Tunisie, l'utopie est-elle possible ?

Encouragés par l'incubation du premier printemps arabe, les Tunisiens ont la propension facile à se considérer différents des autres peuples. Au delà de l'écume des joutes politiciennes et du clivage islamistes/séculiers dont les médias se font l'écho, il se pourrait qu'un modèle inédit de gouvernance émerge à Carthage.

La crisologie n'est pas singulière à la Tunisie. Il faut relativiser. Elle est familière des nations en devenir démocratique qui se dotent d'une constitution de partage des pouvoirs. Ainsi, en Roumanie il y a huit ans, Président de la République et assemblée se sont affrontés durement. 

La Tunisie a fait l'expérience d'une mésentente tricéphale plus complexe entre le Président de la République, le Président du conseil des ministres et  le Président de l'Assemblée du peuple. 

Très constitutionnellement, chacun tirait de son coté, la catastrophe approchait. Alors quand le 25 juillet, l'armée a encerclé l'assemblée interdisant l'accès aux représentants du peuple, quand ce même jour, le Président Saïed a déclaré qu'il limogeait le « Premier ministre » et qu’il s'arrogeait tous les pouvoirs, nul n'a franchement déploré l'enterrement du premier printemps arabe tant les années de démocratie  parlementaire avaient trahi les espoirs des citoyens. 

Durant l'été, la flambée des prix des produits vivriers avait vidé les marchés pendant que les malades du Covid envahissaient les hôpitaux délabrés. Lorsqu'on a faim et que la famille se meurt, on est prêt à payer le pain et le vaccin au prix de la dictature. C’est pourquoi les Tunisiens ont salué le sursaut d'autorité  du « sauveur suprême  », en espérant que ce zaïm nouveau lui porterait la baraka.

Une politique inaudible

Le Président Saïed n'est pas encore un dictateur de plein exercice , mais en péril de le devenir.  Il accapare la vie publique,  intervient chaque jour dans les médias à l'occasion de visites impromptues dans les administrations, les usines, et au cours des audiences qu'il accorde à des visiteurs de tous horizons. Il débite alors dans son style saccadé sur un ton sentencieux des tirades pompeuses, promettant la foudre aux politiciens, aux traîtres, aux spéculateurs. Il semble se complaire dans ce rôle de villipendeur et de lanceur d'alerte. Chaque phrase lourde de menaces et de sous entendus mystérieux est truffée du mot «  peuple  » dont il souhaite incarner l'indignation. 

Le peuple écoute les promesses, il entend  : « tout va changer" et constate jour après jour avec impatience que : « rien, rien, rien n’a changé ». 

Certes, le nouveau ministre de la Santé - un officier -, a eu tôt fait de mettre de l'ordre dans les vaccinations. Dans le sud, les nervis qui bloquaient la production de phosphate se sont calmés. Des gouverneurs, des ambassadeurs, des chefs policiers ont été révoqués, une brochette de députés ont été arrêtés ou assignés à résidence, des hommes politiques et d'affaires interdits de voyager, quelques spéculateurs dénoncés... Du menu fretin, l’injustice social s'affiche toujours avec autant d’insolence au quotidien.

Une population accommodante

Le Président a gravement bousculé la constitution, mais nul ne s'en offusque vraiment mis à part les intellectuels qui contestent les plaidoyers de Carthage sur les concepts de légalité et de légitimité d'un régime politique apparent ou réel. 

L'homme de la rue n’en a cure, il s’accommode aisément d'un putsch comme d'un fait divers n’ayant pas fait couler une seule goutte de sang.  D'ailleurs n'est-il pas lui même hors la loi ? Lui qui roule au carburant de contrebande et fume du tabac détaxé !

La fraude, la petite combine et la grande corruption sont généralisées. Tout le monde triche. Nul ne contribue. Il n'y a que les fonctionnaires et quelques salariés qui payent l'impôt sur le revenu car il est retenu à la source. Les commerçants et les professions libérales (médecins, avocats, architectes, hommes d'affaires...) y échappent très largement. L'inégalité et l'injustice sont partout. Alors qu'à Carthage, un chef  intègre tente de mettre de l'ordre dans la pétaudière, la population lui en sait gré. 

Les services publics en déshérence sont devenus payants par l'usage généralisé du bakchich, les  recettes fiscales ne permettent plus de gérer un État dont l'administration pléthorique est financée par des emprunts étrangers. La banqueroute est programmée. Les Tunisiens s’auto-flagellent d’un si piètre résultat sans chercher à s’attribuer des circonstances exogènes atténuantes qui sont pourtant évidentes. 

