Tunisie d'hier, Bourguiba à Monastir

En ce mois d'août de l'année mille neuf cent quatre-vingt sept, le Président Habib Bourguiba qui a l'âge du siècle, estive dans sa ville natale de Monastir. Trois mois plus tard, un quarteron de médecins le déclarereront sénile permettant à Ben Ali de prendre le pouvoir

En fait de palais la résidence d’été du Président de la République tunisienne à Skanès est une belle villa au style épuré des années 6O. C’est l’œuvre magistrale et accidentelle du séduisant architecte Olivier-Clément Cacoub, disparu en 2008 sans avoir jamais réussi à égaler son ouvrage de jeunesse. De larges espaces de marbre blanc ouverts sur des pelouses, une grande piscine aux carreaux bleutés avec un îlot où se balancent deux palmiers. L’agencement intérieur est sobre. Aucune dorure. Des murs recouverts d’ardoises, de simples pierres, des panneaux de cuir et de cuivre, des fresques sublimes en céramiques d'Abdelaziz Gorgi et des tapisseries aux couleurs chaudes signées d’artistes nationaux. Un mobilier minimaliste sobre et anguleux complète l’allure de cette demeure hollywoodienne d’où l’on s’attend à voir surgir les Kennedy. En ce mois d’août de l'année quatre-vingt sept, le Président Habib Bourguiba qui a l’âge du siècle, estive dans sa ville natale. C’est là qu’il recevra quatorze jours durant et à tour de rôle les artistes et notables de chaque gouvernorat. Ils viennent pour célébrer l’anniversaire de la naissance du grand homme par des chants et des déclamation de poèmes à sa gloire.

Un rituel important rythme le quotidien de l’homme et du pays : celui du bain. Chaque matin, une longue limousine noire flanquée d’une douzaine de motards en grand uniforme rouge et blanc, vient se ranger devant le perron de la villa. Le Combattant Suprême en peignoir de bain blanc s’y installe. À ses cotés, son médecin personnel et son plus fidèle ami. Doucement, comme au ralenti, le cortège démarre toutes sirènes hurlantes et va se ranger au bord de la mer, quatre cents mètres plus loin. Derrière le muret qui sépare le palais de la plage publique, un attroupement acclame bruyamment la présidentielle arrivée. En récompense, le père de la nation lève le bras dans leur direction, les youyous et les applaudissements redoublent. Il esquive quelques gestes de gymnastique, puis traverse la plage suivi par un cameraman et deux assistants en costume-cravate dont la difficile mission consiste à filmer la baignade tout en évitant que le câble qui relie la caméra au camion de la régie TV ne touche l’eau. A la sortie du bain, l’exploit sportif du Président - et aussi de l’équipe de télé - est salué comme il se doit par la foule. Après une courte pause en chaise longue, le baigneur illustre remonte dans la Mercedes 600, les motards font hurler leurs sirènes…

Le soir, dans la salle à manger, on a dressé une quinzaine de couverts. Le Président Bourguiba accueille ses invités et les installe avec une exquise prévenance. En bout de la table, face au chef de l’Etat, trône une énorme télévision qui après les hors d’œuvres est subitement allumée. Le silence se fait. C’est l’heure de l’émission quotidienne « les orientations présidentielles » consacrée à la diffusion d’un extrait de discours de l’homme de l’indépendance. C’est un face à face troublant. Habib Bourguiba mangeant semble indifférent à son image, mais il écoute et grogne son approbation. Le journal télévisé ouvre ensuite sur l’activité du leader. La diffusion de la séquence de la baignade sur fond de musique horripilante semble interminable. Le silence autour de la table se prolonge avec l’énoncé des autres titres de l’actualité. Alors, sur un geste la télévision est éteinte. La conversation reprend. Elle roule sur des propos de table. Le Président a un menu spécial et des envies gourmandes de jus de citron doux, de grains de raisins épluchés… Les habitués ont chacun leur régime. Les invités goûtent à tous les plats. Plongé dans ses pensées Bourguiba dévore son repas sans trop lever la tête de son assiette. Lorsqu’il se redresse enfin comme pour réclamer l’attention, il proclame d’une voix forte « la Pologne, ce Walesa…mais c’est très important ce qui s’est passé à Gdansk... » Puis, l'index levé, théâtral, il termine son exposé par un prémonitoire « le monde va changer !…» Il se lève, salue chacun de ses hôtes d'un mot aimable et se retire dans sa chambre pour écouter les nouvelles de la Pologne sur radio Monte Carlo.

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