Le récit du siège de Sarajevo par l'ambassadeur Henry Jacolin

En ce 6 avril 2019 qui commémore comme chaque année la libération de Sarajevo, les anciens auront une pensée particulière pour ce diplomate d'exception qui vient de publier ses mémoires d'ambassadeur de France en Bosnie-Herzégovine (1993-1995) pendant la guerre.

C'était au temps que les moins de quarante ans ignorent. L'ex- Yougoslavie était à feu et à sang. Serbes, Croates, Bosniaques s'entre-tuaient. Les casques bleus de l'ONU faisaient semblant de s'interposer. Le 20 heures présentait les belligérants en fanatiques d'une guerre de religion entre Serbes orthodoxes, Croates catholiques et Bosniaques musulmans. L'affaire était plus complexe..... Cet épisode tragique de la guerre froide était en réalité une vaillante résistance contre le réveil du fascisme.

Dans Sarajevo assiégée   Survivre était une loterie. Les habitants se faufilaient entre les blocs de béton et les containers placés en chicane aux carrefours. Protections aléatoires contre les fusils à lunette des snipers. De temps en temps, un obus sifflait précédant l'éclair et le tonnerre d'un obus qui venait fracasser la ville. Jusqu'à mille fois les mauvais jours ! On était comme des rats traqués, la trouille au ventre, la respiration bloquée, puis, avec le soulagement d'être vivant, venait la rage, la haine, le poing levé vers les collines assassines. La nuit, les soldats ivres de Mladic tiraient sans discernement jusqu'à plus soif. Vers une heure du matin, ils s'assoupissaient dans leurs tanières laissant aux deux cents mille Sarajeviens du fond de la vallée quelques heures de répit avant l'aube. Ceux qui ont vécu ces nuits d'enfer n'oublieront jamais l'épreuve durant laquelle la plupart des nerfs finissaient par craquer. Pas ceux de l'ambassadeur de France.

Henry Jacolin  L'impassible petit bonhomme fumait tranquillement sa pipe en toutes circonstances, il semblait traverser la guerre sans même la remarquer. Indifférent aux risques de mitraille, il entrainait les rares visiteurs dans une tournée de la vielle ville déserte, s'attardait devant la cathédrale, bavardait devant la mosquée, montrait les ruines de l'ancienne bibliothèque. Ses gardes du corps, des gendarmes et des policiers du Raid qui en avaient vu d'autres, notamment à Beyrouth, multipliaient les mises en garde qu'il n'écoutait pas. Un jour, qu'il venait de prendre place dans l'énorme quadriréacteur ukrainienaffrété par l'ONU qui faisait la navette avec Zagreb, des tirs crépitent autour de la carlingue. Branle-bas de combat. L'avion de « Maybe Airline » roule et décolle en catastrophe. Harnachés contre la carlingue, les hommes ont la couleur vert trouille de leurs treillis, Jacolin mâchonne tranquillement sa bouffarde en lisant Le Monde. « Ah bon » dira t-il à l'officier navigant qui l'informe à l'arrivée que l'empennage avait été mitraillé. Comme aurait ditPompidou, la diplomatie à Sarajevo était loin de l'exercice de la tasse de thé et des petits gâteaux.

Un récit de référence  Henri Jacolin, humble diplomate de métier a attendu près de trente ans pour livrer son retour d'expérience de négociateur en temps de guerre. Contrairement aux mauvaises habitudes que prennent les anciens ambassadeurs d'écrire des publireportages à la gloire de leurs banales missions dans des pays exotiques, l'ouvrage de 500 pages qu'il vient de publier, s'affranchit des anecdotes et des fioritures pour aller à l'essentiel : la diplomatie. C'est un compte-rendu méthodique, chronologique, précis, qui tient parfois du verbatim lorsqu'il rapporte ses entretiens avec les personnalités bosniennes et du relevé d'explorateur avec croquis à l'appui lorsqu'ils s'aventure hors de Sarajevo. Son livre s'adresse aux historiens, aux étudiants de sciences po et aux quelque soixante mille soldats français qui à tour de rôle pendant quatre vingt dix jours, ont servi de boucliers onusiens.

