L'Arc-en-ciel de Christo

Au commencement est l'oubli, l'évasion vers le rêve, la rencontre avec la beauté...J'ai lu le choc dans les yeux d'une parisienne au sourire éclatant. Elle était comme moi figée, la tête levée vers des nuages blancs qui jouaient dans le ciel à tamiser la lumière pour mieux éclairer la surprise.

Lorsqu’on est né à Paris, qu’on y a grandi, rugi, défilé, dénigré, on est blasé. La Bastille, la République, la rue d'Enfer et le Boul'Mich, on connait. Mais vers les quartiers huppés de la rive droite, du côté des Champs Élysées et de la Concorde, on se sent un peu perdu. On se méfie des grand espaces, on préfère l’intimité de la Contrescarpe et de la Butte-aux-Cailles. C’est pourquoi sans doute, la place de l’Étoile-Charles de Gaulle est un lieu parfaitement dédaigné des parisiens. C’est un petit boulevard rond encombré qui tourne autour de l’Arc de Triomphe, monument que seuls les touristes et les anciens combattants prennent le risque d’approcher. Les uns montent à son sommet pour respirer le bon air de la capitale, les autres se recueillent devant la flamme du soldat inconnu.

Pour mieux contempler l’Arc de l’Étoile, on a barré douze avenues, provoquant l’embouteillage du siècle (c’est à cette seule condition que la Maire de Paris avait donné sa permission). Du monumental bloc de pierres ajustées, gravées et sculptées, un couple d’artistes en a fait un paquet. Emballé c’est pesé. 

Ben le Parigot pourtant blasé en a laissé tomber son mégot. Le frisson de l’émotion est inoubliable. L’oeuvre fait corps avec la ville. Le premier monument aux morts de France est dissimulé, travesti, habillé, transformé, mais finalement sublimé. Il fallait oser créer une oeuvre en la cachant. Voiler le glorieux passé, suspendre le souvenir pour signaler l’avenir. Difficile de commenter l’oeuvre unique et éphémère devant laquelle on a envie de poser son fauteuil pour gamberger tranquillement sur ce que Baudelaire ou Malraux en auraient pensé.

En ce lieu où le 1er juin 1885, trois millions de parisiens sont venus rendre hommage au grand Victor Hugo dont le cercueil avait été exposé toute la nuit sous le monument voilé de noir, l’esprit est tenté de divaguer. Aujourd’hui, le gigantesque linceul argenté qui couvre la mémoire des victimes de victoires semble oser suspendre le temps de l’Histoire de France.

Christo et Jeanne-Claude ne sont plus de ce monde. Christo Javacheff, résistant bulgare avait épousé Jeanne-Claude, fille du Général de Guillebon, héros de la seconde guerre mondiale qui libéra Paris à la tête de la deuxième division blindée.  Avant de mourir, le couple Christo avaient formé le projet fou d’emballer l’Arc de Triomphe. Sa réalisation posthume est une première dans l’Histoire de l’art car jamais on ne fut témoin d’une oeuvre conçue par des défunts. 

Reset. Revenons au visuel. L’art du wrapping est l’art de l’emballage. Un joli paquet est habituellement la promesse d’une agréable surprise mais ici, le contenant occulte le contenu. On a envie de le poser sur la cheminée sans l’ouvrir. La majesté du monument est magnifiée par son costume, un peu comme le mannequin par la robe du grand couturier

Le fourreau de l’Arc de Triomphe est gigantesque. Pas moins de 25 000 m2 de tissu en propylène on été cousus, ajustés, ficelés par 3 km de fils tendus. Des dais de 50 mètres ont été déroulés depuis le sommet jusqu’au sol par une centaine de « petites mains » très qualifiées aidées par un millier de journaliers. L’ensemble a coûté 14 millions mais pas un sou au contribuable. L’éthique de Christo est révolutionnaire. La ville de Paris et le ministère de la Culture qui financent de couteuses oeuvres pérennes devraient en prendre de la graine.

La toile est blanche argentée, son revers est bleu, les cordages sont rouges. Au gré des orages et du vent, les trois couleurs se révèleront indiciblement. L’oeuvre n’est pas figée comme le socle qu'elle couvre, elle semble bouger. Le tissu plisse et tressaille aux assauts du vent, la réverbération du soleil crée un paysage en perpétuel changement. La nuit, les projecteurs caressent le drapé, alors les ombres mystérieuses se dérobent à l’approche des curieux attirés par la flamme du soldat inconnu qui jaillit du coeur de cette prodigieuse cathédrale animée. 

Dimanche 3 octobre prochain on hissera au centre de l’Arc l’immense pavillon tricolore; puis le lendemain, on déshabillera le dernier triomphe posthume du couple de poètes désormais à jamais parisiens.

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