Camille de Toledo, "J'aime quand les livres résistent" (Partie I)

Au commencement de Thésée, sa vie nouvelle, il y a un corps qui lâche. Celui du narrateur, Thésée. Son corps, comme les sangs d’Abel, crie. La médecine n’y peut rien car elle n’y comprend rien. Le narrateur comprend que son corps s’est fait symptômes et signes, hurlant d’autres douleurs que la sienne.

Celles d’une généalogie douloureuse, dont chaque drame s’est comme inscrite dans sa chair percluse. Le voici remontant sa double lignée, paternelle et surtout maternelle, tout autant qu’il plonge dans les strates soudées d’une archéologie familiale.  Le narrateur dévide le fil de la famille, un fil aussi ténu mais vital que celui que saisit Thésée pour traverser le labyrinthe. Pour aller tuer le Minotaure ou pour déjouer ses morts.

Ce fil suivi est parfois aussi étouffant que la corde qui encercla le cou de son frère, Jérôme. Le drame originel pour le narrateur qu’il tente d’inscrire dans une autre lignée de drames en lignage. Le frère se tue. La mère « s’endort » pour l’éternité un an, jour pour jour, après le décès du fils aîné. Rupture d’anévrisme, rupture d’un fil de vie dans le corps. Le père s’éteint à son tour, 4 ans après.

Donc il lui faut en passer par là pour en desserrer l’étau. « Qui commet le meurtre d’un homme qui se tue ? ». La question, revient, lancinante. Une psalmodie qui est comme un écho d’autres voix et interrogations. Mais plutôt que « Qui », la question aurait tout aussi bien se faire « Quoi ». Qu’est-ce qui agit dans le suicide d’un être, malgré lui et au-delà de lui ? Qu’est-ce qui agit après lui ? La réponse est d’éternité : la mort.

Le narrateur Thésée, devant ces effondrements successifs, fuit vers l’Est. Ses enfants sous le bras, il plonge dans un autre labyrinthe, choisi celui-là, d’une autre vie, autre ville, nouvelle langue. Une vie « sans mémoire » dans une ville traversée par l’Histoire. Mais le corps crie encore. Thésée « en-quête », ouvre cartons et fenêtres, accepte de dénouer avec patience les fils emmêlés de sa lignée. Sa famille maternelle d’abord. Quatre générations traversées de morts. Voici Esther et Gatsby. Le père et la mère (que l’on se surprend à lire l’amère, en superposition tenace). Un couple flamboyant, au cœur des pouvoirs des 30 glorieuses. La trame généalogique se distend encore et convoque un autre « couple » : l’arrière-grand-père Talmaï et son fils Oved. S’inscrivent au cœur même du récit de Thésée, les mots de Talmaï. Ceux qu’il adresse à son fils malade, l’enfant qui voulut être roi. Le premier roi juif des Français. Un enfant qui mourra, ouvrant un cycle tragique avec le suicide de Talmaï pendant la seconde guerre mondiale. Mais Talmaï saura écrire le kaddish, la prière juive des morts. Celle qui ouvre les vivants autant que qu’elle limite la mémoire des morts, pour que la vie soit, malgré tout.

 La trame s’affine encore, le récit remonte toujours. Voici que s’enchâssent dans le fil de Thésée les échanges entre Talmaï et son frère Nissim, soldat de la-dite « Grande Guerre », boucherie humaine et boueuse. Le marranisme, le judaïsme au cœur de l’Europe sanguinaire, la perte de la mémoire, l’Histoire dévorante, tout se télescope et vient s’en mêler et s’emmêler.

Thésée dit « il » ou « je », indifféremment. Jeu de prénom qui cache, met à distance, confond les voix. Le récit n’est pas fiction, pas plus qu’autofiction ou biographie. Thésée, sa vie nouvelle est d’abord un alter-récit : récit des autres, récit autre. Et surtout autre récit, tentative de dire autrement les choses pour en changer l’inéluctabilité et le tragique. Changer de mots pour déjouer la malédiction, littéralement les « mots mal dits » ou non-dits. Convoquer chaque mort, le laisser parler, accueillir ses mots et lui permettre enfin de se reposer, pour qu’ils ne pèsent plus sur les vivants. Le livre se fait alors vaste parabole, celle qui permet la maîtrise de sa vie, en individuation.

