HASSINA MECHAÏ
Journaliste, Paris
Abonné·e de Mediapart

13 Billets

0 Édition

Billet de blog 13 mai 2016

Mathieu Rigouste : «la police est là pour maintenir l’ordre économique»

Comment comprendre la gestion policière des diverses manifestations contre la loi el Khomri? Gaz lacrymogènes, grenades assourdissantes, technique de la nasse bloquant boulevard Diderot des manifestants du 1er Mai, pour beaucoup en panique, et puis ces gens tenus en joue avec des flashballs dans une station jouxtant la place de la République. L'analyse de Mathieu Rigouste, sociologue.

HASSINA MECHAÏ
Journaliste, Paris
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Mathieu Rigouste* est militant et chercheur indépendant en sciences sociales. Essayiste original, il tente, à travers divers travaux et livres, d’articuler logiques économiques, politiques et sécuritaires. Il décrit l’existence de ce qu’il nomme « un système de ségrégation endocoloniale à l'intérieur des sociétés impérialistes». Les guerres coloniales constitueraient des « laboratoires de l'ordre sécuritaire », notamment pour le contrôle des quartiers et des classes populaires. Il développe également l’idée d’une industrialisation de la violence policière et d’une restructuration du capitalisme autour des questions militaro-sécuritaires. Ses réflexions peuvent éclairer la gestion sécuritaire du mouvement Nuit Debout mais également des manifestations dernières (et à venir).

(*Auteur entre autres de : L'ennemi intérieur : la généalogie coloniale et militaire de l'ordre sécuritaire dans la France contemporaine, La Découverte, 2009. La domination policière : une violence industrielle, La Fabrique éditions, 2012.)

(Propos recueillis par Hassina Mechaï)

Lors des manifestations du 28 avril et 1er mai, nous avons constaté que les CRS ont utilisé gaz lacrymogènes, grenades assourdissantes et étaient également très présents à l’intérieur même du cortège du 1er mai. Y-a-t-il là rupture ou continuité dans les méthodes utilisées ?

Mathieu Rigouste : S’il y a rupture, c'est dans le déploiement répétitif des dispositifs de nasse mais également dans le lâcher de bride des unités de Maintien de l'Ordre (MO), dans l’utilisation massive et systématique des grenades de désencerclement, du gaz et des flash balls contre un mouvement social, dans les centres des grandes villes. Ces ruptures sont liées à des choix tactiques et politiques qui sont liés au fait que le mouvement Nuit Debout et la lutte contre la loi travail continuent, voire se renforcent dans certaines villes. Mais cela est lié également au fait qu’on approche de plusieurs évènements, l’Euro de football, le Tour de France ou encore Eurosatory, il faut absolument faire place nette à  Paris et dans les grandes villes. Ces « événements » doivent  faire venir de nombreux investisseurs étrangers et donner lieu à des marchés économiques gigantesques qui profiteront aux grandes entreprises qui cogèrent l'Etat.   La dernière raison de cet enférocement, c'est que l'Etat doit absolument écraser les formes d’auto-organisation et d’autonomisation collective qui émergent, se construisent dans la lutte, lors des grèves et des manifestations. Elles menacent cette société pyramidale en montrant qu'on peut tenter de s'organiser et de vivre autrement.

Cependant, on décèle aussi une continuité  dans les méthodes employées. L’Etat pioche dans des répertoires de violence, de coercition, d’encadrement qui sont en permanence à sa disposition. Les grandes puissances impérialistes ont généré des systèmes d'encadrement militaro-policiers pour soumettre les territoires et populations colonisées et elles piochent dans ces répertoires pour ré agencer les systèmes de contrôle des populations des quartiers et classes populaires. L’Etat va piocher dans ces nouveaux répertoires pour y prendre des dispositifs, les  rénover si nécessaire afin de les appliquer aux mouvements sociaux ou révolutionnaires. En l’occurrence, nous sommes là vraiment dans une continuité claire. L’Etat s’est donné les moyens de réemployer une férocité industrielle alors réservée à ses colonies ou à ses quartiers populaires contre des mouvements sociaux parce qu'ils se rendent difficiles à soumettre et à gouverner.

Mais comment expliquer que ces méthodes, dont vous dites qu’elles étaient habituellement réservées aux quartiers populaires, soient désormais employées contre des manifestants dont le profil sociologique les rapproche plus de la petite-bourgeoisie ou des « intellectuels précaires » comme les nomme François Ruffin ?