De la diplomatie avant toute chose  Le lecteur cherchera en vain les anecdotes croustillantes sur les personnalités parisiennes qui allaient se faire photographier en « héros » pour Paris-Match. Henri Jacolin écrit avec précision et sobriété. Il n'est pas du genre à se laisser emporter par les sentiments. En passant, il cite ses collaborateurs : Massoni, Galli, de Blinière, Falcon et ses gardes du corps qui l'avaient affublé du nom de code SEMA (son Excellence Monsieur l’Ambassadeur), une équipe fameuse dont la vaillance aurait bien mérité un chapitre. Jacolin en consacre un à sa courageuse épouse, familière comme lui de la langue des Balkans, que l'on voyait parfois trotter à ses côtés sans y avoir été obligée. Par pudeur sans doute, il tait la pétaudière parisienne de la cohabitation et les basses compromissions. BHL n'est même pas cité ! À l'inverse des people, aucun soldat ni diplomate n'a tiré notoriété de ses escapades en Bosnie Herzégovine. Henri Jacolin pas d'avantage, avec ses collaborateurs, il a fait son métier avec dignité, sans vanité. Il raconte comment. Tout simplement.

Le destin singulier de Jacolin  Il coulait des jours enviés comme ambassadeur de France aux îles Fidji quand Mitterrand décida subitement d'ouvrir une ambassade en Bosnie-Herzégovine (aujourd'hui on ferme les ambassades au premier coup de feu). Le Quai d'Orsay se souvint alors de ce locuteur en serbo-croate, spécialiste de Balkans. En huit jours de temps, il passera du meilleur au pire, du paradis à l'enfer. Très vite son analyse de la situation tranche avec la doxa des salonnards qui observent le théâtre de guerre sous les dorures parisiennes. Unique ambassadeur occidental en poste à Sarajevo (il y avait déjà un plénipotentiaire turc et un autre iranien) il est « installé » dans un Algeco protégé par des murs de sacs de sable. Il mange les rations que les casques bleus français veulent bien lui donner et couche sur un lit de camp. Ses messages écrits à la main sont dactylographiés et chiffrés hors de la zone de guerre. Il se console comme il peut  « Combien sommes-nous au Département, parmi ceux de ma génération, à avoir vu quelque chose qui ressemble au siège du ghetto de Varsovie ou à l’anéantissement de Dresde ? » Et puis, dans Sarajevo assiégé « L’arrivée de l’ambassadeur de France touche tous les cœurs »

Témoin de l'Histoire   Seul diplomate à échanger avec des dizaines de gens différents, sa mission n'est pas facile pour autant, car à Paris, un Président de gauche cohabite avec un Premier ministre de droite. « Justifier la politique de la France à l'égard de la Bosnie-Herzégovine relève de la gageure, provoquant au mieux la tristesse, au pire l'ironie la plus désespérée. » Enfin, le Quai d'Orsay lui fait l'aumône d'une poussive Land Rover blindée. Le voilà par monts et par vaux. Il veut tout voir, rencontrer tous les belligérants. Il est le seul à savoir, le seul à prévoir. Il adresse à Paris des télégrammes au titre prémonitoire « Chroniques d'un nettoyage ethnique annoncé » Il est pourtant difficile de recueillir des informations fiables « entre la Forpronu, qui pratique une sorte de langue de bois onusienne en minimisant souvent les situations et les incidents, et les belligérants qui n’hésitent jamais à tout dramatiser. »

L'extermination des musulmans   À Paris, on ne pourra pas dire que l'on ne savait pas, Jacolin consigne scrupuleusement : « selon le témoignage, oral et écrit que m’a confié un ressortissant de Srebrenica, les Serbes ont tué 3 000 personnes en dix jours. Ils ont rassemblé 500 personnes sur le stade et les ont emmenées vers l’école. Ils les ont tuées à l’arme à feu et en les égorgeant. Ce premier bilan du massacre se révélera par la suite bien plus épouvantable. 8 000 seront assassinés en juillet 1995 «  malgré les efforts du Général Morillon » L'ambassadeur est aussi témoin de l'horreur du ghetto de Mostar et de la poche de Bihac dont il rend compte méticuleusement. Au total, en Bosnie-Herzégovine il sera creusé 100 000 tombes. Enfin, en décembre 1995, sous la pression de l'opinion internationale indignée, les négociateurs finiront par imposer la paix qui sera signée à Dayton au terme d'un long processus auquel Henry Jacolin qui avait quitté son ambassade un mois plus tôt, n'était pas étranger. Il retournera 10 ans plus tard à l'invitation des rescapés reconnaissants qui le feront citoyen d'honneur de leur ville. En ce 6 avril 2019 qui commémore comme chaque année la libération de Sarajevo, les anciens auront une pensée particulière pour cet ambassadeur d'exception..

L'ambassadeur et le siège

Sarjevo 1993-1995

Par Henry Jacolin

Fauves Éditions

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