Pour se construire sans attache, ni famille, ni peuple, ni espèce. « Réencoder sa généalogie » dit Camille de Toledo. Il rappelle, lors de cet entretien, Michel Foucault, « Plus d’un, comme moi sans doute, écrivent pour n’avoir plus de visage. Ne me demandez pas qui je suis et ne me dites pas de rester le même : c’est une morale d’état-civil ; elle régit nos papiers. Qu’elle nous laisse libre quand il s’agit d’écrire ». Ecrire pour sortir de la morale de l’état-civil et trouver une éthique de la lignée. Rester fidèle par une déloyauté choisie. Quitter « son père et sa mère », quitter « ses parents, son pays ». Pour aller vers soi. Le Lekh lekha (« Va vers toi ») abrahamique.

 La répétition comme la bifurcation traversent votre roman. Vous semblez vouloir déjouer le tragique de la première par la possibilité de changement de la seconde...

Dans un entretien que j’ai donné à la revue Tenoua, Delphine Horvilleur rappelle que le mot « répéter » se dit leshonen, dont la racine shoné signifie « changement ». Elle souligne ce lien entre répétition et changement, comme si, à chaque fois que l’on repassait en un lieu, sur une mémoire, sur un souvenir, quelque chose se transformait. Elle parlait de son impression de lecture en traversant Thésée, sa vie nouvelle. Dans les recherches de traumatologie sur ce que l’on nomme le SSPT, syndrome de stress post-traumatique, on observe également cette articulation dans le fonctionnement de la mémoire. Ce que l’on appelle la mémoire narrative, non dysfonctionnelle, transforme les récits au fil du temps. On y ajoute des éléments, on en enlève. Le récit n’est jamais le même en fonction du temps. Au contraire, la mémoire traumatique, elle, reste figée. Elle revient, répète, sans changer. Je crois que c’est assez évident en lisant Thésée, sa vie nouvelle, qu’il y a, derrière la littérature, un point de vue clinique. Un psychanalyste et philosophe comme Stéphane Habib ne s’est pas trompé en y voyant cette dimension. Le mouvement de l’écriture suit cette double dimension : le mythe, qui cherche à avancer, et le blocage, l’image qui hante, qui revient au lieu du trauma… Dans tout relèvement post-traumatique, il importe que la part du récit, ce qui le déplace, le remet dans la vie, l’emporte. Cela inclut également une logique de l’écriture face aux documents … Le texte doit l’emporter sur les images, sur les documents, pour s’en sortir… sinon, on reste médusé par la mort qui est là, partout, autour de soi. Dans L’holocauste comme culture, Imré Kertesz, exposait ça très courageusement : Etre sans destin ne peut s’écrire sans avoir recours à « l’imagination ». Il parlait, pour sa part, du devenir mythique d’Auschwitz. De mon côté, j’ai travaillé à Thésée lors d’une résidence qui pensait l’ambivalence du mot légende : ce qui atteste et ce qui en même temps s’éloigne de la vérité, cette ambivalence sans laquelle aucune écriture de l’impossible n’est possible.

Le destin de vos personnages semble comme enchâssé dans leur prénom. Pour la famille maternelle de Thésée, ces deux exemples : le prénom de la mère, Esther, qui signifie "cachée", dans une sorte de marranisme. Et celui de l’aïeul, Talmaï, "mes sillons", comme des destins déjà tracés pour ses descendants.