Des frontières artificielles

La Libye en guerre - dont la Tunisie constitue la principale porte d'entrée pour les marchandises de toutes natures -, a imposé les lois de ses milices en gangrénant tous les circuits de distribution tunisiens. Il faut dire que les ressortissants des deux pays se déplacent sans passeport ni visa  ; ils franchissent la frontière munis  d'une simple carte d'identité laquelle ne leur est d'ailleurs pas toujours réclamée. La réglementation douanière n'est pas appliquée, les marchandises circulent de Bizerte à Misrata   quasi librement sous la protection des maffias. 

La fusion économique et commerciale avec la Tripolitaine (le tiers du territoire Libyen) est une réalité que les diplomates et les hommes politiques refusent de regarder. 

Sur le versant ouest du pays, à la frontière algérienne, la situation est moins grave mais très semblable. La pauvreté a installé les populations dans l'unique activité offrant quelques débouchés  : la contrebande, notamment celle de carburants. Les armées et les douaniers traquent les terroristes et le trafic d'armes, mais ferment les yeux sur les passeurs journalier «  qui ne font que gagner leur pain  ».

Au fil des ans, il s'est insidieusement installé un marché commun informel entre la Tunisie, la Tripolitaine et le Constantinois qui ruine les recettes de l'État tunisien. Toute mesure brutale de fermeture des frontières - même au prétexte du Covid – entraîne immédiatement des émeutes.

En chiens de faïence

La résolution des maux de la Tunisie passe d’abord par l'organisation de cet espace économique commun. Le chantier est gigantesque, l'agenda et les intérêts divergent. 

Dans l'attente de la restauration de ses infrastructures, la Tripolitaine est tributaire de la Tunisie pour l'importation de ses marchandises. Le pouvoir de Tripoli est fragile, le territoire est fracturé; par procuration, les puissances étrangères continuent de se faire la guerre. 

De son côté l'Algérie cumule les faiblesses et les  deuils. Cet été des incendies ont ravagé la Kabylie devenue en quelques jours un cendrier de cent mille hectares. On a déploré plus de cent victimes. Le pouvoir s'est empressé de trouver des boucs émissaires. Le Mouvement pour l'Autodétermination de la Kabylie est accusé de pyromanie. L'un de ses militants Slimane Bouhafs a été enlevé à Tunis et déféré le lendemain à la justice algérienne. Alger accuse les responsables du mouvement MAK d'être des incendiaires à la solde de Rabat. Le mois dernier l'Algérie et le Maroc sont entrés dans une violente guerre des mots. Les relations diplomatiques sont rompues, prélude inquiétant à un affrontement des fratries qui embrasera l'Afrique du nord et bouleversera la France.

On choisit ses amis pas ses voisins

Pour la Tripolitaine comme pour l'Algérie, la petite Tunisie constitue un arrière pays, une base de repli, une source d'approvisionnement stratégique, une sorte de prolongement du sol de leur pays.

Pour la Tunisie, ces deux pays sont des lucratifs débouchés commerciaux mais qui plombent l'équilibre budgétaire du pays. Comme les intérêts divergent, les accords sont éphémères. 

On choisit ses amis, on ne choisit pas ses voisins dit le proverbe. Les dirigeants des trois pays «  frères  » en religion,  langue et  traditions se regardent en chiens de faïence, incapables de vivre leur voisinage solidairement. Cette fracture politique héritée de la colonisation ottomane puis française est à contrecourant du peuple de l'Ifrikiya dont la mémoire solidement ancrée demeure fidèle à son histoire unie. 

Tout est possible, même l’utopie

C'est peut-être cette perception du passé profond qui conduit le Président Saïed a ressasser son appel à la légitimité du peuple. Ses péroraisons évoquent une organisation politique fondée sur l'autorité de la famille, du clan, de la tribu, des chefferies locales puis de la nation. C’est le système de la  pyramide inversée qui a sévi vaille que vaille pendant trente cinq ans en Libye. Mais le Président Saïed livre sa pensée par fractions d’énigmes et tarde à dévoiler sa feuille de route. Proposera t-il la synthèse entre le Livre Vert de Kadhafi sur « la troisième théorie universelle » publiée en 1975 et  « la démocratie inclusive » du socialiste libertaire contemporain Takis Fotopoulos qui prône la redistribution égalitaire du pouvoir à tous les niveaux  ?

Au pays des Phéniciens les situations dramatiques ne portent jamais à désespérer. Chaque querelle finit par des compromis. Encouragés par l'incubation du printemps arabe, les Tunisiens ont la propension facile à se considérer différents des autres. Au delà de l'écume des joutes politiciennes agitées par les quelques 200 partis politiques et du clivage entre islamistes et séculiers dont les médias se font l’écho, il se pourrait qu'un modèle inédit de gouvernance émerge de Carthage.

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