Docteur cent mille morts

C'est le titre d'opprobre que devra endosser la chef de la France malade car quels que soient les talents de ses communicants, des millions d'endeuillés prétendront que leurs défunts auraient été épargnés si...

Pour se consoler de ce désastre sanitaire qui reflète l'imprévoyante gouvernance  d'un pays en déclin, on cherchera la comparaison avec d'autres plus affectés. 

La France avec 1 447 morts par million d'habitants fait  certes - à ce jour - moins mal que les États-Unis, la Belgique, le Royaume Uni, la Tchéquie, l'Italie, l'Espagne... Elle est dans la moyenne de l'Union Européenne mais elle fait moins bien que l’Allemagne 929  ;  les Pays-Bas 977; le Danemark 424  ; la Norvège 125  … Ce constat sans appel est documenté par wikipédia. 

Les mieux portants sont ceux qui ont confiné au bon moment.

La défaillance française est conforme aux gènes de son Histoire et à l'impéritie de ses dirigeants qui, à l'unique exception du Général de Gaulle, n'ont jamais su prévenir une débâcle annoncée.  Elle reflète l'arrogance de ses élites qui nous expliquaient il y a tout juste un an que l'épidémie qui ravageait alors l'Italie se heurterait à la ligne Maginot de notre système de santé; que le masque était inutile et qu’il suffisait de tousser dans son coude.

Sur le Boulevard Saint Michel, au quartier Latin à Paris, il existe un petit monument sur lequel est gravé  : «   l'an 1820 les pharmaciens Pelletier et Caventou par leur précieuse découverte de la quinine ont mérité le titre de bienfaiteur de l'humanité  » L'histoire de France est pleine d'une foule de savants qui ont guéri l'humanité de la rage, de la tuberculose, du typhus, de la diphtérie...  

Les Pasteur, Yersin, Laveran,  Nicole, Conseil, Calmette, Roux et quelques autres étaient des anticonformistes qui ont subi les railleries de leurs collègues mandarins jaloux de leurs audaces. L'état d'esprit n'a pas changé. Les téléspectateurs ont découvert  l'arrogance des «  professeurs  » ces  docteurs dont la faconde et les honoraires sont supérieurs au médecin de campagne et aux humbles savants.

Las, les grands découvreurs que révèle cette pandémie ne sont pas français. Pour leur travaux sur le vaccin ARNm la turco-allemande  Ugur Şahin et son époux OzlemTüreci obtiendront probablement le Nobel et l'honneur d'une belle statue.

Pour la première fois de sa  longue et glorieuse histoire,  la recherche scientifique de la France est doublement humiliée car son industrie aussi est déconfite.

Les États-Unis produisent 135 millions vaccins mais n'en exportent aucun. La Chine 170 millions dont le tiers part à l’étranger (Axios/Airfinity).  L'Union Européenne  fourni 96 millions de doses dont 48% pour l’extérieur. Le géant tricolore Sanofi leader mondial des vaccin contre la poliomyélite et la grippe saisonnière s’est endormi sur ses lauriers. Il est hors course dans le combat contre la Covid-19; pour tenter de sauver l’honneur, il promet de mettra la main à la pâte dans quelques mois.

La planisphère de la Covid a mis en évidence l'inégalité d'une épidémie qui dévaste les continents Américain et Européen mais épargne l'Asie comme le montre la faible mortalité par million d'habitants  : Indonésie 143, Philippines 127, Malaisie 38, Corée du Sud 33, Pakistan 63, Chine 3, Viêt-Nam 0. 

À l'exception de l'Afrique du Sud et du Maghreb, de nombreux pays d’Afrique présentent aussi un bilan  inférieur à 100 morts par million d'habitants  : Sénégal, Cameroun, Côte, d'Ivoire, Congo, Guinée, Rwanda, Mali, Togo... On pourrait penser que faute de vieillards à frapper, la pandémie a contourné l'Afrique où la moyenne d'âge est de 19 ans contre 43 en Europe.

