Les États-Unis referont-ils le printemps arabe ? On se souvient que le premier avait été encouragé par le discours d’Obama au Caire en 2009. Les propos tenus récemment par l’élu au Congrès américain Joe Wilson est peut-être tout aussi prédictif: « le régime du tunisien Saïd tombera comme celui d’Assad ».
Son auteur n’est pas né de la dernière pluie: 77 ans natif de Caroline du Nord où il été réélu sans discontinuité au Sénat ou au Congrès depuis 40 ans dans le camp des républicains. Avocat de métier, colonel dans la réserve, il est membre de l’influente commission de la sécurité et des affaires étrangères. Il est aussi inscrit aux groupes d’amitiés bulgare, français, britannique, coréen, éthiopien, turc, biélorusse, bangladais, afghan, qatari, et bien sûr israélien. C’est un farouche supporter de Trump. Comme lui il parle cash.
Au Congrès il a vilipendé le président tunisien pour avoir muselé la démocratie d’un coup d’état, organisé des élections mascarades, emprisonné ses opposants, instauré une dictature. Au surplus il lui reproche d’avoir noué des relations fortes avec la Chine, la Russie et l’Iran.
À ces critiques, une représentante du parlement tunisien sans doute inspirée par Carthage a répliqué sur le ton indigné d’une Tunisienne dont la souveraineté et l’indépendance étaient bafouées. Joe lui a répondu aussitôt sur les réseaux sociaux en lui conseillant de prendre le large avant que son président Kaïes Saïed ne subisse le sort de Bachar Al Assad.
À Tunis, tout bas, in petto et à l’abri des oreilles indiscrètes, d’aucuns se demandent si le maître de Carthage comprendra l’avertissement et opérera fissa-fissa le virage salutaire d’une spectaculaire amnistie générale.
Derrière cet échange non diplomatique, la goutte d’eau qui a fait déborder le vase est celle de la condamnation du leader d’Ennahda Rached Ghannouchi ancien président de l’Assemblée nationale tunisienne démocratiquement et loyalement élue… jusqu’à ce matin du 25 juillet 2021 où des blindés empêchèrent les députés de siéger. Assigné à résidence, emprisonné, il vient au terme d’un procès « saïdien » auquel il a dignement refusé d’assister, d’être condamné à 22 ans de prison. Lorsqu’il sortira, il aura 105 ans, et peut-être même davantage, car une dizaine d’autres verdicts dans d’autres affaires cousues de fils blancs sont attendues. Pour tenter d’achever le moral et la santé de ce vieux monsieur fragile, sa fille, son gendre, ses amis écopent aussi de lourdes peines. Plusieurs centaines d’autres mal-pensants de toutes autres opinions politiques parmi lesquelles des personnalités de premier plan croupissent en prison en attendant un sort équivalent.
Ce verdict a choqué. D’abord par son iniquité car il ne fait pas de doute que le dossier d’accusation a été monté de toute pièce. Ensuite par son excès de cruauté qui n’est pas dans la culture partagée du peuple tunisien respectueuse des cheveux blancs. Hélas, il est à craindre que ce frère très musulman s’en aille mourir en martyre. Et les siècles vénèreront son nom !…
Toute sa vie Rached Ghannouchi (que j’ai croisé en juin 2014) aura lutté et milité pour ses idées. On peut -comme moi - ne pas les partager. Mais il incarne la face lumineuse de l’islamisme ouvert de l’école de Tunis. L’homme avait accepté le verdict des urnes, avait accepté l’alternance, avait anticipé le désaveu du peuple en se retirant du gouvernement… Que pourrait lui reprocher les démocrates ? Son insincérité supposée ?
Pour autant, la diatribe de Joe Wilson est-elle seulement une réaction d’indignation à l’injustice faite à Ghannouchi ? Bien sûr que non, elle est également lourde d’arrières pensées.
Entre les États-Unis et la Tunisie, c’est une longue histoire. Notamment celle de la cuisante défaite de la bataille de Kasserine en 1943 face aux troupes allemandes: 6 000 GI tués, ou blessés, 3 000 prisonniers. Dans l’armée américaine Carthage n’est pas le lieu du palais présidentiel tunisien, c’est un cimetière où reposent 2 841 des leurs. C’est sans doute pourquoi les États-Unis qui cultivent la mémoire de ses combattants a soutenu la Tunisie dans son indépendance, son développement et sa sécurité régionale. La coopération militaire depuis l’admission de la Tunisie comme « alliée majeure non membre de l’OTAN » en 2015 s’est considérablement renforcée. Les Américains ont ouvert des plateformes aéroportées pudiquement appelées « de formation » dans le nord et le sud du pays.
Mais ces dernières années, la politique étrangère du président tunisien n’a pas cessé de surprendre les Américains. Saïed a voulu faire voter une loi criminalisant toute relation avec Israël pour haute trahison. Il y a renoncé suite à un froncement de sourcil de Biden. Puis, il a accumulé les rencontres avec des interlocuteurs « toxiques » syriens, iraniens, russes, chinois. Il s’est rapproché de son « frère » algérien Tebboune qui joue lui aussi dangereusement avec la notion périmée de non alignement mais qui lui, possède le gaz et le pétrole à la mesure de ses prétentions.
Dans cette région, les USA veulent entraver d’une part les ambitions de la Russie qui est en recherche de nouvelles bases en Méditerranée pour remplacer celles de Syrie, et d’autre part celles de la Chine qui lorgne sur les ports tunisiens pour compléter son « colliers de perles » sur la route de la soie. Sur la côte atlantique, le Maroc est sous la menace d’une guerre avec l’Algérie. Ce conflit potentiel pourrait avec la complaisance de Tunis s’étendre jusqu’à la Libye. Pour Washington, il est donc urgent de remettre de l’ordre entre les deux mers de l’Afrique du Nord d’autant que Paris le protecteur historique de la région semble complètement dépassé par les événements.
Finalement, les bénéficiaires de cette reprise en main pourraient bien être comme en Syrie: les frères musulmans « new look » . L’avertissement à la Tunisie vaut pour le monde arabe. Entre islamistes raisonnables en prison et dictateurs bornés en liberté, Trump pourrait bien faire en sorte d’inverser les situations.