Les noms sont des codes, des manières d’encoder la vie. Les parents les donnent et souvent les chargent de sens, de promesses. C’est une des scènes primitives des divers récits monothéistes. Le « glébeux », Adam…, « l’humain-terre », nomme les diverses entités terrestres dans le Bereshit. Les écrivains, les artistes, reprennent aussi cette charge, celle de la nomination. Il y a une infinité de sens dans les noms ; chacune, chacun les interprète avec sa propre mémoire narrative. Dans les divers récits du temps des patriarches, il y a beaucoup d’épisodes de renomination. Avram devient Avraham, Saraï, Sara. Yacov aussi change de nom, tout en gardant l’ancien, en continuant à vivre dans un nom-double. Comme je l’écris dans le livre, on peut changer le nom d’un enfant pour éloigner les anges de la mort, pour se requalifier généalogiquement, pour témoigner d’un parcours de conversion, pour glisser des secrets dans les textes, afin que celles et ceux qui le souhaitent puissent tenter de les déchiffrer. C’est ainsi que la lettre absente de La disparition de Perec, d’abord vue comme une prouesse littéraire, a fini par être interprétée comme un encodage de ses parents disparus. Je renvoie sur ce point aux écrits de Claude Burgelin. A mes yeux, aucune interprétation ne peut épuiser les textes qui ont cela à l’esprit, cette idée que le langage est encodage, encryptage d’un sens qu’il faudra déchiffrer. Ni une lecture littéraliste, ni une lecture symboliste. En ce sens, la littérature entretient toujours un lien vivant, profond, avec les textes sacrés. Un texte, c’est un code qui s’établit entre deux subjectivités. On n’y arrive pas toujours, mais il importe de travailler à des textes inépuisables, qui puissent être sans cesse interprétés. On a hélas trop pris l’habitude de lire des textes explicites, qui donnent tout dès la première lecture. Je suis plutôt une autre espèce de lecteur. J’aime entrer dans un labyrinthe de signifiants, j’aime qu’un livre résiste…  

Continuons sur la lancée des prénoms-sens. Le prénom du frère, Jérôme, à la fois nom grec (le "nom sacré") et prénom d'un saint catholique. En lui, la généalogie s’ancre dans l’Europe chrétienne. Ne meurt-il pas d’ailleurs à 33 ans ?

Il meurt bien à 33 ans, ce qui est un signe de plus pour moi que la lecture marrane – sur le temps long – que j’ai de cette histoire est légitime. Il y a, si vous voulez, à l’origine de l’écriture de Thésée, sa vie nouvelle, un frère de chair et d’os. Et le jour où je me dis que je veux élucider son suicide, que je veux tenter d’écrire quelque chose à partir de sa mort, je sais qu’il va entrer dans le langage. Il devient un frère dans le langage. Ce que les lecteurs de Thésée ignorent – sauf celles et ceux qui connaissent mes différents chantiers de recherche – c’est que j’ai dédié plus de douze ans de ma vie à une pensée de la traduction. J’ai écrit plusieurs textes sur ce que, psychiquement, le nom du frère absent, Jérôme, a laissé comme trace en moi ; et comment mes travaux sur la traduction-comme-langue dont je parlais dans Le Hêtre et le Bouleau, il y a déjà onze ans, tournaient autour de cette mort, de ce lien avec le frère absent. Comme « Jérôme », « de Toledo » pointe aussi vers un horizon de traduction. La ville de Tolède au Moyen-âge était un centre bien connu de traduction entre les trois religions. Là aussi, celles et ceux qui ont suivi mon cycle de conférences, Une histoire du vertige, à la Maison de la Poésie de Paris, le savent. C’est ainsi que le frère dans le langage acquiert petit à petit sa part symbolique. Jérôme-le traducteur / Jérôme-le frère. Vous employez le mot de « sacrifice »… Même si je considère que René Girard s’est un peu trompé par obsession, il a au moins raison sur ce point. Il y a encore et toujours, dans notre temps, une dimension sacrificielle. Dans la guerre des mémoires qui n’en finit plus, dans le conflit des récits, des héritages, des traditions, il y a des morts. Jérôme, le frère dans le langage, qui convoque la figure du Saint-traducteur meurt pour ça, dans l’écart, dans la fêlure qui persiste entre les héritages, entre les traditions.

