Le régime Assad et l’émergence des jihadistes en Syrie

«Le vrai problème de la Syrie avec l’islamisme politique a commencé avec l’avènement du parti Baas. Celui-ci a changé la nature de l’islamisme politique, dont l’éthique politique était par le passé dépourvue de violence, et qui faisait partie de la vie politique tout en représentant un courant social large». Récit historique de l'émergence jihadiste par un journaliste syrien.

La maturité politique des Syriens s’est essentiellement traduite par les Constitutions qu’ils ont élaborées. Aussi, en 1928, la première Constitution était un exemple de modernisme, actant la séparation entre la religion et l’État et l’égalité de l’ensemble des citoyens devant la loi. Dans les années 1950, lors de l’élaboration d’une nouvelle Constitution, le courant moderniste a réussi à vaincre la volonté des députés des Frères musulmans qui désiraient ajouter une clause stipulant que « l’islam est la religion de l’État ». On a finalement pu parvenir à une solution médiane selon laquelle « l’islam est la religion du chef de l’État ». Ainsi, l’État syrien n’a pas été, dans son histoire moderne, un état islamique.

Le vrai problème de la Syrie avec l’islamisme politique a commencé avec l’avènement du parti Baas. Celui-ci a changé la nature de l’islamisme politique, dont l’éthique politique était par le passé dépourvue de violence, et qui faisait partie de la vie politique tout en représentant un courant social large.

La répression qu’a connue le pays avec le Baas, la monopolisation du pouvoir, l’exclusion de classes sociales entières de l’action politique sont à l’origine d’une vive colère populaire qui s’est accentuée avec l’arrivée d’Assad père au pouvoir en 1970. Entre-temps, de jeunes membres des Frères musulmans ont fait dissidence, décidant de combattre le régime par la violence. Cela a constitué un choc pour le régime Assad. Ce dernier en a toutefois profité pour se débarrasser de tous ses opposants. Cela s’est traduit par l’un des plus horribles massacres dans l’histoire moderne de la Syrie : en 1982, le régime a détruit la ville de Hama, tuant près de 30 000 civils et arrêtant des milliers d’islamistes, de communistes et autres. À partir de ce jour, le régime Assad a mis l’accent dans ses discours officiels sur les islamistes, comme s’ils constituaient le principal danger pour le pays, alors que l’opposition n’était pas entièrement islamiste.

Avec le départ d’Assad père et l’arrivée de son fils au pouvoir en 2000, l’importance accordée à la carte islamiste s’est accrue, d’autant qu’elle constituait sa garantie pour rester au pouvoir, mais aussi pour que son régime acquiert une légitimité internationale. Ainsi, Bachar Al-Assad a prétendu devant l’Occident que son pays était victime des activités des jihadistes. C’était au lendemain de plusieurs attentats perpétrés dans la capitale, Ils étaient en réalité l’œuvre de ses services de sécurité, lesquels services s’activaient dans le même temps pour aider les jihadistes arabes désirant se rendre sur le front irakien lors de l’occupation américaine de l’Irak. Avec l’aide des services de renseignement d’Assad, l’aéroport de Damas s’est ainsi transformé en un véritable pont aérien. De plus, le régime a alors accordé une certaine liberté d’action à quelques dignitaires religieux qui collaboreraient avec lui, ce qui lui permit d’apaiser les tensions nées de la faillite des promesses d’Assad : aucune réforme du régime ne voyait le jour, la corruption économique était légalisée, la famille Assad monopolisait l’économie, devenant ainsi une copie dénaturée du néolibéralisme économique. C’est ainsi que la colère populaire a été canalisée vers les événements en Irak, ravivant les passions religieuses contre l’occupation américaine. Le passage de nombreux Syriens désirant combattre les Américains a ainsi été facilité. D’un autre côté, le régime a pu se doter, grâce aux dignitaires religieux, d’une base de données exhaustive sur tous les Syriens aux tendances islamistes, ou qui sympathisaient avec les islamistes. Le plus grand crime commis par le régime dans ce cadre reste toutefois la manipulation des sentiments des Syriens. S’il est vrai que leur sympathie envers l’Irak était en partie à caractère religieux, elle revêtait aussi un caractère patriotique ou nationaliste, du fait que le pays arabe voisin était sous occupation : la majorité des jeunes Syriens ne se sont pas rendus en Irak sous le slogan du « jihad », mais sous celui de « la résistance ».

