Marseille - Quartiers nord : quand on a que l’amour…

La plus belle preuve d’amour que j’ai donné aux quartiers qui m’ont vu grandir ça a été de refuser d’en partir, de rester, de continuer à y vivre. Cela ne fait pas de moi un héros, et l’assignation à résidence n’est jamais une bonne chose, personne n’est coupable de vouloir partir, mais si j’y reste et j’y resterai quoiqu’il arrive, c’est parce que je les trouve beaux.

« Quand on a que l'amour, pour vivre nos promesses, sans nulle autre richesse, que d'y croire toujours,  quand on a que l'amour, pour meubler de merveilles, et couvrir de soleil, la laideur des faubourgs… » Jacques Brel.

Il n’y a pas d’amour, il n'y a que des preuves d’amour. La plus belle preuve d’amour que j’ai donné aux quartiers qui m’ont vu grandir ça a été de refuser d’en partir, de rester, de continuer à y vivre. Et cela malgré les infrastructures délabrées, malgré la saleté omniprésente, malgré l’absence de transport, malgré les rats gros comme des lapins, en deux mots : malgré tout.

Cela ne fait pas de moi un héros, et l’assignation à résidence n’est jamais une bonne chose, personne n’est coupable de vouloir partir, mais si j’y reste et j’y resterai quoiqu’il arrive, c’est parce que je les trouve beaux.

J’aime ses grands arbres que l’on retrouve dans les coins verts du 15e, j’aime ses larges espaces campagnards que l’on ne rencontre que dans le 14e arrondissements, j’aime ce vieille Hermitage qui trône fièrement au-dessus d’une autoroute comme si le passé lointain venait narguer les voies de communications moderne. J’aime le ruisseau des Aygalades et sa célèbre cascade que je n’ai jamais vue autrement qu’asséché, et j’aime à me dire que c’est un fleuve malgré son mince filet d’eau et qu’en cela, à sa façon d’être dans l’emphase, il est bien marseillais.

J’aime cet oppidum celte qui de haut et de loin toise le centre-ville grec. Je regarde toujours avec autant de bonheur dans les yeux, l’église de Saint Louis et son armature de béton, son christ énorme accroché à la façade comme figé dans son ascension depuis le Golgotha. J’aime cette barre longiligne grise à l’allure toute soviétique et inauguré par Khrouchtchev lui-même, ce lycée qui nous a vu nous les enfants des quartiers nord apprendre, échoué parfois, réussir également, qui officiellement se nomme Saint-Exupéry, mais que nous nous nommons Lycée nord.  

On remarque peu la beauté toute singulière de l’usine sucrière de Saint Louis, que ses forêts de colonnes, de tuyaux, de cheminées, cache le drame social d’une désindustrialisation qui a vu les usines disparaitre, les tuileries de saint André, et de saint Henri fermer.

Je ressens toujours un frémissement en entrant déchaussé dans la minuscule mosquée de l’Estaque, en repensant à ces légions d’ouvriers kabyles et chaouïs qui placèrent leurs maigres économies dans ce petit lieu de culte que rien ne différencie des petites maisons mitoyennes.

J’ai toujours la nostalgie des passes de foot avec mon cousin sur la place du mérou à la Castellane, j’ai toujours le sourire quand je repense aux fêtes de quartiers de la Bricarde, du plan d’Aou. Mes pieds gardent en souvenir la montée rugueuse vers le pic de l’étoile et le bonheur que cela fut de regarder depuis l’antenne au sommet, les cités de Font vert, de la Busserine, le village de Sainte Marthe.

Quand certains ne parlent du marché aux puces que comme une verrue moi je repense à mes déambulations juvéniles dans ces allées colorés, à mon premier job de vendeur de chaussettes au milieu des forains du dimanche, des pick Pocket aux regards fuyant, à l’odeur des pizzas cuite au feu de bois. Ce même bois dont sont fait les petits bateaux du port de l’Estaque, en sortant du collège homonyme, nous allions nous baigner au milieu des barques avant de grimper sur l’une d’elles pour profiter du soleil printanier.

J’aime l’avenue de Saint Antoine, ses snacks : le corsaire, le spécial, ce boulevard de la fastfood à la marseillaise que j’ai bien plus fréquenté que les restaurants guindés du vieux port ou de la corniche.  Grand littoral que j’ai vu poussé sur les ruines du bidonville de La lorette, ses galeries commerciales que j’ai tant de fois arpentés et que je désespère de voir vide en partie désormais. Le carrefour du Merlan, le jour de course le samedi en famille.

Plus que les lieux, j’aime les gens, leurs gouailles, leurs mots.

Ici dans les quartiers nord notre accent n’est pas éteint, notre argot matinée de provençal n’est ni un folklore, ni une honte c’est bien au contraire une fierté. 

Depuis l’enfance j’admire la force de caractère des habitants, la bonhomie de ces petits vieux qui nous surnommaient gari, petit rat en provençal, les vieilles corses toutes enveloppées de noirs, les djellabas blanches que l’on croise à la sortie de la mosquée à la Cabucelle, les mécanos du dimanche qui encombrent les parkings et qui sauvent les indigents d’une vie qui serait pire sans voiture.

Ailleurs on mesure peu l’incommensurable générosité des habitants des quartiers nord, comment ils partagent le peu dont ils disposent avec les plus pauvres qu’eux, comment ils peuvent se mobiliser en quelques minutes seulement pour sauver une famille de la ruine, une mère célibataire de l’expulsion, un jeune couple de la faim. Les heures qu’ils ne comptent pas lorsqu’ils s’engagent dans une association, la force qu’ils mettent dans des combats souvent perdu d’avance face à un système qui les regardent de haut, en plus de les regarder de loin.

Vu depuis Marseilleveyre, sombre sont les quartiers nord, pourtant la lumière que l’on trouve dans le cœur de ses habitants, n’est ni feinte, ni surjoué, elle ne se cache pas derrière de faux discours ou des engagements de façade, cette lumière c’est l’éclatante flamme de ceux chez qui brule l’ardent désir de survivre, de se relever après être tombé, de rayonner après être sortie de l’obscurité.  

Aucun mot aussi subtil soit-il, aucune phrase aussi alambiquée soit-elle ne pourra masquer les manques et les drames, pourtant cela serait réducteur de s’arrêter à cela, d’autant que nous pouvons revendiquer sans abaisser.

Nous sommes fiers de nos particularismes, certes ils sont symboliques et représentent si peu face à l’immensité de notre indigence matérielle, mais c’est cela l’amour, aimer malgré les insuffisances et les imperfections, aimer malgré les larmes et les promesses non tenues, aimer malgré la fracture et les fêlures, enfin aimer malgré toutes les différences qui nous distingue du reste de la ville, car après tout dans les quartiers nord nous ne voulons pas l’uniformité, ce que nous voulons c’est l’égalité !

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