 Ce Thésée qui erre dans le labyrinthe généalogique est, dans la légende, très ambivalent. Héros mais aussi homme oublieux des autres, peu héroïque au fond…

Pour « Thésée », je suis surtout parti d’un souvenir enfantin. C’est une lecture que me faisait ma mère et qui m’a marqué : le suicide du père de Thésée devançant la peine, la dette de guerre payée par Athènes en envoyant des jeunes corps à la mort, ce que le présent paie au nom du passé, la quête pour dévisager le monstre. J’en ai parlé dans plusieurs textes écrits lors de cette résidence évoquée plus haut où j’exposais les prémices de l’écriture. Le cycle de cette résidence travaillait en effet sur l’ambivalence du mot « légende » : la légende qui atteste la véracité d’un document, qui se trouve par exemple en-dessous d’une photo, et la légende qui permet à un récit, une histoire, de traverser le temps, par une transmission orale notamment. C’était à la Maison Max Ernst, en région Centre. Toutes les archives de cette résidence sont publiques et accessibles en ligne. Vous connaissez aussi sûrement ce « cas philosophique » qui a été discuté au fil des générations, qui est une énigme de l’identité, connu sous le nom du « bateau de Thésée » ? Toutes les pièces du bateau ont été changées au fil du temps, si bien que la question se pose : est-ce encore le bateau de Thésée ? Je crois qu’il en va de même du narrateur qui cherche une reprogrammation. Les cellules de son corps changent, il cherche à y remettre de la vie… mais est-il encore cette même personne à la fin ? 

 L'histoire de la famille de Thésée se mêle, voire se confond avec celle de l'Europe : une Europe de guerre, drame, mort…

Celles et ceux qui m’ont lu et notamment un autre de mes textes, L’inquiétude d’être au monde, le savent : je cherche à donner un corps littéraire à ce que nous appelons « Europe », à partir des croisements, de la traduction, de la créolisation dirait Edouard Glissant des mémoires. L’Europe, hélas, c’est toujours, potentiellement, une machine criminelle qui cherche à épurer les récits. Cela a commencé au temps de la Reconquista, en Espagne, quand les catholiques inventaient la politique du « sang pur ». Cela s’est poursuivi à diverses époques sous la forme de guerres de religions, de dynasties, de nations, d’identités. Et à rebours de cette longue histoire de la guerre, de cette obsession des puretés, je crois à la vérité de l’entrelacs, de l’emmêlement. Toute vie, quand on la regarde de près, est la résultante d’un emmêlement de sources, de scripts. La Bible n’y échappe pas. L’étude matérielle des textes montre que la Bible est un agrégat de sources diverses. Jérôme, le traducteur, le savait mieux que quiconque. Dans les tranchées de la Grande Guerre, il y avait aussi des os de tous les coins du monde. Aucune catastrophe du XXe siècle n’échappe à cela. Ce labyrinthe des mémoires qu’est Thésée, sa vie nouvelle, je crois, cherche à établir cette équation de l’emmêlement…

Vous finissez par déplacer le curseur de l'arrière-grand-père à l'arrière grand-oncle, de la Seconde guerre mondiale à la Première. Pourquoi ? Est-ce dans la dite "Grande guerre" que se situe le drame européen et le drame familial ?

Thésée, sa vie nouvelle se tient tout entier dans la figure du ricochet…. A la fin du livre, quand il est écrit : « De quel ricochet sommes-nous les ondes ? » Nos vies individuelles, ce sont les impacts à la surface de l’eau et les ondes autour de ces impacts. Chaque vie est un cercle d’ondes… mais dans ce livre, je cherche à dévisager la pierre, à voir d’où elle a été lancée ; observer ce qui traverse plutôt que ce qui sépare, ce qui découpe… je m’arrête à la Grande guerre… J’aurais pu aller plus loin encore … Ce qui est visé dans le livre, c’est le mouvement d’une remontée toujours plus lointaine. Il se trouve que pour qui veut repenser la matrice de l’Europe, pour qui s’intéresse au monde que nous aurions à bâtir, à partir des morts, la Grande guerre est un creuset, le melting pot de tous les cadavres du monde.

