mais ce fut le contraire. Il me laissa terminer puis déclara : « Toi tu peux être président un jour si tu le souhaites, mais moi, en tant que chrétien, jamais. » Je n’oublierai jamais le choc ressenti à ce moment précis où je réalisais que certains Syriens étaient inférieurs à d’autres Syriens.  

Durant mes années de jeunesse, c’est dans la région même de cette rencontre que j’ai appris l’amour et la coexistence pacifique entre les communautés, Chrétiens et Alaouites surtout. Car voilà comment vivaient les minorités avant que  le régime vienne semer entre elles la peur comme un cancer. C’était en 2011, au début de la Révolution. Les Chrétiens étaient alors parmi les minorités les plus marginalisées par le régime, et en retour les plus virulents à son égard. Aujourd’hui, les choses ont bien changé. Je ne parle pas de l’erreur que constitue le choix par les Chrétiens de soutenir Assad, mais de la transformation de l’image et du rôle des Chrétiens en général à cause de ce choix. Il faut préciser ici que la Syrie est le plus important foyer chrétien du Levant. Et qu’à Damas, se trouve la chaise du Patriarcat orthodoxe d’Antioche, plus haute autorité religieuse de l’église orthodoxe d’Orient.

C’est un fait connu que les Chrétiens sont l’un des groupes les plus touchés par le régime d’Assad et son parti, le Baas. Ainsi, l’arrivée au pouvoir du Baas en 1970 marqua le déclin des Chrétiens dans la vie politique syrienne, où ils ne disposaient plus que d’une représentation faible et symbolique dans des ministères de second plan, tout en préservant leurs intérêts économiques. L’immigration chrétienne s’est alors accélérée. De plus, la répression du régime d’Assad contre l’opposition islamique et communiste dans les années 80 et l’élimination des forces chrétiennes au Liban – qu’on appelait « maronites politiques » - dans les années 90 justifient l’inimitié des Chrétiens à l’égard du régime d’Assad.

Si les Chrétiens de Syrie ont conscience que la Révolution contre le régime de Bachar Al-Assad est une chose vitale et nécessaire, il est normal que, en tant que minorité, ils aient eu peur de cette Révolution, qui n’a pas reçu le soutien des puissances occidentales et ont laissé des pays comme le Qatar ou la Turquie jouer le rôle qu’elles auraient dû tenir. Pour ces pays cependant, la situation des Chrétiens n’était pas une priorité. Leur action a contribué à renforcer, dans le camp de l’opposition, les islamistes, au détriment des forces laïques et civiles, dérobant ainsi aux Syriens la Révolution syrienne.

Enfin, l’opposition non plus n’a pas tenu compte de la question des minorités, ni les personnalités politiques, ni les intellectuels syriens.

Mais cela ne justifie en rien la tragédie en cours, à laquelle participent beaucoup de Chrétiens. Ainsi, pour la première fois de leur histoire, les Eglises catholique et orthodoxe ont pris la décision anti patriotique de soutenir le régime d’Assad, quand ils auraient pu simplement faire le choix de la neutralité. Bachar Al-Assad a besoin des Chrétiens plus que les Chrétiens n’ont besoin de Bachar : le dictateur joue là une carte importante devant les puissances occidentales en se faisant le protecteur des minorités. Ce rapprochement entre Assad et les Chrétiens a conduit à la détérioration de l’image traditionnelle des Chrétiens du Levant. Ainsi, il faut dénoncer certains évènements, d’une teneur symbolique importante, qui sont le fait de l’Eglise et des Chrétiens. A Safita par exemple, petite ville des montagnes de la région côtière à majorité chrétienne, l’Eglise a accepté, en 2011, de recouvrir la façade de la vieille église « Chastel Blanc » (ou « Burj Safita » en arabe ), magnifique édifice vieux de plus de mille ans, d’un immense portrait de Bachar Al-Assad. La population chrétienne y a vu une insulte à ses symboles religieux alors qu’il eut été possible de choisir simplement de dresser un drapeau syrien sans que les Chrétiens ne se sentent ni gênés ni insultés.

