Les enfants des quartiers nord de Marseille ne sont pas séparatistes, ils ont été séparés!

Dans les quartiers populaires de Marseille, la République est clairement défaillante. Les politiques de l’emploi sont inefficaces, la pauvreté immense, les services publics clairsemés et sans moyens, et enfin les écoles délabrées. Liberté, Égalité et Fraternité cela sonne creux pour ceux qui ont le ventre vide !

La loi sur le séparatisme fait couler beaucoup d’encre. Ce texte portant le nom véritable de « loi confortant les principes républicains » est en train de braquer une fois de plus les projecteurs de l’actualité sur l’Islam et les musulmans. Marseille a très tôt noué des liens avec les fidèles de la religion du croissant. D’abord lors de l’arrivée en 1910 des premiers ouvriers algériens venus pour remplacer dans les huileries et les sucreries les grévistes italiens. Leur présence nombreuse et remarquée poussera même les autorités à imaginer le fou projet de recréer tout un village kabyle à Saint-Louis comme le rapporte Emile Temime dans son article : « des Kabyles à Marseille » écrit pour le magazine Confluences Méditerranée. Au milieu du 20e siècle et surtout avec la fin de la guerre d’Algérie les flux de migrants en provenance d’Afrique vont s’intensifier. Il faut également en urgence loger les rapatriés d’Algérie dans des grands ensembles modernes. D’abord parqués dans des bidonvilles près des usines du nord de la ville, les nord-africains vont eux investir des cités construites pour remplacer les baraquements insalubres.

Les ouvriers issus de l’immigration fondent des familles courtisées par le Parti Communiste Français. Gaston Defferre Maire socialiste de la ville depuis sa libération en 1944, voit plutôt d’un bon œil la relégation dans les quartiers nord de cet électorat qui n’est pas le sien. C’est la naissance de la célèbre fracture nord-sud. Si la pauvreté existe ailleurs que dans le nord, cette partie de la ville a la particularité de concentrer : pauvreté, populations issues de l’immigration et enfin enclavement spatial. À Marseille a été fait le choix délibéré de ne pas relier par le tramway ou le métro, les quartiers nord au reste de la ville. Alors président de la Communauté Urbaine, Eugène Caselli le reconnaissait déjà en 2014 dans un article du journal Le Monde « On a doublé la ligne de métro par celle du tramway. Pour un coût équivalent, l'argent aurait été mieux utilisé en renforçant un axe Nord-Sud ». 

Ce même article annonçait le métro et le tramway à l’hôpital Nord pour 2020. En 2021, les habitants des cités avoisinant l’établissement hospitalier n’ont toujours rien vu venir. Prendre le bus pour aller Travailler dans le centre lorsque l’on habite la cité de la Solidarité peut s’avérer être un véritable parcours du combattant.  En plus d’être loin, le travail est rare ! En effet nombreux sont les quartiers où le taux de chômage dépasse les 40%. En 2012 les données du Système d’Information de la Politique de la Ville annonçaient des chiffres cataclysmiques. Dans la cité HLM des Aygalades, il atteignait 46%, à Zoccola 50% ! Malheureusement près de 10 ans plus tard, la situation n’a guère changée. Dans son discours des Mureaux annonçant la loi sur le séparatisme, le Président Macron reconnaissait la responsabilité de l’État dans la Ghettoïsation : « Nous avons nous-mêmes construit notre propre séparatisme. C’est celui de nos quartiers. C’est la ghettoïsation que notre République, avec initialement les meilleures intentions du monde, a laissé faire ».

Il est évident que les principes républicains ne peuvent être respectés que dans le cadre d’une présence active de la République, or, dans les quartiers populaires de Marseille, la République est clairement défaillante. Les politiques de l’emploi sont inefficaces, la pauvreté immense, les services publics clairsemés et sans moyens, et enfin les écoles délabrées. Liberté, Égalité et Fraternité cela sonne creux pour ceux qui ont le ventre vide ! Évidemment que sur les absences de l’État fleurissent des idéologies apportant un récit alternatif à celui de la fantasmagorique méritocratie républicaine. Oui l’islamisme existe, surtout sous sa forme salafiste. Cela s’inscrit dans un mouvement mondial né dans les années 70 et qui a vu les lectures traditionnelles de l’Islam reculer au profit du wahhabisme saoudien, sous la complice indifférence des pouvoirs publics. La contestation des enseignements est une réalité, entendre l’évolution darwinienne contredite par de jeunes collégiens abreuvés de récits créationnistes trouvés sur YouTube et conformes à leur représentation religieuse, est une expérience vécue par certains professeurs de SVT. Mais cela s’inscrit davantage dans un contexte à la fois générationnel et d’époque, qui voit une part importante de la population contester les paroles et les récits officiels au profit de voix antisystème prônant le complotisme et le conspirationnisme.

La popularité du Pr Raoult où du film Hold-Up et ce qu’ils symbolisent comme résistance fantasmée vis-à-vis du « système » s’inscrit dans cette même logique. Or avec cette loi sur le séparatisme on inverse la charge de la culpabilité ! C’est la République qui est coupable d’avoir comme à Marseille séparée ses enfants ! Séparés par une école qui ne permet pas de gommer les inégalités entre classes populaires issues de l’immigration et des jeunes gens qui eux ont été préparés depuis le berceau à accéder à des études supérieures. Séparés par un marché du travail qui continue de sanctionner les jeunes des quartiers populaires. Enfin séparés géographiquement, enfermés dans des quartiers et cités ghettos délabrées. La loi sur le séparatisme sera adoptée mais les carences de la République dans les quartiers nord de Marseille perdureront. Les interminables débats sur le voile dans l’espace public auront uniquement permis de fracturer un peu plus une société française, coincée entre la vigueur des forces populistes et conspirationnistes, et un espace médiatique saturé de propos antimusulmans totalement caricaturaux. 

En réalité, seule une volonté politique forte ayant pour ambition affichée d’amener davantage d’égalité dans les quartiers nord pourra inverser une situation qui a bien des égards paraît inextricable. Davantage d’égalité cela signifie évidemment ramener la République partout où elle est absente et forcément sa présence est d’abord matérielle : Transports, lieux communs, services publics efficaces. Enfin et de façon concomitante, cette présence doit être également culturelle et économique : politiques scolaires et culturelles ambitieuses, lutte contre les discriminations de classes et de races, enfin volontarisme industriel. Une ghettoïsation dure, autrement dit à l’américaine n’est pas l’horizon inéluctable des quartiers nord, mais l’effort de la concorde ne peut pas être porté uniquement par ceux qui ont été les premiers lésés ! Le comprendre et le reconnaitre, c’est déjà faire un premier pas pour réunir ce qui est depuis trop longtemps séparé !

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