Le procès fait à la génération des parents de Thésée est rude. Pourquoi cette génération, celle des baby-boomers, vous semble-t-elle plus coupable que d'autres ?

 C’est une étape narrative, celle qui en passe par le procès étroit que Jérôme laisse derrière lui. Mais le livre n’est qu’un dépassement de cette charge. Si vous ne l’avez pas senti, c’est que l’auteur est fautif. J’espère pour ma part que le livre déborde entièrement ce contexte étroit pour remonter bien plus loin dans l’histoire. L’enjeu de cette première charge, c’est de repartir du schéma un peu simpliste des années 70, de « l’intergénérationnel » dirait A.A Schützenberger, pour aller vers du transgénérationnel, pour sortir du petit triangle œdipien – enfants, parents - pour ouvrir la recherche et aller vers la nuit des temps… C’est ce que nous apprennent les pratiques dites de constellation familiale qui sont inspirées des techniques du psychodrame élaborées par Moreno, qui marqua très tôt sa différence d’avec Freud. Je pratique régulièrement ces constellations et ce que l’on observe est souvent très bouleversant. Vous partez d’une situation émotionnellement bloquée, où il y a de la colère. Et progressivement, en tirant le fil des responsabilités sur l’ensemble du système familial, sur plusieurs générations, quelque chose se dissout… et va vers une forme de douceur…

Mais il n’en reste pas moins que les Trente Glorieuses sont les années d’une aggravation du désastre, ce que l’on nomme aujourd’hui sous le nom d’anthropocène.

 Pourquoi la fuite du héros vers cette ville-refuge mais qui a été aussi la meurtrissure de l'Europe ? On songe d’ailleurs au film de Wenders, Les ailes du désir en lisant la description de cette ville de l'Est qui ressemble beaucoup à Berlin…

Berlin est la ville où je vis, la ville où, avec ma compagne, nous avons emmené nos enfants… J’aime bien Wenders, mais non, je n’ai pas pensé à ce film. Je préfère Alice dans les villes, vu il y a très longtemps. J’ai le souvenir d’un très beau traveling sur une petite fille roulant à vélo. Mais c’est l’avantage de vivre dans la ville que l’on transforme en langage ; on n’a pas besoin d’en passer par des mythologies, des films. La réalité de l’hiver est là. On marche sur les stolpersteine quotidiennement, on enquête sur les noms inscrits. Pourquoi Thésée s’y rend ? Je crois que le livre tente d’élucider cela… Dans mes deux généalogies réelles – maternelles et paternelles - on avait peur de l’Allemagne. Et pourtant, malgré cette peur allemande, dans les années 1970, on ne cessait de nous élever, mon frère et moi, dans l’idée de l’Europe. Mon frère, j’use de cet élément dans le livre, s’est pendu à une conduite de gaz. Quelques jours avant de se suicider, il me parlait encore de ce jour dans notre enfance où on nous cassait la gueule en nous traitant de « sales juifs ». Mon oncle Édouard, le frère de mon père, a été retrouvé mort dans sa douche, comme le frère de ma grand-mère, Jean de Toledo. Mon oncle maternel, Jean Riboud, a été déporté à Buchenwald et mon autre oncle, Marc, le photographe, a passé une partie de la guerre caché pour ne pas être arrêté par les Allemands.

