Le jour où Marion Maréchal-Le Pen me fit peur

Au lendemain des attentats, j’ai vécu un climat de tension et d’appréhension similaire à celui que j’avais ressenti au début de la révolution en Syrie. Ma petite maison s’est alors transformée en une ruche médiatique. Notre attention, mon épouse et moi, et nos regards allaient de la télévision à nos laptops et nos smartphones. Ce jour-là, nous avons senti que les événements nous concerneraient beaucoup plus que les Français...

 

marion marion

 

 En tant que Syrien, je suis lié à la France par une relation qui remonte à 1920, lorsqu’elle a créé l’entité politique à laquelle j’appartiens : la Syrie. Elle m’a toujours attiré en tant que journaliste, puisque j’ai commencé à suivre sérieusement les nouvelles françaises en 2006, alors que la concurrence entre Sarkozy et Ségolène Royal était serrée. J’ai réalisé que l’élection de Sarkozy à la présidence constituerait une catastrophe pour l’histoire de la France. J’avais suivi certaines de ses prises de position lorsqu’il était chargé du portefeuille de l’Intérieur et la politique qu’il avait alors adoptée, qui était inspirée des idées de l’extrême-droite. Du coup, j’ai pris le parti de Royal, d’autant que j’ai vu en elle, en tant que femme et socialiste, l’image que je me faisais de la France.

Soudainement, je me suis retrouvé à y vivre. J’y suis arrivé il y a deux ans avec mon épouse et mon fils, fuyant le destin noir qui nous menaçait en Syrie. Ce pays est devenu mon asile et mon refuge. C’est le premier pays où mon petit fils a ouvert les yeux. Ainsi, je me suis impliqué le plus possible dans la politique française. Mon intérêt à cet égard s’est accru rien qu’en suivant le rôle de la France dans la crise syrienne, sans compter que j’accordais une attention aux détails qui touchaient à ma vie et à l’avenir de ma famille. Et ce, jusqu’à l’approche de la date des élections régionales. Un jour, un jeune homme m’a tendu une brochure électorale de la candidate de l’extrême droite Marion Maréchal Le Pen. Je l’ai su lorsque je suis rentré à la maison et que je l’ai lue avec mon épouse. À cet instant, plusieurs idées se sont bousculées dans ma tête. De prime abord, j’ai ressenti une satisfaction trompeuse, puisque la personne qui m’avait tendu la brochure ne l’aurait pas fait si elle avait détecté à mon apparence que j’étais Arabe, voire Syrien, et réfugié, de surcroît.

C’est ainsi que mon épouse et moi nous nous sommes mis à suivre les nouvelles des candidats de la région de Paca. Immédiatement, j’ai cherché sur Facebook la page du candidat de la gauche. Je l’ai « aimée ». J’ai fait la même chose avec les pages de Le Pen, d’Estrosi et de la candidate du Parti vert. Mes remarques préliminaires se limitaient à l’écart entre la popularité de chacun d’entre eux sur Facebook. Ainsi, à peine Le Pen publiait-elle une information qu’elle récoltait des milliers de Like, auxquels s’ajoutaient des commentaires d’encouragement, alors que le candidat de la gauche Castaner ne rassemblait pas plus de 100 Like !

Par ailleurs, la photo de Castaner, dans laquelle il paraissait serein et sûr de lui, ne m’inspirait pas confiance, encore moins son discours peu provocateur. L’image de Le Pen s’imposait à lui avec sa jeunesse, sa beauté et son discours populaire. Il paraissait évident que derrière cette image parfaite se trouvait une machine médiatique et de grandes capacités financières. Il paraissait que le parti de Castaner l’avait laissé mener sa bataille avec des armes traditionnelles et des capacités modestes, que même sa photo spontanée et ses prises de position éthiques ne pouvaient compenser. Il avait exprimé sur sa page Facebook sa solidarité avec les réfugiés qui vivaient dans sa ville, au nombre desquels des Syriens, comme moi. Ce qui avait dépassé, à mon avis, son simple sens éthique. Ce qu’il avait fait était, d’une manière ou d’une autre, courageux. Il a également mis en jeu son avenir électoral. Avec le temps, je craignais que Le Pen ne remporte les élections, ce qui pourrait menacer mon avenir dans ce pays. À cela s’ajoutaient les appréhensions que j’éprouvais quant à la relation de son parti avec la Russie et son harmonie avec la politique de Poutine. C’est que le Front national représente, de l’avis de nombreux observateurs, le fer de lance de Poutine en France. C’est une menace pour le rôle international de la France et sa politique extérieure. Cela va se refléter sur le sort de la cause de mon pays, la Syrie.

Les choses se sont compliquées au lendemain des événements terroristes dont Paris a été le théâtre le 13 novembre. L’événement m’a dévasté. Au lendemain des attentats, j’ai vécu un climat de tension et d’appréhension similaire à celui que j’avais ressenti au début de la révolution en Syrie. Ma petite maison s’est alors transformée en une ruche médiatique. Notre attention, mon épouse et moi, et nos regards allaient de la télévision à nos laptops et nos smartphones. Ce jour-là, nous avons senti que les événements nous concerneraient beaucoup plus que les Français, non seulement pour des considérations de sécurité personnelle, mais par peur pour le pays que nous avons aimé et qui nous a aimés, mais aussi parce que ce qui s’est passé résulte, d’une manière ou d’une autre, des circonstances de notre pays et de leur complexité. Ce n’était pas une banalisation ni une naïveté de ma part si j’ai proféré des injures à l’égard de Bachar Assad plus que d’habitude. Par ailleurs, en ce qui concerne les élections, j’ai constaté l’opportunisme de Le Pen et d’Estrosi et leurs tentatives de jouer sur les appréhensions des gens, alors que Castaner maintenait sa position. J’ai alors réalisé qu’il allait perdre et que notre destin en France serait en danger, compte tenu de l’avance enregistrée par le Front national au premier tour. Mais nous avons survécu, grâce au socialisme des socialistes, celui des gens ordinaires et non des politiciens. Le danger a été écarté momentanément.

Depuis, je m’interroge sur les raisons pour lesquelles nous avons peur de Le Pen et de son public. Probablement, j’apprécie mieux qu’eux la France à sa juste valeur. Je l’ai choisie. Je n’y suis pas né accidentellement. C’est ce qui me pousse à réfléchir toujours sur l’avenir des réfugiés et des immigrés. Ils ne doivent pas avoir peur, malgré les atteintes et le tort dont ils sont victimes. Ils doivent, au contraire, affronter ces atteintes par une attitude de défi positive. Ce qui nous est demandé, c’est d’aller au-delà des impératifs des clichés de ce qu’on appelle « intégration » et d’aimer en premier lieu ce pays et de lutter pour y constituer une plus-value. Ainsi, nous donnerons à ce pays autant que nous recevons. C’est pour cela que je suis ici, en train de vous écrire.

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