Mathieu Rigouste : Effectivement, pour les gens qui ne vivent pas dans les quartiers populaires, ces méthodes sont très surprenantes et ils ont d’ailleurs tendance à s'en digner lorsqu'elles les touchent. Mais les habitants des quartiers savent bien que la nouveauté est simplement que désormais ces systèmes de violence sont employés dans les centres villes bourgeois. Ils le sont notamment parce que ce mouvement permet des rencontres entre les différentes strates des classes populaires et des classes moyennes, entre lycéens, étudiants, ouvriers, chomeurs, précaires... et qu'aux travers de ces luttes s'expérimentent des formes de pensée et de pratiques collectives autonomisantes. 

"Il s’agit là aussi de montrer que quiconque prend la rue, participe à ces mouvements, sera potentiellement pris pour cible"

Pourquoi la police a-t-elle employé ces méthodes en pleine manifestations pourtant autorisées ?

Mathieu Rigouste : Il ne faut pas oublier que la Police est complétement encadrée, régulée par des systèmes juridiques, par une administration et une bureaucratie aussi. Les choix faits les 28 avril et 1er mai sont délibérés et participent d’une tactique et d'une stratégie élaborées puis mise en œuvres depuis les Etats-majors policiers et politiques. Comme je l’ai dit, il s’agit de faire place nette mais également d’utiliser une tactique qui pourrait être qualifiée de « protocole tunisien ». Durant la révolution en Tunisie, la contre-révolution a employé des tireurs d’élite postés sur les toits et qui avaient pour ordre non pas de viser des meneurs mais les anonymes au milieu de la foule. Le message ainsi envoyé était qu’on n’était pas menacé parce qu’on menait le mouvement mais simplement parce qu’on y participait, qu’on prenait la rue à travers la manifestation. En France, à un degré évidemment différent, le message envoyé est le même : on a pu ainsi voir des CRS pointer des flash balls dans une station de métro [Métro Bonsergent]. Je ne pense pas qu’une unité ait pu s’autoriser cela sans en avoir reçu l’ordre. Il s’agit là aussi de montrer que quiconque prend la rue, participe à ces mouvements, sera potentiellement pris pour cible. 

Durant la manifestation du 1er mai, on a pu entendre « Rémi » (en référence à Rémi Fraisse), « tout le monde déteste la police » et « la rue est à nous ». Il y a là comme un contraste avec la manifestation du 11 janvier 2015, où après les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper cacher, la foule a applaudi les CRS et tireurs postés sur les toits…

Mathieu Rigouste : Il me semble que certaines personnes présentes le 11 janvier 2015 ont dû ouvrir les yeux depuis en étant confrontées à la réalité de la violence policière. L’Etat se  démasque en partie en ce moment. Cette période post-Charlie a été une entreprise d'intense matraquage idéologique. Mais là aussi dans une continuité. Une continuité du racisme d’Etat, de l’islamophobie, comme superstructure idéologique.

Une bonne partie de la population française a été dressée à considérer la militarisation du territoire, la gestion anti-terroriste et sécuritaire qui ont découlé des attentats comme un remède valable. Beaucoup de gens n'ont, pour analyser la société dans laquelle ils vivent que les propagandes d'Etat et les story-telling des médias dominants, c'est-à-dire les appareils idéologiques du capitalisme lui-même. On leur cache les liens entre les guerres néocoloniales, la Françafrique, les gigantesques marché des armes, du nucléaire, des hydrocarbures et  le « terrorisme » par exemple. On leur masque le rôle que jouent les violences de la police, de la prison, de la misère et de la rénovation urbaine dans les révoltes des quartiers. A la télé et à l'école, on leur fait croire depuis l'enfance que la police « protège la veuve et l'orphelin. » Mais il y a aussi toute une partie de la « population », les dominants en général, qui ont intérêt à soutenir la police et l'ordre sécuritaire parce qu'ils protègent leurs intérêts.

L’état d’urgence, tel qu’il a été instauré après le 13 novembre 2015, a-t-il légitimé aussi l’action de la police lors des manifestations dernières ?

Mathieu Rigouste : L'Etat d'urgence signifie nécessairement aux policiers qu'ils peuvent se lâcher, qu'ils seront couverts, même s'ils le sont déjà en permanence. L’état d’urgence et la violence qui l’a accompagné a permis peu avant la COP21 de s’attaquer aux militants et activistes. Mais l’état d’urgence a surtout servi de défoulement et de déchainement pour la police dans les quartiers populaires. Les gens qui l’ont subi de plein fouet, avec les perquisitions et les assignations à résidence, sont surtout issus de ces quartiers et ont été traités en « terroristes » parce que « musulmans ». Des quartiers ont été littéralement occupés, des appartements ont été saccagés, des familles traumatisées et des parcours de vie dévastés.