Ce sont des histoires avec lesquelles j’ai grandi, que l’on me racontait. Et parallèlement à ça, il y avait mon père qui cherchait à se convertir, qui voulait faire son alya, et renouer avec ce grand récit de sa famille judeo-espagnole. Plus tard, j’ai retrouvé un cousin, Alain de Toledo, avec qui nous échangeons en ce moment pour un livre, qui a travaillé avec Serge Klarsfeld pour réaliser le Mémorial des judéo-espagnols déportés de France et dont le père a pour nom Nissim de Toledo. Vous voyez, ça laisse des empreintes… Et pourtant, naïvement, après la mort de mon frère, quand je suis parti pour Berlin… je pensais emmener mes enfants vers une ville joyeuse, renaissante, ouverte. Là-bas, dans cette langue allemande, j’ai connu de tels dérèglements… Je me suis mis à bégayer comme quand j’étais enfant. Je n’arrivais plus à parler, je perdais même le français. En lisant Oublier trahir puis disparaître, vous pouvez voir l’effet que cette période a eu sur l’écriture. Je cherchais une langue… 

 Vous dites que vous cherchiez une langue à Berlin. C'est exactement l'impression que laisse le rythme de votre livre. Quelle langue y avez-vous trouvée, retrouvée ?

Dans ce livre, Oublier, trahir puis disparaître, de 2014, j'ai tenté l'oubli et l'invention d'une langue nouvelle. Le personnage, que j'appelle « le vieil européen », cherche à laisser derrière lui la langue morte de ce continent qui a tant tué : une langue dite civilisée qui est au fond sauvage et barbare. Il tente de retrouver une autre langue, celle sauvage de l'enfance. J'ai eu la même démarche : je cherchais à créer une langue à partir de plusieurs langues que j'ai entendues dans mon enfance et que je ne comprenais. Je les ai assemblées et j'y ai ajouté des sonorités telles que l'arabe. Cette langue composite se retrouve dans le livre. J'ai aussi travaillé cette question dans ma thèse sur le "Vertige". J'y évoque Pessoa, lequel a été éduqué en anglais, a vécu en Afrique du Sud dans son enfance. Mais il va retomber dans sa langue et il deviendra ce sédentaire absolu, né et mort à Lisbonne et dont toute l'oeuvre est Lisbonne.

J’ai donc cherché à oublier le français – langue des morts – à tordre l’Allemand – langue de mort – pour inventer un autre lieu, une langue-de-la-traduction ; mais j’ai échoué. Et avec Thésée, je suis revenu à un français étrange, traversé par mes lectures de la bible.

Dans mon histoire, je viens d'un milieu perçu comme très bourgeois ; mais c’est une bourgeoisie paradoxale, très à gauche : Jean se disait encore communiste, à la fin de sa vie, proche de Mitterrand, et pourtant grand patron. Pareil pour Antoine, mon grand-père, qui était rocardien. C’était donc un pouvoir paradoxal, comme souvent le pouvoir de gauche, que j'ai cherché à fuir. Ne pas fuir la gauche, mais fuir le pouvoir pour ce qu’il est… une prise d’une vie sur d’autres vies… et cette fuite est passée notamment par une tentative de quitter la langue française, qui est elle aussi une langue de pouvoir, centralisatrice. Une langue sans cesse compromise avec le pouvoir. Cette tentation de sortir de cette fatalité du pouvoir passe par cet effort pour aller vers ce que j'appelle "l’antre des langues", avec un A pour signifier le « refuge »  qu’est cet « entre ». J’ai cherché à habiter cet instable. Vivre en Allemagne, c'est une épreuve pour moi. Je dois y faire l'expérience quotidienne de mon incapacité, de mon absence de maîtrise. Je tiens à cette position. Car les maîtres utilisent et manipulent les langues. Mais en allemand, je suis un infirme et je boîte beaucoup, comme Jacob. Aller vers d'autres langues, c'est toujours un risque pris de perdre pied, de tomber….

 Est-ce que l'image d'un palimpseste, ces parchemins où des mots en recouvrent d'autres, qui ont été effacés, grattés, raturés, vous semblerait juste pour qualifier le travail de guérison fait par Thésée ?

