Marseille, quartiers Nord  : de l’isolement à l’aversion pour l’isoloir

Élections après élections les quartiers nord s’abstiennent. Le double scrutin régional et départemental n’aura été que la confirmation d’un phénomène déjà connu. Malheureusement, les politiciens portent sur eux le poids des échecs de la République, à promouvoir socialement les habitants de ces quartiers, mais aussi à régler les énormes difficultés qui gangrènent cette partie de la ville.

Aversion, synonymes : dégoût, haine. Le mot est très fort, pourtant il désigne assez bien le sentiment que peuvent éprouver de nombreux Marseillais vivant dans les quartiers Nord, vis-à-vis des élections et plus largement vis-à-vis de la politique. Cette désaffection, qui est réelle, est désormais solidement ancrée dans la partie nord de la ville. Elle se constate et se confirme scrutin après scrutin, dans les taux d'abstentions records qui font désormais la une de la presse locale[1] et nationale.

1 : Face à la démission des pouvoirs publics, l’abstention du peuple.

Élections après élections les quartiers nord s’abstiennent. Le double scrutin régional et départemental n’aura été que la confirmation d’un phénomène déjà connu. Et même la dernière élection municipale n’aura pas su inverser la tendance. Si en 2020 le printemps marseillais à soulever une immense vague d’espoir dans le centre-ville et dans les quartiers sud, le nord lui a curieusement semblé imperméable aux engagements de renouveau et d’égalité que lui promettait une partie de la gauche et des collectifs citoyens rassemblés. Comment l’expliquer ? D’abord car la désillusion vis-à-vis de la chose politique est trop forte. Une grande partie des habitants des quartiers Nord, ont fait le constat à tort ou à raison, que les hommes et les femmes politiques ne sont plus capables de changer le destin collectif des habitants des quartiers populaires. À peine peuvent-ils agir sur des cas individuels, ce qui de facto transforme certains électeurs démunis en citoyens facilement « clientélisable ».

Oui, il est assez malheureux de constater que la politique et les politiciens sont rejetés par une grande partie des habitants des quartiers nord. En cela ils ne diffèrent pas beaucoup du reste des Français. Mais du fait des problématiques qui les traversent, les quartiers nord se singularisent dans le rapport qu’entretiennent les habitants de cette partie de Marseille à la chose publique. Évidemment la situation nationale joue pour beaucoup dans cette détestation. Le pouvoir, peu importe sa forme, est perçu comme lointain, corrompu et menteur. Du chef de l’État à l’élu local, le rejet est réel. Malheureusement, les politiciens portent sur eux le poids des échecs de la République, à promouvoir socialement les habitants de ces quartiers, mais aussi à régler les énormes difficultés qui gangrènent cette partie de la ville. À force de voir les problèmes perdurer, voire même se développer, le sentiment s’installe que les pouvoirs publics et les élus se désintéressent totalement du sort des habitants des quartiers nord.

 « Ils n’en ont rien à foutre de nous, ils ne pensent qu’à eux et à leurs poches » est une des phrases que m’ont souvent répétés les citoyens les plus engagés dans les quartiers populaires. La première partie de cette assertion, montre bien que les habitants se sentent abandonnés et surtout méprisés, la seconde met en exergue la déconnection réelle ou supposée des élus, qui ne vivent pas les problématiques de faim, de misère, de violence et de déclassement qui traversent les quartiers nord de la ville. S’installe alors un rapport de : eux et nous. Le « eux » représentant les élus ou les commis de l’État, qui sont perçus comme disposant de l’argent et du pouvoir, et le « nous » représentant le peuple, qui est lui dans une logique de survie.

Le clientélisme endémique à cette partie de la ville est pour beaucoup dans le rejet de la politique. Souvent le manque d’exemplarité de certains élus de la République, qui font la Une de la presse, en raison d’accusations ou de condamnations contribue à alimenter la théorie du « tous pourris ». Le clientélisme est alors perçu comme la continuité des comportements de prédations et de rapports de subordination dont on soupçonne certains élus locaux.  Si globalement la population rejette le clientélisme, à contrario l’individu sans emploi, sans logement, et sans perspective, n’a pas d’autre choix que d’essayer de vendre sa capacité de travail en période électorale, dans l’espoir de bénéficier d’un hypothétique renvoi d’ascenseur ! 

Chaque scrutin est une nouvelle occasion de décevoir les espérances de gens aux conditions modestes. Combien de fois leur a-t-on dit que ce serait enfin différent cette fois-ci ! Combien de fois leur a-t-on promis que le changement serait à portée de voix, presque maintenant ! En politique, comme en amour, les espoirs déçus nourrissent les rancœurs. De l’extérieur on a du mal à se représenter l’immense isolement dans lequel vivent les habitants des quartiers nord. Cet isolement est en premier lieu géographique. Dans les quartiers nord la problématique est d’abord celle du désenclavement, de l’accès aux mobilités lourdes : métro, bus propres et réguliers, tramway. La question des mobilités douces est éloignée des besoins primaires des habitants. Évidemment ce serait un plus, mais sûrement pas l’essentiel, tant le basique manque. Les trottinettes électriques n’existent pas dans cette partie de Marseille, et puis avec leurs batteries lithium/Cobalt elles cachent dans leurs circuits l’exploitation dans des mines moyenâgeuses des enfants africains. C’est Germinal au Congo, pour la bonne conscience des gens dont les idéaux écologiques ne doivent quand même pas remettre en question leurs statuts bourgeois.