Assad ne s’est toutefois pas contenté de cela. Sa vanité et sa confiance excessive dans son régime sécuritaire l’ont conduit à croire qu’il pouvait concilier les contradictions dans son pays et les contrôler. Les différentes communautés ont alors témoigné d’une dynamique du prosélytisme chiite et salafiste soutenue par les fonds de l’Arabie saoudite et du Qatar d’un côté et ceux de l’Iran de l’autre côté. L’Iran a ainsi pu contrôler la petite minorité chiite en Syrie et l’a mise sous la tutelle de son autorité religieuse. Son prosélytisme a été tel qu’il a provoqué non seulement la majorité sunnite, mais également toutes les autres minorités, principalement les alaouites. Parallèlement, au début des années 2000, et pour la première fois dans l’histoire de Damas, étaient édifiées des mosquées qui suivent le rite salafiste wahhabite, en contradiction avec la nature musulmane traditionnelle des Syriens. Les deux parties, sunnite et chiite, étaient devenues influentes dans les administrations publiques, ce qui eut de nombreuses répercussions sur les plans et les décisions, comme sur la presse et les médias. Tout cela s’est passé alors qu’Assad refusait les différentes invitations au dialogue auxquelles appelait l’aile modérée du parti syrien des Frères musulmans en exil, et qu’il comptait sur les milieux islamistes, qui étaient sous sa coupe et qui ne bénéficiaient pas d’un soutien social.

Et puis, en 2005, est survenu l’assassinat de Rafic Hariri, ancien Premier ministre libanais, ce qui a exacerbé davantage la tension de la société sunnite traditionnelle. En effet, Hariri était un leader charismatique pour tous les sunnites du Moyen-Orient. Il était un exemple semblable à celui des hommes d’État syriens ayant joué un rôle dans l’histoire, du fait qu’il avait une vision politique moderne et une influence internationale, mais aussi parce qu’il s’opposait aux politiques d’Assad, qui d’ailleurs n’a pas caché, à son tour, sa haine pour Hariri. C’est ainsi qu’avec son assassinat, très certainement orchestré par le régime syrien et le Hezbollah, la conscience collective sunnite a subi un coup fort. La marginalisation de la majorité sunnite s’est accentuée, celle-ci s’étant transformée en une minorité politique, comme d’aucuns le soulignent.

Avec le déclenchement de la révolution syrienne contre le régime d’Assad en 2011, la carte islamiste était prête à être jouée. Dès les premiers jours de la révolution, le régime et ses outils de presse ont veillé à présenter la révolution comme un mouvement islamiste à caractère violent, et ce malgré son caractère civil et pacifique. Les mosquées étaient alors le point de départ des manifestations pour une raison simple : l’absence de cercles politiques dans la société civile, dans un pays qui vit à l’ombre de l’état d’urgence, en vigueur depuis 1963 et où il est interdit d’organiser un rassemblement qui ne pas pour objectif celui de soutenir le régime. Partant de son désir de dénaturer la révolution et de la pousser à choisir la violence pour le combattre, le régime a exécuté les jeunes qui constituaient l’épine dorsale de la révolution et son image laïque. Il a ainsi tué de nombreuses personnes, arrêté et torturé de nombreuses autres, poussant ceux qui restaient à fuir le pays. Parallèlement, le régime a relâché les islamistes extrémistes. Il s’agissait des jeunes rentrés auparavant d’Irak, arrêtés, détenus et radicalisés au contact d’islamistes extrémistes. Ont également été relâchés de nombreux chefs du Courant jihadiste islamique. Ces derniers deviendront, à une étape ultérieure, les dirigeants de factions islamistes combattantes, financièrement soutenues par l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie.

C’est ainsi que prit fin le rôle des officiers et des soldats qui ont alors déserté l’armée du régime, rejoint la révolution et formé ce qu’on appelle l’Armée syrienne libre (ASL), ces derniers n’ayant reçu le soutien nécessaire ni des pays occidentaux qui sympathisent avec la révolution, ni des pays régionaux qui ont préféré soutenir les islamistes qui se sont mis à combattre l’ASL. Très vite, ses différentes factions s’affrontèrent pour le contrôle des régions ayant échappé à l’autorité du régime, notamment le Front al-Nosra et Daech. La priorité n’était plus de combattre le régime.

La situation sur le terrain, parmi les gens ordinaires et dans la société, était plus amère et plus dangereuse que celle dont faisait état l’analyse politique froide. La couverture médiatique de la situation syrienne, dans sa majorité, donne une impression faussée de l’attitude des Syriens, comme s’ils applaudissaient au déroulement des événements et au contrôle des jihadistes. En ce qui concerne Daech, il y a un rejet unanime de la part de la majorité des Syriens de l’idéologie que représente ce groupe, ainsi que du phénomène des jihadistes étrangers qui se sont rendus en Syrie venant des quatre coins du monde. C’est ce que nous retrouvons dans les couvertures médiatiques que font les jeunes journalistes syriens qui se trouvent dans les régions placées sous le contrôle de Daech. Ceux-ci mettent l’accent sur le rejet que manifestent les habitants à l’égard de Daech et des offenses dont ils sont victimes. Cette prise de position a d’ailleurs valu aux journalistes d’être poursuivis par l’organisation islamiste. Plusieurs d’entre eux ont été exécutés en Turquie, notamment le groupe « Raqqa égorgée en silence ». Ce que les médias ignorent par exemple, c’est que la société à Raqqa, aujourd’hui capitale de Daech, est une société pacifique. Bien que l’Islam constituait une partie de la nature de cette ville et du rif qui l’entoure, il restait un Islam social « normal », très loin de l’Islam de Daech.

