La leçon magistrale de Bourguiba et Mendès France pour vaincre le chômage

" L'expérience tunisienne signifie que l'élimination du chômage est à la porté de tout gouvernement. Elle démontre que le maintien du sous-emploi ne peut s'expliquer que par le défaut d'une volonté réelle d'y mettre fin, par l'acceptation d'un état séculaire d'inaction et de misère, par la résignation que les privilégiés ont si facilement à l'égard des malheureux. » Gabriel Ardant 1961

La Tunisie doit son indépendance à deux frères en politique : Habib Bourguiba et Pierre Mendès France. L'un et l'autre incarnèrent le désintéressement personnel et le dévouement à leur pays qu'ils ont marqué de leur empreinte. Mendès France était le maître à penser de Bourguiba. Inlassablement, le tunisien cherchera à imiter son modèle, le surpassant parfois et pas seulement dans la longévité de sa gouvernance : trente ans pour l'un, 232 jours pour l'autre. Jamais, jusqu'à sa mort, le portrait de l'ancien Président du conseil français ne quittera le bureau du leader tunisien ; hommage fidèle du colonisé à son libérateur, mais aussi à celui qui lui révéla quelques recettes d'économies pour vaincre le sous développement. 

Le 20 mars 1956, la Tunisie accédait à l'indépendance. Le pays pansait encore les blessures de l'effort de guerre, du passage des armées de Rommel et de la lutte de libération nationale. Il était exsangue : électricité, eau potable, routes, aspirine, chaussures...tout manquait sauf les drapeaux. Car malgré la misère, la nation en espérance pavoisait. L'enthousiasme était devenu la respiration de tout un peuple soulevé par une indescriptible ardeur patriotique doublée d'une incroyable abnégation : « bledi kbel awlèdi » (mon pays avant mes enfants). 

Bourguiba le zaïm adulé excellait en toute chose excepté en économie et en finance. Il ignorait le commerce et méprisait l'argent. De tous les conseillers qui l'entouraient, aucun dans ces domaines n'avait d'expérience affirmée. Comment vaincre le chômage qui réduisait plus de dix pour cent de la population en cohortes nomades ? 350 000 miséreux ! Entre collectivisme de Moscou et libéralisme de Washington, le « Combattant suprême » était à la recherche d'un modèle non aligné  pour extraire la Tunisie du sous développement. 

Le choix de la troisième voie allait de soi : puisque Mendès France avait arraché l'indépendance à la France, il fallait continuer à lui faire confiance et mettre en pratique sa théorie du plein emploi. Encore fallait-il ne pas le crier sur tous les toits car il eut été mal compris des bien-pensants de l'époque que l'émancipateur de la Tunisie fit ouvertement appel aux idées de l'occupant qu'il avait combattu.

C'est ainsi que Gabriel Ardant sera discrètement missionné auprès d'un quarteron de proches de Bourguiba pour leur inspirer quelques orientations. Ardant était alors considéré en France comme le plus éclairé des inspecteurs des finances de l'après guerre. En 1954 avec Pierre Mendès France il avait cosigné « La science économique de l'action », ouvrage qui fait encore autorité en matière de politique de l'emploi dans la bibliothèque de quelques rares socialistes français.

Par un beau jour d'hiver 1959, dans un discours radiodiffusé, Bourguiba annonça solennellement sans crier gare, que tout chômeur qui se présenterait devant l'un de ses treize gouverneurs obtiendrait dans l'heure un emploi. Il promit un salaire journalier de 200 millimes et un kilo et demi de semoule. C'était une paye modeste, mais suffisante pour vaincre la faim et recouvrer la dignité. La mesure ne coûtait rien car quelques mois plus tôt, le leader tunisien en visite à Washington avait refusé tout armement mais accepté un don de 45 000 tonnes de blé.

À ses gouverneurs stupéfaits de se voir changés en chefs d'entreprises il disait : débrouillez-vous, faites fonctionner vos méninges dabrou rouskoum. Chacun d'entre eux reçut la dotation budgétaire et des camions de céréales. 

