HASSAN ALKALESH
Abonné·e de Mediapart

6 Billets

0 Édition

Billet de blog 8 avr. 2016

Palmyre : une chance de découvrir les scandales du régime d’Assad

Alors que la récente libération de Palmyre vient redorer la façade du régime d’Assad, cette nouvelle, reçue comme un cadeau du ciel pour le peuple syrien, doit plutôt nous interroger sur le rôle de la famille Assad dans la destruction du patrimoine archéologique du pays, et sur la place que peut tenir la France dans ce dossier.

HASSAN ALKALESH
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bon, Palmyre a été libéré du contrôle des terroristes, et le monde aujourd’hui se réjouit de cette nouvelle. De mon côté, je suis satisfait de la défaite des terroristes mais je suis convaincu qu’il s’agit aussi d’un mauvais spectacle qui présente Assad comme le héros défenseur de la civilisation. Ainsi devrions-nous plutôt nous interroger. Comment Daech a pu prendre Palmyre si facilement ? Et comment le régime d’Assad l’a reprise tout aussi facilement ?

Nonobstant la Révolution, et en dépit de ce que je pense du régime et de tous les massacres dont il est l’auteur, je me pose une question simple : Bachar Al-Assad peut-il vraiment être considéré comme le gardien bienveillant du patrimoine culturel mondial qui se trouve en Syrie, et dont Palmyre est un symbole ? A-t-il jamais été le protecteur de ces si précieux vestiges antiques, comme le présentent aujourd’hui tous les medias ? La réponse est évidemment : Non, jamais.

En toute logique, un dictateur ne peut pas être cela. Mais il me faut justifier ces mots, les étayer de preuves. D'abord, commençons par quelques événements symboliques. En 2003 le Roi et la Reine d’Espagne se sont rendus en Syrie pour une visite officielle. Ce jour-là, Bachar Al Assad décida d’exhiber devant les membres de la famille royale les « propriétés » héritées de son père, en vue notamment d’impressionner la Reine Sofia, archéologue de profession. La famille royale espagnole a alors assisté au spectacle « Vivre à Palmyre », destiné à leur faire revivre la véritable atmosphère de l’ancien royaume de Palmyre. Pour ce faire, Bachar Al-Assad fit appel à des soldats de l’armée syrienne, à qui l’on ordonna de revêtir le costume des soldats romains. Cela peut peut-être paraître normal à qui ne connaît pas la Syrie, mais pour les Syriens, qui savent parfaitement ce qu’être soldat en Syrie veut dire, ce fut un affront supplémentaire fait à ces hommes dont le quotidien n’est qu’injustice, humiliation, pauvreté et semi-esclavage.  En outre, l’utilisation de l’armée pour servir undivertissement était une insulte à un symbole national. Mais bon, ce n’était pas très grave, c’était un ordre donné par Bachar Al-Assad, enfin c’était « la Syrie d’Assad », comme le dit depuis trente ans le slogan.

Un autre évènement est éloquent. Le frère d’Asmaa Al-Assad, la femme de Bachar, a célébré son mariage dans un endroit unique, dont personne n’a jamais eu la chance de disposer. Son choix s’est porté sur le « Palais de Al-Azm », chef-d'œuvre architectural de Damas, demeure historique de la famille Al-Azm, dont les membres étaient les gouverneurs de la province de Damas à l’époque des Ottomans, qui aujourd’hui est un musée et un site touristique prisé. Episode similaire, très récemment, Haifa Wehbe chanteuse libanaise « pop », souhaita que le Théâtre antique de Bosra, édifice romain datant du IIème siècle, situé au sud de Syrie, constitue le décor d’un de ses clips vidéo. Bien sûr, la star, belle et sexy, grâce à sa relation avec le régime, obtint satisfaction, malgré tous les risques et dommages encourus par le site. Il va sans dire que tout cela était, de toutes façons, contraire aux instructions de l’Unesco.

En outre, on peut aussi mentionner les liens entre le régime d’Assad et la mafia qui touche l’archéologie internationale. C’est une longue histoire et un sujet complexe, dont on peut citer ici quelques exemples. A Tartous, ville de la région côtière de la Syrie, se trouve le Port phénicien du Royaume d’Arwad, vaste site archéologique voisin de celui d’Amrit. Et bien, personne ne sait comment ni pourquoi Rami Makhlouf, cousin d’Assad et argentier du régime, a mis la main sur le site, pourtant enregistré au Ministère de la Culture, en a pris possession, y a fait ériger un mur et l’a clôturé d’un portail portant l’inscription « Compagnie d’Amrit, propriété privée » !

De nombreux journalistes indépendants ont, à plusieurs reprises, dénoncé les opérations de fouilles secrètes menées pour le compte de Makhlouf, mettant ainsi en évidence les liens étroits du clan Assad avec la mafia.On peut aussi demander à Monsieur Sarkozy, et à son gouvernement de l’époque, ce qu’il est advenu des quelques objets archéologiques qui ont quitté la Syrie en 2009 et qui n’y ont jamais été ramenés. On parla à l’époque d’une exposition sur la Phénicie en France ...