J'aime beaucoup cette notion de « palimpseste ». Cette notion recouvre celle du marranisme, c'est à dire un script qui vient s'ajouter un autre script. Cela nous renvoie même à l'histoire des monothéismes qui sont des palimpsestes les uns des autres. La critique textuelle des différents scripts sacrés nous le montre. Dans mon travail, il y a cela : cette forme qui nait des empilements de textes que je compare à des strates géologiques. Une géologie textuelle si vous voulez. Une vision de la matière textuelle qui serait à l'image du monde, comme un enchevêtrement de strates. Cela s’accompagne chez moi d’une même vision sur les accumulations d'images. Depuis les premiers vitraux, on voit s'accumuler des strates d'images. Le cinéma est un système de références pris dans un enchevêtrement d’images déjà produites. Thésée, c’est ça, comme Vies pøtentielles ou Vies et mort d’un terroriste américain. Il trouve une forme pour dire le palimpseste de la vie.

Est-ce dans cette couche d’écriture que vous trouvez cette « résistance », cette résistance que vous dites attendre d’un livre ?

Lorsque je disais, j’aime que les livres résistent… je parle d’une résistance à des interprétations trop explicites ou littérales ou factualistes ou biographisantes. Quand j'emploie ce terme de "résister", c'est quand le sens échappe. Exactement comme des générations d'exégètes s'épuisent à découvrir le sens d'une lettre, d'un mot dans un texte sacré. Mon directeur de thèse et ami, Dominique Rabaté, dit qu’il s’intéresse aux opérations que les livres accomplissent. J’aime cette notion d’opérations d’écriture que les lecteurs vont tenter d’éclairer. Cette idée des opérations présuppose qu’il y a toujours une opacité de la matière textuelle. Je le dis donc aussi comme on le dirait d'un « coffre-fort qui résiste ». On essaie de percer le code, d’ouvrir, mais ça résiste. Nous sommes dans une époque de plus en plus littérale, qui demande des textes qu’ils se donnent à lire d'emblée. Je songe à ces livres qui se présentent comme des témoignages, révélations, ou des romans-à-clé, dont la clé est déjà évidente, donnée, posée sur la table, à disposition de tout un chacun. Tout cela ne me satisfait pas. La langue littéraire ne peut pas être aussi transparente que la langue de la communication. La littérature, la philosophie, les textes sacrés que je lis en littéraire, opposent une résistance et c’est cette résistance qui témoigne de la puissance du texte. A cet égard, le vingtième siècle et la littérature des témoins ont hélas un peu trop effacé la mémoire longue des opérations de déchiffrement qui s’imposaient dans les siècles précédents.  

 Le symbolisme, donc le sens à interpréter, qui traverse votre livre est-il le chemin obligé vers une vérité ? Ou un moyen de ne l’aborder que voilée ?

Disons les choses peut-être autrement. Nos temps sont devenus techniques, ils le sont de plus en plus. Le matérialisme désanimé de nos vies modernes s’est accompagné d’un effondrement du symbole, du sacré, de ce qui nous relie à des dimensions autres du monde : ce qui se dévoile au-delà de l’explicite de la vie. Le symbole peut avoir une fonction technique. Mais il est aussi lié à une spiritualité plus vaste. C’est le sens de la lettre hébraïque, l’ensemble des histoires qui portent cette lettre. Elle crée le monde, elle charrie plus qu’un sens explicite : une donnée spirituelle, une mission de révélation. Nous ne sommes, à cet égard, pas seulement des agents techniques de narration. Nous avons une charge plus ample, celle de faire tenir ce monde des symboles. Nous sommes, les humains, des pollinisateurs de symboles. Si bien que dans cette économie textuelle, dans son dialogue avec le sacré, il n'y a pas de vérité donnée, explicite. Je tiens à la vérité, je l’ai cherché dans Thésée. Mais je la cherche non pas dans le sens d’un factualisme, mais comme une tension vers ce qui est à découvrir. L’esprit de la lettre, derrière la lettre. Pendant que j’écrivais Thésée, l'horizon était sans cesse celui d’une vérité au-delà des faits ; une vérité indicible, prise dans des tissus de fictions et contre fictions. Cette vérité n'est pas documentaire, elle ne le sera jamais.

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