Rafale à l'Egypte, guerre à crédit

La location avec option d'achat est une technique financière qui permet aux fauchés de rouler en voiture neuve. Pour dix euros par jour, c'est le bonheur de l'évasion avec toutes options.

La méthode s'applique dorénavant à l'armement. Envie d'un char d'assaut, d'un missile ou d'un hélicoptère ? Pas de problème.

Ainsi, il y a quelques mois, les arsenaux de la marine ont proposé à la Grèce un navire de haute mer entièrement équipée, prêt au combat pour 4 petits millions par mois.

Quand plus personne ne vous fait crédit, il y a toujours la solution de la location !

Certes, pour les système d'arme, c'est un peu plus compliqué, notamment question assurance, mais depuis que la banqueroute a été abolie, nos financiers ont de l'imagination et de l'audace.

C'est ainsi que la France est sur le point d'innover en négociant la vente d'avions et d'un navire à l'armée d'Egypte.

 

D'abord, il faut rappeler que notre pays, mère des arts, des armes et des lois est une nation vertueuse qui montre l'exemple. Depuis le démantèlement en 2001 de la Manufacture de Saint-Etienne, on ne fabrique plus aucune arme légère ni mine anti personnelle - statistiquement les plus meurtrières-  ce qui met notre bonne conscience à l'abris des critiques. Ensuite, il convient de souligner que les exportations d'armes hyper sophistiquées « made in France » relèvent du domaine régalien de l'état qui les réglemente scrupuleusement ; ceci ne le dispense pas d'en assurer la promotion.

 

Alors que la plupart des filières de notre commerce extérieur tombent en capilotade, celle de l'armement prospère remarquablement depuis l'arrivée de Hollande à l'Elysée. En 2015, il est très probable que la France se hissera sur le podium des trois nominés au coté des USA et la Russie. Le tandem Hollande-Le Drian a réussi cet exploit en prenant le simple contrepied de leurs prédécesseurs. Ils n'ont pas cherché à tremper leurs doigts dans la confiture, ils ont fui les intermédiaires et se sont contenté d'assurer le marketing politique et la diplomatie d'entreprise des opérations. De coup, les industriels se sont sentis des ailes. Avec l'aide de leurs commerçants et de leurs financiers, ils ont imaginé des stratégies inédites

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L'an dernier, tous les concurrents étrangers sont resté bouches bées devant l'incroyable transaction triangulaire de la vente d'armes françaises au Liban payée par l'Arabie Saoudite. Trois milliards de dollars quand même ! Et seulement quelques mois après la vente d'infrastructures marines, toujours à l'Arabie, dont le projet sommeillait depuis quinze ans. Un milliard et demi de mieux.

Lorsque s'ouvrira le 22 février prochain à Abu Dhabi le salon Idex qui est à l'armement ce que le Mondial est à l'automobile, il est probable que Le Drian ministre recevra le prix du meilleur vendeur de l'année.

 

Le dernier exploit concerne l'Egypte.

Ce pays est la treizième puissance militaire mondiale. Son formidable arsenal contraste avec l'incommensurable pauvreté de sa population. Mais il faut bien défendre les pyramides contre les éventuels envahisseurs ! La troupe est nombreuse et le pays fabrique des armes depuis cinq mille ans. Pourtant, c'est insuffisant. Le Maréchal-Président Al Sissi qui est un connaisseur sait que les navires français tiennent la mer. Il a commandé des corvettes pour 1,5 milliard il y a quelques mois. Il veut maintenant une frégate et 24 rafales. Problème : il n'a plus de sous. Il les aura quand même, à crédit pardi. C'est du jamais vu pour ce type de marché.

Les banquiers et Bercy ont traité le dossier comme s'il s'agissait d'exporter des locomotives ou des Vélosolex. Ils ont mis en place un crédit acheteur complété par un crédit financier. En clair l'état français garantira in fine l'assureur de la banque prêteuse pour un montant maximum de 85% de la valeur des équipement exportés, le solde sera couvert par un prêt bancaire classique négocié directement par l'Egypte. Selon un journaliste bien informé, la transaction s'élève à 4,5 milliards d'euros.

Nos amis américains s'étranglent de rage car depuis des décades ils offrent chaque année au Caire un bon d'achat d'armement d'une valeur de 1,3 milliard de dollars sans autre contrepartie que la paix avec Israël.

 

La performance française est donc au rendez-vous même si l'enjeu d'insolvabilité de la créance est très élevé car toutes les agences de notation de risques placent l'Egypte entre 5 et 6 sur une échelle dont le septième échelon est attribué à la Syrie.

Mais après tout, depuis l'expédition de Bonaparte, nous sommes redevable à l'Egypte de tellement de splendeurs inestimables : l'Obélisque de la Concorde, le girafon de Charles X, l'Aïda de Georges Bizet, les romans d'Albert Cossery...

Malgré les apparences, la « bonne affaire » est ailleurs.

Les Egyptiens étant pressés, Paris a proposé de leur vendre du matériel « d'exposition » quasi neuf, peu servi, garanti et immédiatement disponible. Le client a accepté. Une douzaine d'avions seront prélevés à l'armée de l'air, et une frégate en voie de livraison à la marine nationale sera déroutée vers l'Egypte. Pour le budget raboté du ministère de la défense, c'est un formidable ballon d'oxygène ; pour la promotion du Rafale c'est inespéré car c'est la première exportation de l'avion depuis sa mise en service il y a quinze ans.

 

Bien sûr, les grincheux ne vont pas manquer de se manifester. Ils seront nombreux : l'armée de l'air sera contrainte de dégarnir ses escadrilles et la marine sera bientôt réduite à surveiller le deuxième plus vaste espace maritime de la planète avec des pédalos.

Sans compter l'opinion de tous les sans dents qui ne veulent pas comprendre que la faim justifie les moyens et que mourir à crédit, c'est survivre avec son temps.

 

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