En quelques semaines, le pays qui comptait 3,8 millions d'habitants, se transforma en fourmilière. Au bout de seulement quatre mois, on comptait 150 000 chômeurs enrôlés ! Des routes, des maisons, des retenues d'eau, des plantations, des ateliers...Rien qu'à Gafsa, 120 chantiers populaires employant cent, deux cents ouvriers ! À la fin de la journée, chaque « travailleur » recevait son salaire. Il y avait bien quelques tire-au-flanc qui se faisaient rabrouer par le cabran (caporal de chantier) mais l'enthousiasme stimulé par le puissant parti nationaliste le Néo Destour faisait des miracles. Emancipé, le peuple des travailleurs assumait son nouveau destin. Partout on se mit à forger des pelles et des pioches, à creuser les canaux d'irrigation et des citernes, à planter les arbres qui dans cinq ou dix ans donneraient des fruits qui seraient récoltés, transformés, exportés... Le travail crée le travail... C'était la théorie de Mendès France et Ardant. Simple, simpliste , efficace, probant. Très vite on s'aperçut que les chantiers populaires étaient un régulateur social auquel avaient également recours les travailleurs intermittents et les saisonniers. Désormais assuré de ne plus chômer, l'ancien colonisé découvrait concrètement toute l'ampleur du changement : dignité et citoyenneté dans l'indépendance, et surtout pain à chaque repas.

Piloté de front avec une politique de scolarisation intensive et d'émancipation de la femme, le jihad contre le sous développement engendrera des bouleversements profonds de toutes natures. Ainsi, la déconcentration du pouvoir central au profit des gouverneurs de province permit de briser la bureaucratie jacobine héritée de la Régence française, de libérer les initiatives de la base. Mais aussi et de façon inattendue au plan vestimentaire, car progressivement les ouvriers agricoles échangèrent gandoura et séroual pour blouson et pantalon qui sont bien plus commodes au labeur... 

Certes, au début du processus, les chantiers populaires se contentaient de casser des cailloux, mais peu à peu, des projets productifs plus ambitieux furent inaugurés. Après quelques mois, il devint indispensable d'encadrer la croissance retrouvée par une politique de planification quinquennale à l'échelle nationale. Ahmed Ben Salah, l'un des plus talentueux hommes d'État tunisiens en sera le maître d'oeuvre dévoué.

Bien entendu, cette dictature du plein emploi n'allait pas de soi. Bourguiba devait quotidiennement stimuler les volontés. Inlassablement il parcourait les provinces visitant les villages, s'adressant aux foules dans la langue tunisienne, derja celle du peuple comprise de tous, plutôt qu'en arabe classique inaccessible aux illettrés. Selon les conseillers socialistes français il était en effet indispensable que les réformes soient parfaitement explicitées et que le gouvernement établisse « une intimité affectueuse » avec l'opinion. Chaque jour, la chronique d'Abdelaziz Al Aroui sur Radio Tunis faisait résonner les propos de Bourguiba en les magnifiant sur le ton de la confidence. Cette méthode relevait de la même stratégie de communication que les « causeries du samedi » de Mendès France sur Radio Programme Parisien. La France en 1954 puis la Tunisie en 1957 innovèrent une posture nouvelle, celle de  « la parole humaine en politique » qui allait devenir fondamentale pour tous les gouvernants.

Sur l'expérimentation de sa théorie du plein emploi, Gabriel Ardant a publié chez Calman Levy en 1961« La Tunisie d'aujourd'hui et de demain » un ouvrage que l'on serait bien inspiré de rééditer. En voici la brève conclusion : « L'expérience tunisienne signifie que l'élimination du chômage direct est à la porté de tout gouvernement. Elle démontre que le maintien du sous-emploi ne peut s'expliquer que par le défaut d'une volonté réelle d'y mettre fin, par l'acceptation d'un état séculaire d'inaction et de misère, par la résignation que les privilégiés ont si facilement à l'égard des malheureux. »

On serait tenté de commenter ces propos tenus il y a un demi siècle à la lueur du chômage qui ronge aujourd'hui deux pays dont les destins sont liés. Entre la France et la Tunisie le commerce en tous genres n'a jamais été aussi fusionnel. Mais il reste fragiles, alors pour le consolider, les énarques parisiens donneurs de leçons continuent de se presser autour de la casbah. Ainsi, le mois prochain, en grande pompe, le gouvernement français désignera un « Haut responsable de la coopération industrielle et technologique franco-tunisienne » selon l'exemple de « Monsieur Algérie » Jean-Louis Levet qui depuis trois ans, est parvenu à créer « du lien » entre les fournisseurs d'emplois des deux rives de la Méditerranée. Aux dernières nouvelles, Matignon serait à la recherche d'un homme providentiel ! Mais y a t-il encore des Gabriel Ardant ?

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