Le cas Mehdi Meklat, tout permettre mais pas à tout le monde

Fin février, l’affaire Mehdi Meklat battait son plein médiatique. Au début, il y a eu des tweets de Marcelin Deschamps, noyés dans l’écume des réseaux sociaux. Des tweets qui refont surface quand Mehdi Meklat, ex-journaliste du Bondy Blog devenu petit prodige de l’édition, avec son co-auteur Badrou, reprend son identité, tuant ainsi son « double maléfique ». Retour sur ce que dit cette séquence.

Article initialement publié sur Meltingbook

Retour donc sur les tweets d’abord. « Faites entrer Hitler pour tuer les juifs » ; « Je crache des glaires sur la sale gueule de Charb et tous ceux de Charlie Hebdo » ; « Vive les PD Vive le Sida avec Hollande »…

Faut-il plus revenir sur ces 30 000 à 50 000 tweets en 140 signes brûlants, dévastation de haine contre tous et chacun. Raciste, homophobe, misogyne.

Ensuite, il y a eu l’explication donnée par Mehdi Meklat. Il alléguait d’un « jeu » (je ?), d’une volonté de «perturber un monde trop lisse ». Ce tortueux chemin de Canossa 2.0, donne : « Jusqu’en 2015, sous le pseudo  »Marcelin Deschamps », j’incarnais un personnage honteux raciste antisémite misogyne homophobe sur Twitter. À travers Marcelin Deschamps, je questionnais la notion d’excès et de provocation. Mais aujourd’hui je tweete sous ma véritable identité. Les propos de ce personnage fictif (Marcelin Deschamps) ne représentent évidemment pas ma pensée et en sont tout l’inverse. Je m’excuse si ces tweets ont pu choquer certains d’entre vous : ils sont obsolètes ».

Si le « cas Meklat » est un symptôme éruptif, quel en est donc le corps malade ?

L’impensé d’une affaire

Très vite, l’oreille s’est dressée, étonnée. D’abord quand Arnaud Leparmentier, journaliste au Monde, incidemment interrogé sur France Culture à propos de cette affaire, a sentencieusement posé que « cela est ravageur, pour le Bondy blog, pour les gens issus de l’immigration, pour la banlieue. C’est un choc aussi profond que les emplois fictifs de Fillon ».

Pourquoi les gens issus de l’immigration, la banlieue, devraient-ils se sentir concernés par les écrits de Mehdi Meklat, comme le suggère l’éditorialiste du Monde ?En quoi les représente-t-il ? En quoi ont-ils indiqué qu’ils se reconnaissent dans ses écrits ? En quoi une unité de lieu de vie ou d’origine fait-elle une unité de pensée, d’un tas pluriel un tout organique, solidaire ?

Est-on encore là devant l’injonction qui somme à dire « nous », celle qui collectivise les fautes des uns et mutualise les erreurs des autres ? Mais autonomise évidemment, en cas singulier, méritoire, presque miraculeux, les réussites de certains ? 

Et puis, pourquoi condamner à tout bout de champ le communautarisme supposé des banlieues et dans le même mouvement empêcher qu’une voix issue de ces banlieues puisse être autonome et unique ? Personnelle. Libre. Qui communautarise si ce n’est ce regard englobant que le journaliste du Monde et d’autres avant lui posent sur « les-gens-issus-de-l’immigration ».

Autre commentaire de cette affaire, celle d’Alain Jakubowicz, le président de la LICRA, « cette affaire est l’arbre qui cache une forêt de haine et de complaisance sur laquelle il faut ouvrir enfin les yeux ». Les yeux vrillent-ils involontairement, comme pour lire, sans le vouloir, « l’arabe qui cache la forêt » ? L’inconscient sans doute, bombardé par des impensés déjà bien audibles et de plus en plus dicibles.

Car voilà un moment qu’on entend monter comme une musique lancinante, un refrain qui ferait des dites banlieues le dernier lieu des remugles antisémites, homophobes, racistes et misogynes. 

Le procès fait à l’historien Georges Bensoussan  l’illustre. Ce dernier avait en effet déclaré sur les ondes de France Culture, dans Répliques, l’émission d’Alain Finkielkraut, le 10 octobre 2015 : « Aujourd’hui, nous sommes en présence d’un autre peuple au sein de la nation française, qui fait régresser un certain nombre de valeurs démocratiques qui nous ont portés. Il n’y aura pas d’intégration tant qu’on ne se sera pas débarrassé de cet antisémitisme atavique qui est tu comme un secret. Il se trouve qu’un sociologue algérien, Smaïn Laacher, d’un très grand courage, vient de dire dans le film qui passera sur France 3 : « C’est une honte que de maintenir ce tabou, à savoir que dans les familles arabes, en France, et tout le monde le sait mais personne ne veut le dire, l’antisémitisme, on le tète avec le lait de la mère».

Dans une brève mise au point, Smaïn Laacher dément avoir tenu ces propos tout en rejetant tout « essentialisme ».