Mais alors comment expliquer  l'écart entre certains pays d’Asie dont la population est d’un âge moyen élevé comme le Japon 46, 9 ans ou la Corée du Sud 41, 2 ans avec les USA où l'âge médian est inférieur à 38 ans ? Le climat  ? Les comportements sociaux  ? La nourriture  : l'ail, le gingembre, le piment …  ? La quinine ?

Sur le podium des victoires sur la Covid-19 figure la Corée du Sud. Cette démocratie à économie libérale de 52 millions d'habitants, ne cumule que 1 700 décès. Avec seulement 400 testés positifs par jour, c’est un modèle de rigueur et d’efficacité: contrôle strict des frontières, dépistage, traçage numérique, isolement sous contrôle mais pas de confinement sauf pour les malades. 

Il y a un an, le Président Macron a appelé son collègue Moon Jae-in à Séoul pour solliciter ses bons conseils qu'il n'a pas suivis. La France craint «  la cyber-dictature  ». Ses dirigeants pensent sans doute à tort que les Français sont des individualistes incapables de sens commun et que la restriction aux libertés de vaquer pendant les soldes est une ligne rouge infranchissable. Pourtant, il faudra  s'y résoudre car il est désormais certain que le «  tracking  »  par une application sanitaire Google ou Baidu conditionnera demain tous nos voyages à l'étranger et le retour des touristes en France.

Ce qui a différencié les vainqueurs du perdant français c'est la doctrine de conscience, celle du devoir suprême d'un État  de protéger la vie  de ses citoyens à "n'importe quel prix". Cette politique est inscrite dans l’histoire de tous les pays. Oublieux de ce principe fondamental, la France imitant les États-Unis a choisi de sauver d'abord  son économie. Trump a payé cette trahison au prix de son second mandat. Le même sort guette Macron malgré les performances de la bourse: + 45% depuis un an.

Paris a toujours gouverné en pensant que le pays était porteur d'une mystérieuse singularité qui le rendait différent. Il était donc hors de question de suivre l'exemple de la Chine, du Maroc ou d'Israël. Le pouvoir s'est distingué en tergiversant, en louvoyant en philosophant à la recherche de quelque règlementations nouvelles  qui apporteraient des solutions innovantes. Ainsi, quotidiennement, les ministres ont saturé l'information pour tenir des propos infantilisants souvent contradictoires. 

Inlassablement le ministre de la Santé, un bon docteur au regard doux à qui on donnerait le bon dieu sans confession, est venu compléter les propos périodiques d'un Premier ministre cagot se gargarisant d'interminables leçons de choses. Scénario mal rodé destiné à chauffer l’opinion pour préparer l'entrée en scène du Président Macron lui-même. 

L‘oeil clair figé sur le prompteur, le verbe savant, les mains qui se tripotent trahissant une pensée tâtonnante, le Président est apparu à la télévisions comme en campagne pour sa ré-élection. Contre toute attente et surtout celle du corps médical, il a évité le mot confinement qui fâche, promettant à tous un avenir à boire et à manger en terrasse dès le mois de mai.  « Vous êtes un penseur vous, Docteur Knock… et la pensée mène le monde ! » disait Mousquet dans « Le triomphe de la médecine » de Jules Romain.

Le docteur-président passe ses nuits à lire les revues scientifiques pour mieux apporter la contradiction aux instances délibératives qu'il a nommées. Il est le Pécuchet de Gustave Flaubert. D’aucuns se rassurent en rappelant qu’il est bien entouré. En effet, son papa est Professeur de neurologie, sa maman médecin généraliste, son frère radiologue, sa sœur néphrologue, sa belle-mère psychiatre, sa belle-fille cardiologue… 

L'Élysée assure que le cercle médico-familial est sans influence sur les décisions du Président. Hélas  !...

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