« L’histoire est une succession d’événements dont chacun est une suite de circonstances et d’instants, et chaque instant concentre de multiples possibilités, dans des circonstances variées où le hasard peut parfois jouer un rôle décisif. Le pas de l’Histoire est rythmé par le rapport dialectique entre les circonstances, l’instant et la décision humaine. »[1]
L’historien italien Emilio Gentile évoque ici les acteurs de la « Marche sur Rome » de 1922, cette prise du pouvoir par le fascisme dont nous savons aujourd’hui, après coup, quelles souffrances et quels drames elle allait engendrer au cœur d’un sombre XXe siècle. Mais ces mots pourraient aussi évoquer d’autres catastrophes qui ont marqué cette non moins sombre année 2015.
Le sous-titre de la version française de l’ouvrage d’Emilio Gentile insiste à tort sur l’association qu’effectue brièvement l’auteur avec la révolution russe alors que sa thèse principale, plus intéressante, porte sur la manière dont cette irruption du fascisme au pouvoir n’a pas été suffisamment prise au sérieux sur le moment par celles et ceux qui allaient en être les victimes.
D’un côté, l’incertitude qui caractérise le temps présent, y compris les présents du passé, situés dans le passé ; de l’autre, l’importance largement décisive, dans la mesure du possible, des choix des acteurs et actrices au fil des situations examinées par les sciences sociales, et l’histoire en particulier : ces deux aspects, ces deux notions valent aussi pour l’histoire toute récente et pour l’actualité. Et il y a lieu de les relier puisque les choix effectués dans l’incertitude immédiate prennent rétrospectivement du sens, et parfois d’autres significations, dans des temporalités plus larges, en amont ou à venir.
Les acteurs et actrices en question sont bien sûr potentiellement nombreux, visibles ou invisibles. Ils peuvent être des bourreaux comme des victimes. Ils peuvent être des témoins ou des tiers vis-à-vis d’une situation donnée. Ils peuvent être des individus ou s’inscrire dans un collectif. Etc.
Attentats, terreur, horreur. Mais aussi centaines de milliers de réfugiés souvent mal ou pas accueillis, dont plusieurs milliers sont morts de leur voyage. Mais aussi catastrophe humanitaire, et humaine, dans des pays soumis à d’aveugles politiques d’austérité. L’année 2015 n’aura manqué ni de bourreaux, ni de victimes. La question de la « décision humaine » s’y est posée à travers tous ses drames. Elle n’aura pas manqué non plus d’incertitude. L’examen critique du passé, comme dans le livre de Gentile sur l’avènement du fascisme, a de quoi nous alerter sur ce qui se passe dans notre présent et sur les mutations effectives et peut-être durables que nous sommes en train de vivre et qui sont régressives sur le plan des droits humains. Il a de quoi nous signifier que ceux que l’on aurait tendance à regarder comme des bouffons sont peut-être en train d’engager des tournants durables et de construire des murs de séparation d’une grande ampleur et d’une grande solidité. Mais sans oublier non plus que rien n’est jamais inéluctable, que tout dépend aussi de « décisions humaines » et que si des conquêtes et des résistances, bien souvent improbables dans leur temps, ne nous avaient pas précédés, nous n’aurions pas grand-chose à défendre ou à perdre en cette période de grandes turbulences.
Charles Heimberg
[1] Emilio Gentile, Soudain, le fascisme. La marche sur Rome, l’autre révolution d’octobre, Paris, Gallimard, 2015, p. 14 [édition originale : E fu subito regime. Il fascismo e la marcia su Roma, 2012).