Pour ces propos, Georges Bensoussan a été en procès pour incitation à la haine raciale, procès où de nombreuses associations, dont le MRAP, la LDH ou le CCIF se sont portées parties civiles. Il a été relaxé ce 7 mars. Soit. En termes crus, Georges Bensoussan a fait entendre ce refrain. Or, faire de l’homophobie, du racisme, de la misogynie, de l’antisémitisme, les attributs des seuls quartiers est bien utile au final. On exporte ainsi trop aisément vers ces lieux les impensés de la société française, sa part d’ombre qu’elle n’ose affronter. Trop facile. Trop commode. Comme autrefois la France exportait vers les colonies périphériques ses tensions internes à coup de guerres civilisatrices qui purgeaient la vitalité nationale, la société française exporte-t-elle désormais vers sa périphérie intérieure ce qu’elle ne veut voir crûment en elle ? La banlieue comme dépotoir métaphorique de ce qui encombre encore la mauvaise conscience française, vieil antisémitisme, racisme structurel, et inégalité galopante.

A-t-on renvoyé Mehdi Meklat à ce postulat insidieux et faux, cherchant dans ce fameux « atavisme » arabo-musulman dont parle Georges Bensoussan, forcément et férocement antisémite, la seule explication de ses tweets ? Or, supposer un comportement en raison d’un présupposé, « atavisme », « race » ou « culture », n’est-ce pas là précisément la définition du racisme ?

Banalité des mots, banalité du Mal

Faisons une hypothèse inverse : et si les tweets de Mehdi Meklat étaient non pas le résultat de ce supposé « atavisme » dont parle Georges Bensoussan, mais le résultat de la seule société française ? Après tout, Mehdi Meklat est né, grandi, éduqué en France. Pas en Musulmanie, pas en Arabistan, encore moins en Islamistan. Est-il le rejeton de la vieille souche française qui peine tellement à le reconnaître ? Verbatim à l’accusé : « C’était un travail littéraire, artistique, on peut parler de travail sur l’horreur en fait. Plus il allait loin, moins il voulait s’arrêter. Il m’a dépassé ».

Mehdi Meklat se décrit là comme un écrivain, un être de mots, avec différents degrés de lecture. L’écrivain déchu invoque la licence littéraire, celle qui est censée tout permettre dans le vieux pays des Lettres qu’est la France.

Tout permettre certes, mais pas à tout le monde.

Pour mémoire, reprenons les propos d’un Zemmour : « J’appartiens à la race blanche, vous appartenez à la race noire ! » ; « l’Allemagne, elle gagnait que quand il n’y avait que des dolichocéphales blonds. C’est comme ça. C’est peut-être le hasard » ; les employeurs « ont le droit de refuser des Arabes ou des Noirs » ; « Mais pourquoi on est contrôlé 17 fois ? Pourquoi ? Parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes, c’est comme ça, c’est un fait ».

Ensuite ceux de Renaud Camus : dans son journal La Campagne de France, l’écrivain de la Nouvelle Droite se plaint tranquillement du nombre de journalistes juifs sur France Culture. Le théoricien du Grand Remplacement fut condamné en 10 avril 2014 pour ses propos tenus durant des Assises internationales sur l’islamisation. Le tribunal relève, alors, que les propos de Renaud Camus « constituent une très violente stigmatisation des musulmans, présentés comme des « voyous », des « soldats », « le bras armé de la conquête » […] des « colonisateurs » cherchant à rendre « la vie impossible aux indigènes ».

Richard Millet, maintenant. En 2012, sur France Culture, il déclare que « quelqu’un qui à la troisième génération continue à s’appeler Mohammed quelque chose, pour moi, ne peut pas être français ». Celui qui écrivit un «Éloge littéraire d’Anders Breivik», du nom de ce terroriste norvégien qui fit 77 morts, déclara, « Je suis le seul Blanc, dans la station de RER Châtelet-Les Halles, à six heures du soir (…) ».

Enfin Michel Houellebecq lors d’une interview au magazine Lire, « La religion la plus con, c’est quand même l’islam. Quand on lit le Coran, on est effondré… effondré ! » 

Certains de ces écrivains ont été condamnés. D’autres ont été défendus, à l’instar de Renaud Camus. Ce qui frappe dans leur propos est leur désormais banalité ; mais une banalité de bon aloi, qui ne dérange plus, qui fait de moins en moins sursauter. Ce ne sont plus parfois que des murmures feutrés, rendus aseptisés par l’hégémonie culturelle de l’extrême-droite.  Par capillarité souterraine, ces mots sont partout maintenant et plus seulement dans les recoins poussiéreux de la société française.

Banalité des mots sous laquelle on n’entend plus la banalité du mal. Violence symbolique, puissante par la mithridatisation lente de la société française qu’elle permet au poison de la haine. En comparaison, les mots de Mehdi Meklat, parce que dans l’outrance haineuse, en sont presque désamorcés.

La fable de la grenouille illustre bien la différence entre ces poisons : plongée dans l’eau froide doucement amenée à ébullition, la grenouille meurt sans s’en rendre compte. Mais si on la met vive dans de l’eau bouillante, elle bondit, épouvantée. On ne bondit plus beaucoup avec Zemmour et cie. On a bondi avec Mehdi Meklat. L’idéal serait de toujours bondir.

