Ce que l’Europe et la France ignorent des Syriens

Qui sont ces Syriens qui ont fui l'enfer de la guerre pour l'Europe ? Et qui sont arrivés à pied ou par la mer dans des embarcations de la mort ? Tout ça pour qu'on en fasse une icône du déplacement et de l'injustice ! Cet article tente de leur donner une image différente de celle promue par l'extrême droite française et européenne.

Les réfugiés syriens, notamment ceux qui se sont rendus en Europe, souffrent de nombreux problèmes, principalement des campagnes médiatiques qui les présentent comme une armée barbare venue changer l’image civilisée de l’Europe. Ces campagnes ont contribué à établir des clichés infondés et malhonnêtes à leur sujet, à leurrer l’opinion publique occidentale et à la monter contre eux. Elles ont également servi l’agenda de l’extrême droite dans l’ensemble de l’Europe, notamment au lendemain de l’attaque terroriste survenue récemment à Paris.

D’abord, la crise des migrants syriens en Europe n’est pas survenue comme une réaction humaine rapide et directe aux événements que la Syrie a vécus. Elle est survenue longtemps après la mise en place des camps de réfugiés dans des pays voisins, en Turquie, au Liban, en Jordanie et au nord de l’Irak. Elle a été la conséquence des conditions catastrophiques dans lesquelles vivent les Syriens dans ces camps. De plus, cette crise est survenue à la suite de la prise de position négative des pays riches du Golfe vis-à-vis de la crise des réfugiés. Ces pays ont abordé ce problème non sans condescendance, se contentant de donations modiques pour que les Syriens restent dans les camps de la misère loin de leurs territoires. Ils ont même refusé d’accueillir ceux qui appartiennent à la classe moyenne, n’acceptant que les riches d’entre eux.

Ce que de nombreux Européens et Français ignorent, c’est que les Syriens ne se sont pas enfuis et n’ont pas abandonné leurs maisons et leur pays au premier coup de feu tiré par l’armée du régime Assad. Au contraire, lorsque la révolution était encore à ses débuts, ils ont résisté à toutes les tentatives du régime de les arracher à leurs villes et leurs villages. Aussi, à chaque fois que les bombardements s’intensifiaient, ils se sont déplacés vers les régions avoisinantes pour revenir dans leurs maisons peu de temps après, se posant en exemple de résistance et faisant montre d’un attachement à leur terre, notamment avec l’apparition des premiers indices relatifs à un plan iranien visant à modifier la réalité démographique syrienne. Mais en définitive, ces réfugiés potentiels étaient trop faibles pour pouvoir affronter la puissance du régime et la détermination d’Assad à les pousser à l’exode, utilisant à cet effet les armes chimiques contre eux et recourant aux armes de la famine et du blocus pour les intimider. C’est ce qui est arrivé à mes proches dans la ville de Irbine, dans la Ghouta. C’est ce qui s’est également passé avec les habitants de la ville de Banias, à majorité sunnite, à proximité de la ville de Tartous, l’un des fiefs d’Assad. Après le massacre communautaire qui a eu lieu dans le village d’Al-Baida en mai 2013, lorsque les milices relevant du régime ont, en collaboration avec certains civils alaouites, tué, égorgé et brûlé les civils de ce village avant de les pousser à l’exode. À cette époque, je vivais à Tartous. J’ai su ce qui s’était passé grâce aux activistes de l’opposition qui avaient réussi à s’introduire dans la région. Toutes ces horreurs se sont produites à une époque où Daech ne s’était pas encore transformé en une force dont on tient compte dans la guerre syrienne.

Ce que les Européens ignorent également des Syriens c’est la cause de cet exode et leur capacité à s’adapter dans les pays d’accueil. Lors de la première étape de l’immigration en Europe, la Suède constituait la destination préférée des Syriens, en raison de sa politique souple d’asile. Les choses ont toutefois changé à une étape ultérieure lorsque le nombre de réfugiés augmentait considérablement. L’Allemagne est alors devenue la destination préférée, même aux yeux de ceux qui se rendaient en France ou qui y passaient pour se rendre en Allemagne. C’est que la politique d’intégration en Allemagne est plus méthodique et plus sérieuse que celle adoptée en France. L’apprentissage de la langue allemande aux réfugiés ne se limite pas au stade des débutants, d’ailleurs inutile, adopté par la France. À cela s’ajoutent les efforts déployés par les Allemands pour insérer les réfugiés dans le marché du travail, contrairement à la politique française qui se contente de présenter des conseils inutiles à ce sujet, laissant les réfugiés à leur propre compte, ce qui les mènera dans la majorité des cas à travailler dans le noir, de manière illégale. C’est que les Syriens sont avant tout un peuple pratique. Historiquement, ce sont des marchands et des commerçants, notamment les citadins parmi eux. En témoigne leur bonne réputation en Europe et dans les pays du Golfe. Par le passé, la communauté syrienne établie dans les pays d’Amérique latine vers lesquels elle avait émigré depuis la fin du XIXe siècle a également constitué un exemple réussi d’intégration.

Il semble que les Syriens sont pris aujourd’hui entre l’enclume de la guerre civile causée par Assad et le marteau de l’extrême droite en Europe et même aux États-Unis. Ils sont devenus ainsi le bouc émissaire idéal, qui permet de réaliser la principale volonté des extrémistes. Celle-ci ne concerne pas les réfugiés syriens en particulier, mais l’ensemble des politiques d’immigration qui ne correspondent pas au racisme de la droite et à ses tentatives de renverser les valeurs de l’identité française qui est une identité multiculturelle. Selon la mentalité raciste de la droite, les Syriens sont malheureusement plus acceptés que les Africains ou les Maghrébins. C’est que la blancheur relative de la peau de la majorité des Syriens constitue un facteur physique et psychique qui les aident à s’intégrer et à se fondre dans le paysage citadin européen. Ainsi, il est difficile dans la majorité des cas de les distinguer des Européens parmi la foule dans la rue. Je me rappelle, à ce stade, de ce que disait ma gentille voisine française, qui aimait les cheveux longs et bouclés de mon fils de 6 ans et nos traits à ma femme et moi. À chaque fois qu’elle nous rencontrait, elle nous disait, sur un ton courtois, dans une tentative d’adoucir ses propos racistes, et bien sûr après une brève introduction sur les actes des djihadistes qui ne représentent pas l’Islam et sur le fait qu’elle ne soutient pas Marine Le Pen : « Vous nous ressemblez. Vous êtes différents des Arabes qui sont chez nous... »

Aujourd’hui, les Syriens représentent le summum de l’ironie dure et amère.

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