La Syrie fédérale: du mandat français à la proposition russe

L’idée, récemment introduite, d’appliquer une formule fédérale en Syrie est venue comme un choc. Cette idée va contre le cliché occidental répétant qu’il faut « préserver l’unité du territoire syrien ». Cependant, ce projet a deux faces, l’une positive, l’autre négative.

L’idée, récemment introduite, d’appliquer une formule fédérale en Syrie est venue comme un choc. Cette idée va contre le cliché occidental répétant qu’il faut « préserver l’unité du territoire syrien ». Cependant, ce projet a deux faces, l’une positive, l’autre négative.

D’un côté, il doit être admis que la reconfiguration de l’entité syrienne par l’application de la formule fédérale « décentralisée » est la bonne solution pour la crise syrienne, car elle peut garantir et maintenir la particularité des communautés syriennes et aider à leur stabilité, surtout pour les minorités. Le fait que les Russes soient derrière cette proposition est un signe que, superficiellement, ils comprennent la sensibilité de la crise syrienne et sa complexité mieux que l’occident, et en particulier mieux que la France, alors que celle-ci a une longue histoire en Syrie. C’est là que, spécifiquement, réside l’aspect négatif ou, en d’autres termes, le diable dans les détails. D’abord, la fédération syrienne est à l’origine une idée française, héritée de la période du mandat français. C’était une des options pour l’entité syrienne. Les stratèges français réalisèrent, dès le début du mandat, que la « mosaïque » syrienne avait besoin d’une formule qui garde sa sensibilité et qu’il fallait lui adjoindre un cadre politique unique. Cependant, les Français ont échoué à mettre en œuvre cette vision. Ce qui prévalut alors fut la vision coloniale du général Hubert Lyautey et sa perspective pour les peuples colonisés.Ce sont donc les Français qui sont à l’origine de la division de la Syrie en plusieurs petits états depuis 1920. Et ceci est ce qui a causé le retard de l’accord sur la formule de l’unité entre les régions syriennes.

De plus, dans cette situation complexe, la Syrie eut la malchance de se voir mal administrée par des administrateurs rares ou incompétents. Malgré tout, il y eut quelques tentatives expérimentales d’appliquer une solution fédérale étape par étape en Syrie.

La plus importante de ces expérimentations date de 1922, quand les Français ont décidé la création d’un Etat fédéral composé de 3 mini-états : Damas, Alep, et le mini-état des Alaouites. L’expérience a échoué moins de 2 ans après son lancement. L’important ici est d’analyser et de comprendre les résultats de cet échec qui rendent aujourd’hui si difficile l’aboutissement du projet fédéral.

L’échec de cette expérience a deux raisons. La première tient dans un facteur économique et dans la rivalité entre les différents centres économiques. La seconde raison est la relation avec les minorités (ici les Alaouites). Si, traditionnellement, il existait une compétition entre Damas et Alep, les Alaouites connurent alors leur premier contact avec les politiciens sunnites, mécontents de voir les Alaouites, qu’ils considéraient inférieurs politiquement et culturellement, représentés dans l’état fédéral.

De plus, au niveau économique, le port situé dans le mini-état des Alaouites ne représentait aucun intérêt pour Damas et Alep, ce qui ne faisait qu’accentuer le dédain des sunnites pour les Alaouites. En effet, à cette période-là, Alep demanda aux autorités françaises le port historique de Iskenderun, tandis que Damas demandait le port de Beyrouth ou celui de Tripoli.

C’était un exemple que l’application d’une fédération en Syrie nécessitait de créer une formule spéciale qui prenne en considération les facteurs géographiques, démographiques et sociaux. En outre, cette formule devait aborder les sujets principaux comme : faire une conciliation nationale complète, reconfigurer l’armée nationale sur la base de la nouvelle situation, et déterminer le rôle politique et administratif de la capitale de l’Etat.

La difficulté de mettre en œuvre cette formule spéciale nous fait douter aujourd’hui de la proposition russe. La fédération, telle que la conçoivent actuellement les Russes, serait un système avec un pouvoir centralisé, qui permettrait un contrôle total de l’état russe sur l’espace syrien, voisin de la vaste région du Caucase sous contrôle russe. Mais ceci est encore insuffisant pour Poutine, qui a, pour asseoir sa domination dans le Caucase, désigné un dictateur - comme lui - en la personne de Ramzan Kadyrov, président de la république Tchétchène. Ici, il faut considérer la relation entre les deux dictateurs.

A partir de là, on peut imaginer la formule fédérale que les Russes voudraient appliquer en Syrie : il s’agirait de fractionner le pays en plusieurs régions, découpées en fonction de leur identité religieuse, mais à condition qu’Assad contrôle le nouvel état et qu’il en soit le chef unique et incontesté. Ce qui signifie la reproduction de son régime actuel, dans une autre formule : Assad serait soit le Poutine de la Syrie, soit son Kadyrov, ce qui ne fait aucune différence.

 

 

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