Au final, l’écrivain Mehdi Meklat a été totalement ramené à son « atavisme », « biologisme », son « ça » dirait Freud. Les autres écrivains ont tenu des propos tout aussi nauséabonds, mais enluminés de haute référence littéraire, auréolés d’un éclat de « belles lettres ». Considérés dans « le littéraire », « le civilisationnel », « le sur-moi » freudien.

Mots crus et violents pour mots littéraires et violents, c’est la même banalité du mal qui s’installe dans la société française.

Mehdi Meklat, de Galatée à Golem 

Mehdi Meklat a-t-il été une créature lassée de la pantomime qu’on lui faisait jouer ? Lui a-t-il fallu des mots en brutalité crue pour renvoyer ses créateurs à leur propre part d’ombre ? Il ne s’agit pas de dédouaner, en déresponsabilisant ou victimisant Mehdi Meklat. Il s’agit de tenter de lire aussi le sous-texte, le pré-texte, le con-texte de cette affaire de mots terribles.

À la fin des fins, chacun doit interroger sa parole.

Est-il passé en peu de temps d’une Galatée encensée à un Golem horrifique. Galatée, Mehdi Meklat l’était pour tous ces pygmalions médiatiques auto-proclamés qui, mauvaise conscience oblige, ont cherché dans la banlieue fantasmée, de quoi s’illusionner un peu sur leur grandeur d’âme. Ils ont trouvé dans Mehdi et Badrou de quoi s’illusionner, avec la condescendance d’une dame patronnesse si charitable avec « ses petits pauvres », s’extasiant qu’ils soient si polis et si propres sur eux. Régulièrement, on en sort un du rang pour l’ériger en modèle de vertu à exhiber comme exemple pour ses compagnons de misère.

Mehdi et Badrou étaient ainsi surnommés les Kids du Bondy blog. Oui, ils sont tendres encore. Mais tous les habitants des banlieues ne sont que « des jeunes », qu’ils soient adolescents ou déjà pères de famille chenus. Infantilisation du regard qui fait d’eux d’éternels grands-enfants. Mehdi Meklat offrait la panoplie de ce « jeune-des-banlieue », éternelle casquette vissée sur la tête et baskets de bon aloi. Longtemps, il n’a été que « Mehdi », sans patronyme, tout comme son co-auteur n’était que Badrou. Dépatronymisés.

On s’extasiait sur Mehdi-Galatée alors que ses tweets étaient pourtant sur l’agora 2.0 qu’est twitter. Pourquoi cette cécité chez tous les journalistes qui ont écrit sur le jeune homme ? L’ont-ils si promptement érigé en modèle rédempteur de la banlieue qu’ils ne pouvaient se résoudre à défigurer leur si belle créature, leur si parfaite Galatée littéraire qui les consolait et rassurait dans le même mouvement ?

Aussi, pourquoi créer ce double maléfique, Marcellin Duchamps ? En avait-il assez d’être le réceptacle de tellement d’impensés qu’il en a pris le contre-pied ?  Ce « je est un autre » servait-il à dire à haute voix tous ces non-dits qu’il sentait peut-être confusément cristallisés sur sa personne, en suspicion lourde ? A-t-il voulu briser cette exemplarité à laquelle on le condamnait ? La sage créature policée s’est-elle échappée ainsi de l’emprise de ses multiples créateurs, reprenant une part de liberté, d’autonomie, même terriblement mal utilisée ?

Haillons pour haillons, a-t-il préféré créer un épouvantail qui pouvait horrifier ses encombrants créateurs plutôt que d’endosser ceux devenus trop lourds, trop étroits du miséreux éternellement redevable d’avoir été sorti de sa cité ?

Lui seul le sait. Verbatim à Mehdi Meklat : « Marcelin Deschamps, c’était une part d’ombre, un personnage honteux, horrible. En même temps, il était ma part de liberté ».

Peut-être est-ce l’écrivain Pacôme Thiellement, qui dans une interview dans l’Obs, a le mieux analysé cette affaire : « Cela ne veut pas forcément dire qu’on attaque le monde dans lequel on évolue parce qu’on le déteste, au contraire, cela peut être le contentement qu’on ressent qui n’est pas gérable ». Effectivement, ce ne sera pas la première fois que le Syndrome de l’imposteur et l’auto-saccage qui l’accompagne aura fait une victime.

Quoi qu’il en soit, quand l’affaire des tweets a enfin éclaté, Mehdi Meklat a été renvoyé à la masse informe dont il avait été sorti par la grâce de ses créateurs. Masse informe des « jeunes-de-banlieues », des « gens-issus-de-l’immigration ». Il est redevenu un Golem, du nom de cette créature issue du folklore juif.  Un être artificiel, d’argile, incapable de parole autonome.

Mehdi Meklat s’est voulu un être textuel, revendiquant par les mots, sa « part de liberté ». Mais ses mêmes mots ont été sa prison, ceux qui l’ont fait d’abord une Galatée courtisée. Et par d’autres mots chargés de haine, ceux de son double, il est redevenu un Golem repoussant

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.