Marseille : la faim justifie les moyens

La récente décision de la nouvelle municipalité de racheter l’ancien McDonald's de Sainte Marthe est un acte fort qui montre que les institutions, peuvent faire le choix de réinvestir le champ social là ou l’Etat lui, sous les coups de boutoir du néolibéralisme, semble parfois s’être fourvoyé dans un désengagement mortifère.

Dans les quartiers populaires de Marseille, de plus en plus de gens ont faim et ne parviennent plus à se nourrir régulièrement. Des enfants vont à l’école le ventre vide. Des parents n’arrivent plus à assurer à leurs progénitures, les trois repas quotidiens. La faim n’est pas le problème d’un autre temps, ou d’une contrée pauvre et désertique située sur un autre continent. La faim touche des familles entières dans la deuxième ville de France.

  1. Le premier confinement a mis en lumière l’ampleur du problème de la faim

Le premier confinement instauré pour lutter contre la crise sanitaire, a révélé l’ampleur d’un véritable désastre social, tout en lui attribuant, à tort, un caractère transitoire. La faim n’est pas un phénomène exceptionnel : elle est devenue une constante pour une partie des familles marseillaises. Dans un article de la Provence du 7 avril 2020[1] une institutrice s’alarme du fait que certains de ses élèves meurent potentiellement de faim  « J'ai peur que mes élèves meurent de faim avant la fin du confinement, la cantine, gratuite pour les plus pauvres, était parfois le seul repas quotidien des enfants ». Si la crise du Coronavirus a mis en lumière l’ampleur de la question de la faim, cette institutrice insiste bien sur le fait que le repas à la cantine, était déjà auparavant parfois le seul vrai repas des enfants.

En 2012, selon le Dispositif Régional d’Observation Sociale (DROS), 44% des enfants à Marseille vivaient sous le seuil de pauvreté, soit presque la moitié des enfants de la ville. Si Marseille est globalement une ville pauvre, les quartiers nord sont, eux, misérables. Un autre rapport publié en 2015 révélait que 24% des habitants de six arrondissements de la ville (2e, 3e, 13e, 14e, 15e et 16e) vivaient sous le seuil de pauvreté. Dans ces arrondissements le chômage de masse est la règle. Si en France avant la crise sanitaire et selon l’INSEE[2], le taux de chômage était au quatrième trimestre 2019 de 8,1%, dans les quartiers nord, il pouvait aller jusqu’à 27% dans certaines cités marseillaises, soit le triple de la moyenne nationale. Autre chiffre effarant, à Marseille sur une population de 800 000 habitants, 200 000 sont considérés comme pauvres selon l’observatoire français des inégalités[3]. Sans emploi, nombres de foyers restent dépendants des minimas sociaux, qui sont bien maigres, pour satisfaire les besoins de familles souvent nombreuses. Dès lors, il est peu étonnant de constater que pendant le premier confinement, la demande de colis alimentaires ait explosé, au point de braquer les projecteurs de la presse nationale sur les nombreuses initiatives citoyennes, qui ont permis de répondre à la demande croissante d’aide alimentaire, notamment dans les quartiers nord de la ville.

Dans le 20minutes du 15 avril 2020[4], Florent Houdmon dirigeant de la fondation Abbé Pierre pour la région PACA témoigne des difficultés qu’éprouvent les habitants à se nourrir : « Le Coronavirus accentue toutes les injustices. C’est une loupe de toutes les précarités. Et ceux qui paient le plus l’impréparation de la France à l’épidémie, ce sont les plus précaires, et particulièrement à Marseille. Ici, vu le taux de pauvreté, vu le poids de l’économie souterraine, vu l’importance du logement indigne, on craint que des gens aient faim. On craint des difficultés sociales énormes, des familles qui vivent dans des lieux humides, avec de la moisissure, et qui développent des maladies pulmonaires. Et on va voir des familles, qui ont à peine la tête hors de l’eau, basculer dans une précarité inquiétante à cause de l’épidémie. » Toujours dans 20minutes Jean Vercoutère, délégué du Secours catholique à Marseille ajoute : « On voit des gens nous solliciter pour avoir de la nourriture alors qu’ils ne le faisaient pas habituellement. Ce sont des gens, souvent des migrants, qui ont leurs appartements, qui habituellement travaillent au black et qui arrivent à payer le loyer. Et là, ils n’ont plus de revenus, et ils sont dans leurs appartements en train de crever de faim. »

  1. “Crever de faim” : le quotidien de nombreuses familles des quartiers nord

« Crever de faim » : qu’est-ce que cela signifie ? Cette formule est parfois utilisée comme une boutade que l’on prononce avant de passer à table, mais c’est aussi malheureusement pour certains une réalité concrète, encore bien trop courante.

