Marseille quartiers nord, règlements de comptes et violence en "bandes organisées"

L’État à une responsabilité immense, et les 300 policiers promis par le ministre de l’intérieur en février sont insuffisants pour combler l’immense déficit de sécurité dont souffre les habitants d’une ville deux fois plus grande que Paris. Mais malheureusement et chaque nouveau règlement de compte en est un rappel douloureux, ici « c’est pas la capitale, c’est Marseille bébé… »

17ans, c’est l’âge de la victime du dernier règlement de compte qui vient de toucher Marseille et sa proche région. L’Été est meurtrier. En une dizaines de jours déjà 6 homicides violent à la kalachnikov ou à l’arme automatique. En toile de fond de ces meurtres crapuleux, il y a évidemment le trafic de drogue qui gangrène la cité phocéenne.

 A Marseille et plus spécialement dans les quartiers nord, le trafic de stupéfiants est tellement puissant, que symboliquement c’est ici, en 2019, que le ministre de l’intérieur de l’époque Christophe Castaner est venu annoncer le plan anti-stup. Le grand plan de lutte en 55 mesures de l’État, pour mieux lutter contre les réseaux de drogues. Ces réseaux vivent de l’immense rentabilité de la vente de drogue. Selon un article du magazine l’Express de septembre 2019[1], la drogue pèse dans l’hexagone le chiffre faramineux de 3,5 milliards d’euros. Libération[2] rapporte qu’en revanche le cout social du trafic et de la consommation de drogue est exorbitant, puisque le journal l’estime à 8 milliards d’euros par an.

On a quasiment déjà tout dit sur le trafic de drogue à Marseille. Sa principale conséquence les règlements de comptes dans la ville et dans les quartiers nord alimentent depuis des années la rubrique fait divers de la presse nationale. 10 morts en 2019, 23 en 2018, plus de deux morts à l’arme de guerre par mois, durant cette année terrible. Kalachnikov, Marseille et quartiers nord dansent ensemble sur la triste mélodie de la misère. Les morts, la présence de réseaux de drogues renforcent le phénomène de ghettoïsation, qui touche cette partie de la ville, et cela commence d’abord par la substitution de l’autorité de l’État par celle des réseaux. Les contrôles aux accès par des guetteurs désormais ouvertement cagoulé, l’entrave à la circulation automobile par des obstacles, qui sont même désormais en durs comme on a pu le voir récemment à la cité de la Castellane, sont les premiers jalons d’une rupture qui ne dit pas ouvertement son nom. Dans une société de consommation, qui valorise l’avoir plutôt que l’être, l’indigence matérielle des habitants des quartiers nord, dû d’abord à un chômage massif et à une pauvreté réelle, pousse facilement jeunes et moins jeunes dans les bras toujours ouverts de la délinquance. Les guetteurs nourrissent parfois des familles entières. Les cités et les quartiers deviennent alors sous l’impulsion des organisations délinquantes, des citadelles, avec pour objectif criminel de se prémunir contre les risques de retour de l’État. Pour préserver leur source de revenus, les autoproclamés maitres des lieux, fortifient leurs quartiers. Dans un tel contexte, pour les habitants le silence devient la règle, car qui osera défier le ou les barons dans leurs fiefs, surtout quand on sait reconnaitre le vacarme que fait une kalachnikov ?