Pour ma part, il y a entre Safita et moi une histoire d’amour. J’y ai de nombreux amis chrétiens et c’est la ville d’où est originaire ma femme. En 2008, nous y avons célébré notre mariage. L’Eglise catholique de Safita nous a offert le tapis rouge et son orchestre a animé la fête, bien que nous ne soyons pas chrétiens. Ce que je veux dire, c’est que je connais bien les gens là-bas, je sais ce qu’ils pensent vraiment du régime d’Assad, combien ils le détestent et déplorent les exactions dont les Chrétiens sont victimes. Je les ai entendu tenir des propos qu’ils n’osaient pas prononcer en public. Ainsi, dans les premiers mois de la Révolution, une bande de voyous alaouites pro-Assad, juchés sur des camions, parcouraient tous les jours, en trombe et dans un vacarme sans cesse renouvelé, les rues étroites de Safita. Un jour, quelqu’un osa leur dire « Ça suffit. Nous aussi, nous soutenons Bachar Al-Assad, mais là c’est trop. » Le chef de cette bande de voyous, furieux et impressionnant de brutalité - il était armé - répondit alors par un déluge d’insultes à l’encontre des Chrétiens et mit un terme à la dispute. Quelques temps après, en décembre 2011, eurent lieu les élections municipales, pour lesquelles le régime décida l’annexion à la ville de Safita de plusieurs villages alaouites des environs, manipulant ainsi la démographie officielle de la région à des fins électoralistes. Le résultat fut catastrophique pour les Chrétiens de Safita qui perdirent le poste de maire, mandat historiquement entre leurs mains.

A la même période, non loin de Safita, dans le village chrétien de Marmarita, émergeait une milice chrétienne identique aux milices alaouites qui supportent le régime, et que finance le cousin de Bachar Al-Assad, Rami Makhlouf, récemment implique dans l’affaire « Panama Papers ». L’existence de cette milice marque un succès important d’Assad, qui implique ainsi les Chrétiens dans une véritable guerre civile. La milice chrétienne de Marmarita a alors participé à des massacres contre ses voisins sunnites et le régime a récompensé son chef en lui offrant un poste très important au sein du gouvernement et essentiel en temps de guerre : le Ministère… du tourisme.

Dans les années 30, il existait en Syrie une élite politique de patriotes chrétiens comme Edmond Rabbath. Cet homme de loi prit part à la délégation syrienne qui se rendit à Paris en 1936 pour négocier et signer avec les autorités françaises le traité qui mit fin au mandat sur la Syrie. Rabbath a alors tenu tête aux Français qui ont utilisé la question des minorités pour retarder la signature du traité. Il a écrit des articles, en français, dans le journal libanais « L’Orient – Le Jour » à l’adresse des Chrétiens : il les mettait en garde contre la proposition française de faire d’eux une minorité « spéciale » les condamnant  à ne plus être des Syriens comme les autres. Fares El Khory est un autre de ces patriotes chrétiens. Il est peut être l’homme politique syrien chrétien le plus célèbre, plusieurs fois premier ministre, un poste que la famille Assad n’a par la suite plus jamais confié aux Chrétiens. Dans les années 50, El Khory fit alliance avec le candidat du parti musulman contre le candidat des militaires baassistes.

Cependant, à l’époque d’Assad père, les Chrétiens perdirent leur capacité à produire des figures politiques au-dessus des religions. L’élite politique chrétienne a alors peu à peu disparu, et les Chrétiens, qui étaient une force pour la Syrie, sont devenus des disciples du régime. Aujourd’hui, le déclenchement de la Révolution a rendu infâme et honteux le soutien des Chrétiens à Assad, malheureusement. Ainsi existe-t-il des personnalités comme l’évêque Luca Al-Khoury ou Mère Agnès Mariam par exemple, qui défendent le régime de Bachar Al-Assad lors de leurs visites en Europe. Le premier est le Vicaire patriarcal de la ville de Damas (Patriarcat Roum - Orthodoxe). La deuxième, de son vrai nom Fadia Laham est Roum -Catholique de confession. Elle a pris en charge le couvent Saint Jacques de Perse, entièrement financé par Assad, qui a fait restaurer l’édifice en ruines. Depuis 1998, Fadia Laham organisait les pèlerinages spirituels de centaines et de centaines de pèlerins occidentaux qui venaient en Syrie se rendre compte de la bienveillance avec laquelle Bachar Al-Assad traitait les « minorités » chrétiennes.

Très récemment, une chorale de l’Eglise catholique syrienne est arrivée en France pour une tournée. Son chef est le Père Zahlaoui, roum -catholique, dangereux personnage s’il en est, puisqu’il fait office de "conseiller spirituel" du palais présidentiel de Damas, comme me l’a confié mon ami, expert sur le sujet. Il a été en charge de la paroisse roum -catholique de Soufanié à Damas, où la jeune Myrna aurait eu des visions inexplicables. Zahlaoui était le conseiller de Myrna. C'est lui qui a orchestré la propagande des «miracles» dont le régime syrien a beaucoup profité à des fins de propagande. L’arrivée en France de la chorale de l’Eglise catholique syrienne a fait débat parmi les Syriens. Les partisans de la Révolution ont dénoncé cette venue, organisée par l’association « SOS Chrétiens d’Orient » dont la proximité avec le Front national ne faut aucun doute. Les Syriens pro-Assad ont quant à eux défendu l’événement qui mettait à l’honneur des enfants venus chanter, refusant d’y voir la manipulation de jeunes innocents par Assad et par l’Eglise.