La faim est une sensation que nous avons tous déjà connue. L’ONG Action contre la Faim l’a défini en ces termes : la faim désigne la sensation, apparaissant après un certain temps sans manger, qui pousse un être vivant à rechercher de la nourriture. La sensation de faim est universelle, mais son intensité est variable. Un être humain peut survivre plusieurs semaines sans manger, mais la sensation de faim débute en général après quelques heures de privation. Cette sensation de faim peut donc apparaître très rapidement.

Lorsque l’on évoque l’expression crever de faim, cela renvoie forcément au temps. Aux heures, aux journées qui peuvent paraître interminables tant la sensation désagréable de la faim semble allonger le temps. Face à l’absence de nourriture et de perspective de satiété pour soi ou pour les siens, la faim se transforme en une lente agonie, qui laisse quoiqu’il arrive de profondes séquelles.

Ainsi l’expression employée par Jean Vercoutère « Crever de faim », peut paraître forte, mais elle n’est en rien exagérée pour certaines populations marseillaises, comme l’évoque Abdé, directeur d’une importante association des quartiers nord de Marseille : « À la Cabucelle dans le 15e arrondissement, on a une trentaine de familles qui ne mangent pas à leur faim, à Saint André durant le confinement j’ai rencontré une femme d’une quarantaine d’année qui n’avait rien à manger. Il y a un vrai problème de précarité alimentaire, quand on a 700€ de prestations sociales, qu’on a un loyer à payer, un téléphone portable et plein d'à-côtés, on a du mal à se nourrir. Un allocataire du RSA est en dessous du seuil de pauvreté, il ne peut pas se nourrir normalement. Un jour j’ai livré un colis alimentaire à une famille qui louait et vivait dans une cave ! Quand je vois la Castellane, Kallisté, la Granière, je me demande comment cela se fait qu’il n'y a pas encore eu de révolution. »

  1. Témoignage : quand l’Etat fait la sourde oreille, la solidarité et les initiatives collectives sont toujours là

[5]Samira travaille avec Abdé. Ensemble, ils tentent de mettre des rustines sur ce vieux paquebot que sont les quartiers nord. Ils se battent, ils luttent, parfois ils s’épuisent. Ils y laissent leur santé, en même temps qu’ils délaissent leurs familles. Mais le navire prend quand même l’eau. Malgré cela, ils sont comme l’orchestre sur le Titanic : ils n'abandonnent pas et continuent à tenter de ramener un peu de musique dans la vie des habitants. Ensemble, ils ont mis en place une épicerie sociale et solidaire. Le nombre d’inscrits est faramineux : 4700. Des familles entières dépendent de cette épicerie où les denrées alimentaires sont vendues à un prix symbolique. J’interroge Samira sur l’épicerie :

 Samira, est-ce que les gens ont faim dans les quartiers nord ?

« Oui ! et tout le monde ne vit pas la faim de la même manière. D’ailleurs, il faut faire de la pédagogie. Nous expliquons parfois qu’il faut privilégier le lait au Nutella même si évidemment ils peuvent prendre du Nutella. Ce n’est pas parce que les gens ont faim qu’on doit leur faire manger tout et n’importe quoi, on met un point d’honneur à servir de la qualité, et jamais au détriment de la quantité. Ils doivent eux aussi pouvoir manger du chocolat ou boire des boissons sucrées, en plus des produits de première nécessité. Manger comme ceux qui sont plus aisés, pouvoir offrir un repas de Noël à ses enfants c’est aussi une manière de les aider à avoir une meilleure estime de soi. 

Il est vrai aussi que certaines personnes ne pensent pas forcément à l’équilibre alimentaire de leurs enfants. Il faut donc aussi éduquer les parents, c’est pour ça que j’ai décidé de créer un atelier. On fait des ateliers parents-enfants : ça nous permet de travailler sur la parentalité et sur l’équilibre alimentaire.  Dans notre épicerie, la moitié des bénéficiaires sont des enfants et des jeunes de 0 à 24 ans. La moitié sont issues de familles monoparentales et la moitié de ses familles ont entre 5 et 8 enfants ! Ils vivent parfois à 6 ou 7 dans un T3 ! Ils rencontrent donc toutes les problématiques périphériques que cela implique. Avec autant d’enfants, les mamans ne peuvent pas se libérer pour aller travailler et donc elles n’ont pas d’autonomie.