N’y-a-t-il pas une inversion sémantique, et sans doute idéologique, avec ces guerres à l’étranger présentées comme des opérations de police internationale (Libye, Mali, Centrafrique) et ces actions sur le territoire national qualifiées de « guerre contre le terrorisme » ? Comment comprendre le brouillage entre le dehors et le dedans, le national et l’international que cela suppose ?

Mathieu Rigouste : Tout cela est lié à la logique du capitalisme sécuritaire et à son processus d'hybridation de l'intérieur et de l'extérieur, du temps de paix et du temps de guerre. Le capitalisme a choisi, pour se restructurer, de transformer le contrôle de la population en marché. Le marché de la guerre permanente a donc généré celui de la guerre intérieure, c'est-à-dire de la sécurité. Cela implique des formes de militarisation de la police et du contrôle d'un côté, tandis que les guerres et dispositif militaires sont réagencés contre des « populations civiles ».

C’est un phénomène qui s’observe dans toutes les grandes puissances impérialistes et dans les pays sous-traitants. Entre ces deux pôles, il y a un échange, une circulation des dispositifs, des idées, des pratiques, des doctrines, des matériels et des personnels. Au plan extérieur, la « policiarisation » de l’armée, qui consiste à utiliser les forces militaires en gestion des populations civiles à l’extérieur, est aussi un paravent sémantique : il s’agit toujours de guerres appliquées à des populations civiles. Concrètement, l’armée française ne fait pas la police en Afrique, elle fait la guerre « dans les populations ». Certes avec des formes qui s’inspirent du modèle policier, mais cela reste la guerre. Il y a aussi derrière tout cela un aspect méconnu : il s’agit ainsi de promouvoir un ensemble de matériels, doctrines, savoir-faire qui pourront être vendus et utilisés à la fois pour faire la police ou pour faire la guerre. Tout cela est lié au développement d’un marché global de la violence militaro-policière. 

La France exporte-t-elle son « savoir-faire » dans ce domaine ?

Mathieu Rigouste : Oui, et elle cherche absolument à le faire. Le marché d’exportation des armes et du « savoir-faire » des industries françaises de la guerre et du contrôle ne s’est jamais aussi bien porté que ces 10 dernières années. Notamment dans le « maintien de l’ordre » et le « contrôle des foules ». Mais cela ne veut pas dire qu’en ce domaine la France est forcément excellente : il y a là tout un mythe, une publicité autour de ce prétendu savoir-faire. L'un des marchés principaux et fondamentaux de ce complexe militaro-industriel français, depuis les années 70, c'est l’Arabie saoudite. Il permet à toute l’industrie de la sécurité française d’être sûre que tout investissement sera rentabilisé. C'est une collaboration structurelle basée sur le commerce des hydrocarbures et des armes.

Donc la gestion du mouvement Nuit Debout, telle qu’elle se fait, peut constituer une vitrine, un « faire savoir » à l’exportation pour cette industrie et cette doctrine française ?

Mathieu Rigouste : Oui et plus largement toute intervention répressive, dans cette société ultra-médiatique, peut être l’occasion d’une publicité pour des doctrines, des techniques et des matériels. En l’occurrence, avec toutes les vidéos qui circulent, d’amateurs ou de médias indépendants, on voit bien que la police française est tout sauf excellente dans ce domaine et peine à maîtriser les manifestations autrement qu'en employant une férocité industrielle. Ces vidéos contredisent le récit que proposent les médias dominants sur les mouvements de lutte. Ce récit fait de toute façon partie du travail idéologique pour faire passer la répression comme une machinerie d'excellence. Mais ces vidéos amateurs et les médias libres traduisent aussi des volontés et des capacités retrouvées de parler et de dire la réalité, hors du champ médiatique traditionnel. C’est d’ailleurs pour cela qu’ils sont aussi pris pour cible. Car ils contredisent ces mythes qui légitiment la violence industrielle d’Etat en criminalisant les manifestants. Le fait que la police appelle à une manifestation le 18 mai montre que les résistances qui s’organisent peuvent fragiliser l'appareil de contrôle. L'Etat et la police se mettent en scène comme « victimes » pour légitimer l'intensification continue de la répression.

Quel ordre public la police assure-t-elle ? L’ordre démocratique ? L’ordre économique ?