Malgré tout cela, on doit avouer que les groupes d’où la révolution a été enclenchée ont montré une tendance islamiste un an après le début de la révolution, et cela en raison des actions du régime. C’est que l’offense apportée par le régime aux symboles religieux des gens et à leurs lieux saints avait alors constitué une provocation dangereuse. Ce qui s’est déroulé dans la ville de Erbine, d’où est originaire ma famille, est un exemple de ce qui se passe dans l’ensemble de la Syrie. Des proches m’ont raconté la manière dont les soldats du régime pénétraient inopinément dans les maisons sans aucune considération pour les traditions de leurs habitants conservateurs, dans une offense volontaire aux valeurs d’honneur qui occupent une place prépondérante dans la liste des valeurs sociales. Ils pénétraient aussi dans les mosquées, insultaient les dignitaires religieux, déchiraient les livres religieux et les piétinaient avec leurs bottes. Comme la majorité de ces soldats appartiennent à la minorité alaouite, les villageois sunnites ont estimé qu’il s’agissait d’une atteinte à leur identité communautaire avant qu’elle ne soit une atteinte à leur choix politique. Cela a été accompagné par la diffusion de vidéos sur YouTube montrant la manière avec laquelle les soldats du régime traitaient leurs prisonniers. En plus de l’humiliation, de l’offense et de l’atteinte aux symboles religieux, le soldat demandait à son prisonnier après l’avoir torturé : « Qui est ton Dieu ? », pour qu’il réponde : « Bachar Al-Assad ». 

La situation est devenue plus dangereuse lorsque, en 2013, le régime a attaqué le rif de Damas aux armes chimiques, avant de faire appel aux militants chiites du Hezbollah du Liban pour combattre les Syriens. Ces événements ont constitué un tournant principal dans la conscience collective sunnite puisqu’ils formaient une véritable menace pour leur existence. Dans ce cadre, la diffusion des photos et des vidéos où paraissent le drapeau iranien et le fanion du Hezbollah hissés sur la Grande mosquée des Omeyyades considérée comme l’un des principaux symboles musulmans et sunnites en Syrie, était une provocation. 

Parallèlement, les médias arabes, notamment la chaîne qatarie al-Jazeera, ont joué un rôle négatif dans l’exacerbation de la tension sunnite. En plus d’avoir axé leur couverture sur ce qu’on pouvait appeler les apparences islamiques dans la révolution, ils manipulaient les sentiments des Syriens et exploitaient les massacres communautaires du régime contre eux. Ils ont ainsi offert un large espace médiatique aux discours religieux, avec pour principale vedette le cheikh Qardaoui, soutenue par le Qatar, ainsi que le cheikh al-Arour, qui vit en Arabie saoudite, et qu’ils avaient présenté comme un incontournable tribun. Al-Arour avait en fait un programme hebdomadaire sur une chaîne communautaire qui gagnait une notoriété telle que dans certaines manifestations on scandait son nom. Les médias du régime ont à leur tour exploité le phénomène al-Arour et contribué à le promouvoir. Ils étaient poussés par leur désir de répandre la panique entre les minorités pour qu’elles se rassemblent autour du régime et prennent une position hostile à la révolution. Le régime syrien a également incité toutes les communautés à combattre les sunnites. 

À l’époque, j’étais le premier journaliste pro-révolution qui écrivait contre ce phénomène et qui critiquait le silence observé à cet égard par la majorité des intellectuels syriens. J’ai demandé à Ibrahim, l’un de mes proches, la vingtaine, sympathisant communiste comme le reste de sa famille, et meneur lors des manifestations, les raisons pour lesquelles ils scandaient le nom d’al-Arour, alors qu’il était l’un des symboles de la haine et de l’extrémisme. Il m’a répondu que les gens ne lui accordaient pas d’importance sur le plan religieux, et que les manifestants criaient son nom en présence des forces de sécurité en guise de provocation. Tout cela a eu lieu au début de la révolution, avant qu’Ibrahim ne soit arrêté un an durant, au cours duquel il a enduré toutes sortes de torture. Il a, par la suite, fui la Syrie laissant ceux qui restaient de ses amis à leur sort. Ils perdaient progressivement la raison à la vue de leurs êtres chers tués sous les coups des barils explosifs ou du fait de la famine et du blocus. La majorité d’entre eux ont fini par passer du statut de « révolutionnaires » à celui de « jihadistes ». Peut-être, après avoir réalisé qu’ils allaient de toute façon mourir, ils ont décidé de ne pas mourir en silence. Ils ont voulu que leur mort ait un effet retentissant sur le monde qui les a déçus, tirant leçon du dicton populaire syrien : « Nous ne sommes pas encore morts, mais nous avons vu qui l’a été ». Un dicton auquel il faudrait aujourd’hui ajouter la phrase : « Et comment il est mort. »

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