En parallèle, on essaye aussi de proposer un accompagnement social. Dans ces familles l’électricité est souvent coupée et souvent en hiver il n’y a pas de chauffage, l’accès aux matière premières est un vrai problème, car sans gaz ou électricité, on cuisine comment ? Sans feu tu ne peux rien faire, on retourne vraiment aux besoins les plus élémentaires.

Ici, il y a beaucoup de problèmes d’insalubrité, la galle est présente, le saturnisme aussi, on a un retour de maladies moyenâgeuses ! Le dénuement est tel qu’il ne reste à ces familles que le partage : un tel apporte la viande, un tel apporte les condiments, l’autre la sauce et on fait un grand repas qui permet à tout le monde de manger.

J’ai beaucoup aidé un LEP (Lycée d’enseignement professionnel) des quartiers nord. Certains des élèves étaient des migrants et beaucoup d’entre eux devaient de l’argent aux passeurs. Souvent ils avaient de petits boulots au black, mais le peu d’argent gagné allait à la famille restée au pays pour payer les passeurs, sinon ceux-ci risquaient de s’en prendre à eux. Sans argent et avec une dette, il ne leur restait rien pour manger, en cours ils étaient tellement faibles qu’ils s’évanouissaient, du coup ils décrochent et n’arrivent pas à acquérir de diplôme pouvant les aider à mieux s’insérer.

Alors en plus de les inscrire à l’épicerie sociale et solidaire, j’ai mis en place un atelier cuisine pour qu’ils puissent bien manger, avec peu. L’atelier cuisine permet aux jeunes migrants de venir discrètement prendre et manger (au début ils ne mangeaient que du pain sec et des chips). En usant d’un peu de pédagogie, ils ont compris qu’avec peu d’argent ils peuvent manger. Ils ont compris que les camarades du lycée avaient les mêmes problématiques, ceux qui avaient une cuisine ont invité les autres. 

Parfois les gens sont désespérés, il faut savoir être patient et à l’écoute. Un jour, arrive un homme avec une perruche, il pose la cage et effraye l’agent d’accueil, l’homme crie, tape avec sa main à plat sur le bureau, je lui demande d’arrêter de crier, je l’invite à s’asseoir, et je lui demande de m’expliquer son problème, il se plaint d’un rendez-vous manqué et de son obligation de vendre son animal de compagnie pour pouvoir manger. Je me souviens qu’il m’a dit :  Ça fait 3 jour je n’ai pas mangé. Il est reparti avec de la nourriture et surtout avec sa perruche.

Il y a énormément de pédagogie à faire mais après avoir été aidés, ils s’épanouissent. Une fois qu’ils arrivent à manger correctement, ils commencent à nous demander de les aider à chercher du travail. C’est la pyramide de Maslow tout simplement ! S'ils ont faim, s'ils ne sont pas douchés, s'ils n’ont pas de vêtements propres, la gêne est trop grande. Ils n'oseront jamais se présenter pour chercher un travail auprès des employeurs ou au sein d’une agence pôle emploi ! Il y a un public qui ne peut pas être dans une démarche d’emploi, tout simplement car il est dans une démarche de survie !

  1. La faim : un problème ancien dans les quartiers nord que les politiques publiques n’ont pas su résoudre

Comme évoqué plus haut, on a tendance à penser que la pandémie de la covid19 a donné naissance à cette crise de la faim. Après tout, nous vivons dans un pays qui dispose d’amortisseurs sociaux importants qui devraient permettre d’identifier et d’aider rapidement les plus précaires. Pourtant, en travaillant sur cet article, j’ai retrouvé un rapport de l’Atelier Santé Ville Marseille Nord datant de 2013, donc vieux de 8 ans et élaboré dans le cadre de la démarche d’actualisation du Plan Local de Santé Publique 2010-2012 : il prouve tout l’inverse et dénonce déjà les mêmes problèmes, notamment la faim rencontrée par les enfants. En voici un extrait[6] :

A propos de la précarité

On souligne que la demande de colis alimentaire croît dans le 14ème arrondissement ; les stocks mobilisés par la MDS sont par exemple épuisés dès le 10 du mois et ne suffisent pas à répondre aux besoins ; les relais territoriaux (Resto du Cœur, Shebba, Secours Populaire) sont aussi sollicités de façon très importante.