Dans ce cadre, on ne doit pas oublier que certaines figures chrétiennes sont devenues des symboles de la Révolution. Le jeune photographe et réalisateur Bassel Shehadeh par exemple, a décidé de rentrer des Etats-Unis en 2011 pour prendre part à la Révolution dans sa ville de Homs. L'artiste a mis à disposition des révolutionnaires des caméras afin de filmer les massacres perpétrés par le régime. Bassel est mort en mai 2012, tué par un sniper de l'armée loyaliste. Il avait 27 ans. On peut aussi citer le père Paolo Dall'Oglio, qui vit en Syrie depuis plus de 30 ans. En 2011, le soutien à la jeune Révolution de ce prêtre non-syrien étonna jusqu'en Occident. Le régime ordonna son expulsion de Syrie mais le père Dall'oglio resta caché dans le pays jusqu'à ce qu'il fût mystérieusement enlevé en juillet 2013. Malheureusement, ni les médias occidentaux, ni l'Eglise en Syrie n'évoquent jamais ces deux figures chrétiennes majeures de l'opposition. Dans le même temps, de nombreuses personnalités chrétiennes en Syrie, civiles ou religieuses, sont opposées au régime d’Assad et au choix politique de l’Eglise, mais ont peur de déclarer leur position.

Le problème ici c’est que les Chrétiens d’Assad s’obstinent à ignorer que la position à l’égard du régime est une question morale, une question d’éthique avant tout. Le complexe de superiorite des Chretiens de Syrie, qui trouve son origine dans une certaine mentalite du XIXeme siecle, revele aujourd’hui, avec leur soutien immoral au regime d’Assad, non moins que leur racisme.

Comment les Chrétiens d’Assad peuvent-ils sincèrement penser porter un message d’amour et de civilisation dans ces conditions ? Comment ne pas voir dans le soutien des Chrétiens à Assad la preuve d’un racisme à l’égard des autres Syriens, des musulmans notamment ? Que dire de leur sort ? Que dire du sort des milliers d’enfants vivant dans des camps sans école ? Que dire des milliers d’enfants détenus avec leur mère dans les prisons secrètes du régime ? Que dire des milliers d’enfants qui souffrent de la faim et de la pénurie de médicaments dans les villes assiégées par le régime ? N’aiment-ils pas la vie aussi ? Il faut dire ici aussi que les terroristes de Daech et d’Al-Nosra ont bien davantage visé les populations musulmanes.

Il est vrai qu’en Europe et en France, la propagande des Chrétiens pro-Assad rencontre un écho important. Mais d’où vient cette résonnance ? De l’extrême-droite. Du camp des racistes. Il n’y a donc pas de quoi se réjouir, il faudrait plutôt avoir honte. Par ailleurs, le choc et les critiques qu’a entraînés la visite en Syrie de quelques députés « Les Républicains » venus rencontrer un criminel de guerre, comme Julien Rochedy, ex-président du FNJ, qui a publié sur son compte twitter un « selfie » avec Assad, montre qu’il n’existe pas en France une opinion publique chretienne, comme il en existe une en Syrie. Dans le même temps, on ne peut ignorer la progression inquiétante de l’extrême-droite. Si l’Islam radical est un réel danger en France, il faut prendre sérieusement en considération cet autre danger que constitue le christianisme radical.

On peut remarquer que la majorité des médias pro-Assad en occident sont diffusés en français. C’est que la grande majorité des élites de l’Eglise au Levant est francophone. Parmi elles donc, les pro-Assad, comme Zahlaoui, produisent de la propagande en français à destination de l’occident. Selon une de mes sources, Agnès Mariam est quant à elle le Coordinateur général pour la Syrie de « l’Association Internationale des Médias Catholiques ». De plus, une recherche rapide sur Google suffit pour découvrir le rôle d’Agnès Mariam, surtout en France, et sa relation avec le FN.

Etrangement, les Chrétiens pro-Assad pensent que la majorité des Chrétiens pensent comme eux, que leur mentalité est la même. Ils ne comprennent pas que les Chrétiens ici en France ne ressemblent pas aux Chrétiens du Levant. Les Chrétiens ici sont libres. Libres de sympathiser avec eux sur certains sujets, et libres d’être en désaccord sur d’autres. Ainsi, il n’est pas rare de rencontrer des catholiques, comme l’une de mes amis, catholique pratiquante, qui soutient à la fois Charlie Hebdo et Latifa Ibn Ziaten, tout en détestant Bachar Al-Assad. Alors, pour ces Chrétiens d’ici et d’ailleurs, je dis : Chapeau bas ! Et Joyeuses Pâques. 

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