Mathieu Rigouste : Je ne sais pas ce que veut dire l’ « ordre public », sûrement une forme de vie sociale réduite à se faire exploiter et consommer. En tout cas, la police est là pour maintenir l’ordre social, l’ordre économique, l’ordre politique. Tout cela par l’emploi de la coercition. C’est une des institutions qui participent à la reproduction de cette société pyramidale. Il y'en a d'autres, mais celle-là revendique le monopole de la violence. Elle est là pour distribuer la violence dont les classes dominantes ont besoin. Et à l'ère du capitalisme néolibéral et sécuritaire, c'est leur férocité qu'elle distribue. Elle a aussi pour mission de produire la ségrégation et le socio-apartheid sur lesquels se fondent les sociétés impérialistes. Sur le chemin de l'émancipation collective, la police est l'institution qui emploie la violence pour nous barrer le passage. 

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Le candidat Gérald Dahan sait aussi imiter les arnaqueurs
Candidat Nupes aux législatives en Charente-Maritime, l’humoriste a été condamné en 2019 par les prud’hommes à verser plus de 27 000 euros à un groupe de musiciens, selon les informations de Mediapart. D’autres artistes et partenaires lui réclament, sans succès et depuis plusieurs années, le remboursement de dettes.
par Sarah Brethes et Antton Rouget
Journal
Les publicitaires font main basse sur les données des élèves partout dans le monde
Human Rights Watch a analysé durant deux ans 164 outils numériques destinés aux élèves de 49 pays durant la pandémie afin qu’ils puissent continuer à suivre leurs cours. 89 % « surveillaient les enfants, secrètement et sans le consentement de leurs parents ». Une enquête réalisée avec un consortium de 13 médias, dont Mediapart, coordonnés par The Signal Network.
par Jérôme Hourdeaux
Journal
Le casse-tête des enseignants français
Avec seulement deux applications mises en cause, la France fait figure de bonne élève dans le rapport de Human Rights Watch sur la collecte de données durant la pandémie. Mais, dans les salles de classe, la situation est en réalité plus complexe, notamment en raison de l’usage d’outils non validés par le gouvernement.
par Jérôme Hourdeaux
Journal — Fil d'actualités
Au Texas, au moins 21 morts dont 19 enfants dans une tuerie : Biden appelle à « affronter le lobby des armes »
Le président américain Joe Biden, visiblement marqué, a appelé mardi à « affronter le lobby des armes » pour prendre des mesures de régulation, alors que l’Amérique vient de replonger dans le cauchemar récurrent des fusillades dans des écoles.
par Agence France-Presse

La sélection du Club

Billet de blog
Portrait du ministre en homme fort (ou pas)
Le nom de Damien Abad m'était familier, probablement parce que j'avais suivi de près la campagne présidentielle de 2017. Je n'ai pas été surprise en voyant sa photo dans la presse, j'ai reconnu son cou massif, ses épaules carrées et ses lunettes. À part ça, je ne voyais pas trop qui il était, quelles étaient ses « domaines de compétences » ou ses positions politiques.
par Naruna Kaplan de Macedo
Billet de blog
Violences faites aux femmes : une violence politique
Les révélations de Mediapart relatives au signalement pour violences sexuelles dont fait l'objet Damien Abad reflètent, une fois de plus, le fossé existant entre les actes et les discours en matière de combat contre les violences sexuelles dont les femmes sont victimes, pourtant érigé « grande cause nationale » par Emmanuel Macron lors du quinquennat précédent.
par collectif Chronik
Billet de blog
En finir avec la culture du viol dans nos médias
[Rediffusion] La culture du viol est omniprésente dans notre société et les médias n'y font pas exception. Ses mécanismes sont perceptibles dans de nombreux domaines et discours, Déconstruisons Tou(rs) relève leur utilisation dans la presse de masse, dans la Nouvelle République, et s'indigne de voir que, depuis près de 10 ans, ce journal utilise et « glamourise » les violences sexistes et sexuelles pour vendre.
par Déconstruisons Tours
Billet de blog
Pour Emily et toutes les femmes, mettre fin à la culture du viol qui entrave la justice
[Rediffusion] Dans l'affaire dite du « viol du 36 », les officiers de police accusés du viol d'Emily Spanton, alors en état d'ébriété, ont été innocentés. « Immense gifle » aux victimes de violences masculines sexistes et sexuelles, cette sentence « viciée par la culture du viol » déshumanise les femmes, pour un ensemble de collectifs et de personnalités féministes. Celles-ci demandent un pourvoi en cassation, « au nom de l’égalité entre les hommes et les femmes, au nom de la protection des femmes et de leur dignité ».
par Les invités de Mediapart