Les archéologuesfrançais connaissent bien ces épineux sujets. La France a en effet une longue expérience dans le domaine archéologique en Syrie, et dispose certainement de la plus importante base de données sur les sites archéologiques et les communautés humaines qui y étaient installées. Il ne fait aucun doute que les archéologues français, qui ont contribué à former l’élite des archéologues syriens, aiment la Syrie et les Syriens, et connaissent mieux que tous les autres archéologues occidentaux l’histoire des communautés. Ils n’ignorent pas les attaques du régime contre ce précieux patrimoine culturel. Cependant, on a jamais entendu de leur part une prise de position publique contre le « système » Al-Assad. On a jamais lu un article ni signé une pétition de chercheurs français dénonçant les méfaits du régime à l’encontre du patrimoine archéologique de la Syrie.

Enfin, dans le contexte de la récente libération de Palmyre, la France peut révéler non seulement les mensonges d’Assad et ses manipulations au sujet de la cité antique, mais aussi beaucoup, beaucoup d’autres « affaires » concernant la Syrie. Surtout, au moment même où les grandes puissances mondiales discutent du sort de Bachar Al-Assad et après le choc des « Panama Papers » divulguant au monde les méthodes frauduleuses du clan Assad et de nombreuses personnalités politiques et économiques, la France doit assumer sa responsabilité morale et historique en laissant éclater au grand jour les nombreuses « affaires » liées à la famille Assad.

----------------------------------

clips vidéo de Haifa Wehbe: https://www.youtube.com/watch?v=hW4h9zpAIgc

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Climat
Près de Montélimar, des agriculteurs exténués face à la canicule : « Beaucoup de travail et de questions »
Mediapart a sillonné la vallée de la Valdaine et ses environs dans la Drôme, à la rencontre d’agriculteurs qui souffrent des canicules à répétition. Des pans de récoltes grillées, des chèvres qui produisent moins de lait, des tâches nouvelles qui s’accumulent : paroles de travailleurs lessivés, et inquiets pour les années à venir.
par Sarah Benichou
Journal
Le gouvernement rate l’épreuve du feu
Le début du second quinquennat Macron n’aura même pas fait illusion sur ses intentions écologiques. Depuis le début de cet été catastrophique – canicules, feux, sécheresse –, les ministres s’en tiennent à des déclarations superficielles, évitant de s’attaquer aux causes premières des dérèglements climatiques et de l’assèchement des sols.
par Mickaël Correia et Amélie Poinssot
Journal — Liberté d'expression
Un retour sur l’affaire Rushdie
Alors que Salman Rushdie a été grièvement blessé vendredi 12 août, nous republions l’analyse de Christian Salmon mise en ligne en 2019 à l’occasion des trente ans de l’affaire Rushdie, lorsque l’ayatollah Khomeiny condamna à mort l’écrivain coupable d’avoir écrit un roman qu’il jugeait blasphématoire. Ce fut l’acte inaugural d’une affaire planétaire, sous laquelle le roman a été enseveli.
par Christian Salmon
Journal — États-Unis
L’écrivain Salman Rushdie poignardé
Salman Rushdie se trouvait sous assistance respiratoire, après avoir été poignardé le 12 août, alors qu’il s’apprêtait à prendre la parole sur une scène de l’État de New York. De premiers éléments sur le profil de l’agresseur témoignent d’une admiration pour le régime iranien.
par La rédaction de Mediapart

La sélection du Club

Billet de blog
Le piège du nucléaire
Maintenant que la France est en proie à des incendies en lien avec le réchauffement climatique, que notre pays manque de plus en plus d’eau et que notre président et ses ministres, après avoir renationalisé EDF, nous préparent un grand plan à base d’énergie nucléaire, il serait temps de mettre les points sur les « i ».
par meunier
Billet de blog
Réagir avant qu'il ne soit trop tard 2/4
L’avenir n’est plus ce qu’il était ! La guerre en Ukraine, la menace nucléaire, la crise alimentaire, le dérèglement climatique, les feux gigantesques de l’été, les inondations meurtrières, autant d’épisodes anxiogènes de la modernité face auxquels nous devons impérativement réagir. Ces désordres du monde constituent une opportunité à saisir pour modifier notre trajectoire
par HARPAGES
Billet de blog
Croissance énergétique : et si le nucléaire n'était pas la solution ?
On trouve ici et là des aficionados du nucléaire pour expliquer que pour continuer à consommer et à croitre sur le rythme actuel, il suffit de construire des centrales nucléaires. C'est d'ailleurs l'essence du plan pour l'énergie de notre renouveau président. Alors causons un peu croissance énergétique et centrales nucléaires.
par Haekel
Billet de blog
Le nucléaire sans débat
Où est le débat public sérieux sur l'avenir du nucléaire ? Stop ou encore ? Telle est la question qui engage les générations futures. Une enquête remarquable et sans concession qui expose faits et enjeux. (Gilles Fumey)
par Géographies en mouvement