Les écoles sont obligées de constater que chez les enfants de 10 à 12 ans scolarisés tous ne mangent pas à leur faim, certains ne prennent pas le repas de midi. Ce constat amène les établissements à alerter les parents, à rechercher les causes de la situation, et dans certains cas à étudier les moyens d’un accès gratuit à la cantine. 

Alors que ce problème a été identifié, il y à bientôt près de 10 ans voire peut-être même avant, comment peut-on expliquer qu’une grande puissance comme la France n’ait mis en place aucune politique facilement indentifiable et mobilisable pour le résoudre ? Bien pire encore que l’inaction, tout semble montrer que le phénomène de la faim semble s’accentuer. Dès lors la lutte contre la faim n’est pas prête de s’arrêter. Ceux qui mènent cette bataille s’appellent : Abdé, Soraya, Kamel, Najette, Naer, Hamza, Alexandre, Rachida, Ce sont eux qui sont en première ligne. Mais si leur combat est une magnifique démonstration des valeurs de citoyenneté et de solidarité qui existent dans les quartiers populaires de Marseille, il révèle aussi un immense échec et cet échec, c’est celui des politiques publiques et donc pour finir celui de la République !  

Dans la seconde ville de France, des enfants ont grandi avec la faim au ventre et sous le regard angoissé de parents en incapacité de les nourrir. Cet échec collectif ne peut engendrer que le ressentiment. La faim ne peut pas nourrir autre chose que l’exclusion, qui elle-même renforce la défiance vis-à-vis de la société, et donc vis-à-vis de la République. Marseille est un corps, dont une partie est affamée, sans énergie, sans apports vitaux, cette partie se rétracte, s'assombrit et finalement se nécrose. Inéluctablement, la ghettoïsation se met en marche.

Fin avril 2021, le Secours Populaire a lancé un appel aux dons pour faire face à une baisse drastique de ses réserves. La précarité alimentaire est devenue un enjeu national : la question de la sécurité alimentaire doit être traitée au sommet de l’Etat. Nous avons tous en tête les récentes images des files d’attentes d’étudiants en quête d’aides alimentaires. Ces images qui nous ont légitimement indignées, doivent être le déclencheur d’une prise de conscience nationale sur la question de la faim en France. Laisser les associations résoudre ce problème alors qu’elles sont déjà mises à rudes épreuves, c’est accélérer le sentiment de démission de l’Etat. Dans les quartiers nord de Marseille comme ailleurs, les bénévoles et autres responsables associatifs ont depuis trop longtemps palliés aux insuffisances d’une République qui parfois semble démissionnaire. La récente décision de la nouvelle municipalité de racheter l’ancien McDonald de Sainte Marthe transformé lors de la pandémie par des militants et des syndicalistes en une plateforme entraide qui avait émerveillé la France entière, est un acte fort qui montre que les institutions et ce peux-importe leurs échelles, peuvent faire le choix de réinvestir le champ social là ou l’Etat lui, sous les coups de boutoir du néolibéralisme, semble parfois s’être fourvoyé dans un désengagement mortifère. La France, grande puissance agricole et agroalimentaire, ne manque pas de moyens pour assurer ce besoin vital qu’est la sécurité alimentaire à ses citoyens. Il est temps qu’à Marseille et ailleurs, l’Etat réapprenne à nourrir les ventres, au risque sinon de nourrir les extrêmes et la révolte.   

[1]https://www.laprovence.com/article/papier/5954578/les-eleves-les-plus-pauvres-ne-mangent-plus-a-leur-faim.html

[2]https://www.insee.fr/fr/statistiques/4309346#:~:text=R%C3%A9visions-,Le%20taux%20de%20ch%C3%B4mage%20en%20France%20s'%C3%A9tablit%20%C3%A0%208,2%2C4%20millions%20de%20personnes.

[3]https://france3-regions.francetvinfo.fr/provence-alpes-cote-d-azur/bouches-du-rhone/metropole-aix-marseille/marseille/quartiers-nord/marseille-ses-quartiers-parmi-plus-pauv

[4]https://www.20minutes.fr/marseille/2761183-20200415-coronavirus-marseille-familles-peine-tete-hors-eau-basculent-precarite-inquietante

[5]* Le prénom a été changé

[6]http://www.polvillemarseille.fr/ftp/article/625/diag_PLSP_nord_version_070114.pdf

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