Dans les quartiers Nord, comme dans le reste de la France nous avons un rapport excessif aux mots. Parfois nous forçons le trait et parfois nous sommes exagérément précautionneux. Pourtant nous parlons toujours de réseaux, alors qu’en réalité, au regard de leurs moyens et des armes de guerre qu’ils utilisent régulièrement, les quartiers nord vivent en fait désormais sous la menace permanente de véritables gangs. A côté de ses gangs, profitant du lent délitement de la présence républicaine et d’une misère noire, une délinquance plus classique gangrène le territoire et contribue évidemment à sa ghettoïsation. Dans l’un de ses rapports[3] l’ORDCS (Observatoire régional de la Délinquance et des Contextes Sociaux) fait une analyse spatiale des principaux secteurs de la délinquance à Marseille. Sur 6 secteurs analysés la moitié se trouve dans les quartiers nord. Le premier à ressortir et celui de la Madrague-ville là où se trouve notamment le marché aux puces. Des 6 secteurs analysés c’est le premier en ce qui concerne les vols avec violence, les menaces ou les cambriolages. « Ce secteur ressort de notre analyse à de nombreuses reprises. Il arrive en tête pour les dégradations de biens privés dans le 15e arrondissement, mais aussi pour les vols dans et sur les voitures, pour les vols avec violence, pour les vols de voitures, pour les cambriolages, pour les violences physiques et pour les menaces. » Le rapport livre ensuite un ensemble de donnés concernant les différentes cités du 15e arrondissement qui montre l’ampleur des problèmes de chômage et de déscolarisation auxquels fait face la population.

Le rapport analyse ensuite la situation dans le secteur 21 qui correspond à une partie du 13e arrondissement. Là où se trouve la cité Corot. Une cité dans un tel état de délabrement qu’on a du mal à croire qu’elle se trouve en France. Le rapport cite les nombreux maux qui touchent cette copropriété « , la cité - qui est une copropriété et ne dispose donc pas d’un bailleur social - connaît de nombreux logements vacants, de nombreux squats, la présence de marchands de sommeil (qui rachètent à bas prix les logements que fuient ceux qui le peuvent), des dégradations très importantes (terrasses menaçant de s’effondrer partiellement, portes d’entrées des immeubles cassées, sonnettes ne marchant plus, ascenseurs en panne, absence d’électricité dans les parties communes, dépôts d’ordures sauvages, espaces verts à l’abandon). » En 2018, cette cité avait été qualifiée dans un article du journal Le Monde[4]  de « pire lieu de Marseille » selon un magistrat cité dans cet effarant papier, Corot était « Une honte pour la ville, une indignité pour la République ». Evidemment dans cet enfer de béton, le mal avait fini par prendre des proportions alarmantes. Profitant de cette situation dantesque, un gang Nigérians avait fini par squatter la cité pour en faire la base arrière de ses activités criminelles, avant d’être finalement démantelé en juin 2020[5]. Démantelé, jusqu’à l’installation d’un prochain gang. La situation sociale de la cité, comme dans le reste du secteur analysé, est évidemment catastrophique, ce qui ne laisse aucun doute sur le lien entre grande précarité et délinquance.

Seule une pluie de mesure républicaine permettra de mettre fin à ce brulot que représente la violence dans les quartiers nord. L’État à une responsabilité immense, et les 300 policiers promis par le ministre de l’intérieur en février sont malheureusement bien insuffisants pour combler l’immense déficit de sécurité dont souffre les habitants d’une ville deux fois plus grande que Paris. Mais malheureusement et chaque nouveau règlement de compte en est un rappel douloureux, ici « c’est pas la capitale, c’est Marseille bébé… »

 

 

 

 

 

 

 

[1]https://www.lexpress.fr/actualite/societe/plan-anti-stups-trois-chiffres-pour-comprendre-le-poids-du-trafic-de-drogue-en-france_2097977.html

[2]https://www.liberation.fr/france/2019/09/16/drogues-les-stups-en-deroute-beauvau-lance-son-ofast_1751746

[3]https://ordcs.mmsh.univ-aix.fr/publications/Documents/Rapport-recherche_N11-2017.pdf

[4]https://www.lemonde.fr/societe/article/2018/11/02/parc-corot-a-marseille-la-misere-comme-habitat_5377793_3224.html

[5]https://france3-regions.francetvinfo.fr/provence-alpes-cote-d-azur/bouches-du-rhone/marseille/marseille-demantelement-gang-nigerians-proxenetes-cite-quartiers-nord-1846762.html

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