L’isolement est ensuite culturel et social. Dans les quartiers nord vivent une masse de gens pauvres, dont l’existence n’est qu’une longue série de discriminations de race, de genre, et souvent des deux. Et il faut ajouter à cela qu’ils doivent en plus, souvent faire face, aux leçons de certains CSP+ nombrilistes, qui eux bénéficient depuis le berceau, de privilèges liés à leurs couleurs de peau, à leurs sexes ou à leurs statuts sociaux. Et qui s’étonnent du peu d’engouement de gens écraser par la misère, pour les élections où la vie politique. Cette situation, qui conjugue précarité, discriminations systémiques, et désert culturel, ne permet pas la naissance et l’épanouissement de nouvelles figures politiques, ressemblant aux habitants et capables de porter leurs revendications.

2 : l’impossible émergence de nouvelles élites politique issues des quartiers nord

L’effondrement des grands partis de gauche, qui ont toujours régné sur cette partie de la ville n’est en fait pas une bonne nouvelle pour la vie politique et civique. Le Parti Socialiste, mais aussi et plus particulièrement le Parti Communiste, étaient des écoles de formation pour nombre de jeunes désireux de s’investir dans la vie de la cité. Ces deux partis repéraient les militants et les formaient, avant pour les plus chanceux d’entre eux, de les lancer dans la grande arène électorale. La fin des « jeunes communistes » et la lente disparition du Mouvement des Jeunes Socialistes, qui lui était en revanche peu présent dans les quartiers nord, a laissé un immense vide impossible à combler. Favorisant de fait, dans la course à la représentation politique, les individus bénéficiant déjà d’un héritage social ou culturel important. À ce propos, Il est d’ailleurs assez surprenant de constater comment certaines personnes bien nées où culturellement privilégiées, se permettent de juger et de regarder de haut tels des procureurs, les militants issus de ces quartiers, qui n’ont, eux, pas bénéficié des mêmes conditions et qui ont donc forcément, un parcours politique beaucoup plus sinueux. Dans leur volonté d’émergence politique, les militants des quartiers nord doivent donc faire face à un environnement globalement discriminant, au mépris de classe et à un paternalisme de mauvais goût. Comme toutes les études le démontrent, les habitants des quartiers populaires et donc des quartiers nord sont peu nombreux à avoir accès aux études supérieures, non pas en raison d’un quelconque défaut d’intelligence, mais il est aujourd’hui clairement établi que l’école reproduit encore trop souvent les inégalités de naissance et que la réussite dans les études supérieures reste conditionnée par l’environnement social et familial[2].

Deux environnements fortement dégradés pour les habitants des quartiers nord. Absence de grands partis encadrants, mépris de classe, condition d’accès aux études universitaires beaucoup plus difficiles, discriminations croisées, l’émergence de nouvelles figures politiques dans les quartiers nord et donc un chemin parcouru d’embûche où ce ne sont pas forcément les meilleurs qui seront amenés à émerger et à survivre dans les prochaines années, mais les mieux cooptés. Les conditions de la cooptation échappant de fait complètement aux habitants des quartiers populaires, ce qui induit dès lors un vol de représentativité, par les classes bourgeoises et dominantes susmentionnées.

Pour ma part, j’ai eu la chance sur le tard, à plus de 30 ans, et après avoir subi les conséquences du manque de formation évoqué plus haut, de pouvoir enfin me structurer intellectuellement et politiquement sur les bancs de Sciences Po Aix. D’abord en formation continue, puis avec les formations initiales. Malheureusement cette chance ne sera pas donnée à tous, c’est pourquoi il me semble aujourd’hui urgent, de créer de nouveaux mécanismes susceptibles de permettre à la jeunesse des quartiers populaires de se former afin de pouvoir mieux s’engager. Sans cela et sans un nécessaire aggiornamento de la classe politique dans son ensemble, sans la fin de l’entre soi politique qui tue à petit feu la démocratie et qui sape la confiance dans les institutions républicaines, les abstentionnistes par leurs désertions feront bientôt de leurs élu.e.s des représentants certes légaux, mais absolument illégitimes. 

[1]https://marsactu.fr/a-marseille-une-abstention-record-inegalement-repartie/

[2]https://www.cereq.fr/que-deviennent-les-jeunes-des-quartiers-prioritaires-de-la-ville-apres-leur-bac

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.