Un "mouvement des sardines" qui ne mord pas à l'hameçon de la haine salvinienne

Depuis quelques jours émerge, en Italie, un "mouvement des sardines" dont les contenus relèvent d'un antifascisme constitutionnel et d'un refus du souverainisme et de la haine.

L'horizon du paysage politique italien, il faut bien le reconnaître, était plutôt sombre depuis quelque temps, sans qu'une alternative progressiste à la domination d'une dérive identitaire, souverainiste et haineuse ne semble émerger; notamment, parce que la gauche, au sens large mais authentique du terme, paraissait terrassée.

Premier rassemblement du "Mouvement des sardines" à Bologne le 14 novembre. Avec le slogan "Bologne ne mord pas à l'hameçon". Source: "El Itagnol" Premier rassemblement du "Mouvement des sardines" à Bologne le 14 novembre. Avec le slogan "Bologne ne mord pas à l'hameçon". Source: "El Itagnol"

Or, voilà que depuis quelques jours, un "mouvement des sardines" occupe des places pour protester contre des réunions électorales de Salvini et de la Lega. Le tout premier de ces rassemblements a eu lieu le 14 novembre à Bologne, ville emblématique de l'histoire de la gauche italienne. Après de nombreux autres rassemblements qui ont connu un succès croissant, avec par exemple 40'000 personnes le 30 novembre à Florence, il s'est étendu le lendemain au Mezzogiorno avec un rassemblement de 2'000 personnes à Tarente, dans les Pouillles, ville meurtrie à la fois par la pollution industrielle et la désindustrialisation.

Logo officiel du "Mouvement des sardines" qui peut être légendé en fonction de chaque lieu de rassemblement Logo officiel du "Mouvement des sardines" qui peut être légendé en fonction de chaque lieu de rassemblement

Aujourd'hui, nul ne sait ce que deviendra ce mouvement, s'il ne sera qu'une mobilisation ponctuelle ou s'il trouvera une issue pour peser d'une manière ou d'une autre dans l'évolution politique et civique à venir de l'Italie.

Tiré de "La Repubblica", 7 novembre 2019 Tiré de "La Repubblica", 7 novembre 2019

Il me semble toutefois utile de connaître et faire connaître la parole de ces quatre jeunes trentenaires (Giulia, Andrea, Roberto et Mattia) qui ont été ensemble à l'initiative de ce "mouvement des sardines". Ils s'expriment dans la presse, ils ont déposé un logo qui peut être légendé en fonction de chaque lieu (lieu qui "non si lega", ne se lie pas, mais surtout ne se ligue pas; ou lieu qui "si slega", se détache de la Lega), et ils ont surtout rédigé un manifeste reproduit ci-dessous en français.

"Chers populistes, vous l'avez compris. La fête est finie.

Depuis trop longtemps, vous tirez les ficelles de nos sentiments. Vous les avez trop tirées et elles se sont cassées. Pendant des années, vous avez retourné le mensonge et la haine contre nous et nos concitoyens : vous avez combiné vérité et mensonge pour leur faire se représenter le monde de la manière qui vous arrangeait. Vous avez profité de notre bonne foi, de nos craintes et de nos difficultés pour détourner notre attention. Vous avez choisi de noyer votre contenu politique sous un océan de communication vide. Il ne reste plus rien de ce contenu.

Depuis trop longtemps, nous vous laissons faire.

Pendant trop longtemps, vous avez ridiculisé des arguments très sérieux pour vous protéger en jetant tout dans votre raffut.

Pendant trop longtemps, vous avez poussé vos partisans les plus fidèles à insulter et à détruire la vie des gens sur Internet.

Pendant trop longtemps, nous vous avons laissés libres, parce que nous étions stupéfaits, abasourdis, horrifiés de voir à quel point de bassesse vous pouviez tomber.

Maintenant, vous nous avez réveillés. Et vous êtes les seuls à avoir peur. Nous sommes descendus sur une place, nous nous sommes regardés dans les yeux, nous nous sommes comptés. C'était de l'énergie pure. Savez-vous ce que nous avons compris ? Qu'il nous suffit de regarder autour de nous pour découvrir que nous sommes nombreux, et beaucoup plus forts que vous.

Nous sommes un peuple de gens normaux, de tous les âges : nous aimons nos maisons et nos familles, nous essayons de nous engager dans notre travail, dans le volontariat, le sport, les loisirs. Nous mettons de la passion à aider les autres, quand et comme nous le pouvons. Nous aimons les choses divertissantes, la beauté, la non-violence (verbale et physique), la créativité, l'écoute.

Nous croyons toujours en la politique et aux politiciens avec un P majuscule. En ceux qui essaient, même en se trompant, qui pensent à leur intérêt personnel seulement après avoir pensé à celui de tous les autres. Il en reste peu, mais ils sont là. Et nous reviendrons pour leur donner du courage et leur dire merci.

Il n'y a rien dont vous devez nous libérer, c'est nous qui devons nous libérer de votre omniprésence oppressive, à partir d'Internet. Et nous le faisons déjà. Parce que grâce à nos pères et mères, grands-pères et grands-mères, vous avez le droit à la parole, mais vous n'avez pas le droit d'avoir quelqu'un qui reste là à vous écouter.

Nous sommes déjà des centaines de milliers, et nous sommes prêts à vous dire que ça suffit. Nous le ferons dans nos maisons, sur nos places et sur les réseaux sociaux. Nous partagerons ce message jusqu'à ce que vous ayez le mal de mer. Parce que nous sommes des gens qui nous sacrifierons pour convaincre nos voisins, parents, amis et connaissances que vous leur mentez depuis trop longtemps. Et soyez assurés que nous allons les convaincre.

Vous êtes allés trop loin dans vos eaux troubles et trop loin de votre havre de sécurité. Nous sommes les sardines, et maintenant vous nous trouverez partout. Bienvenue dans une mer ouverte.

"Il est clair que la pensée est ennuyeuse, même si celui qui pense est muet comme un poisson. En fait, c'est un poisson. Et en tant que poisson, il est difficile à bloquer, parce que la mer le protège. Comme la mer est profonde"."

"Com'è profondo il mare", une célèbre chanson de Lucio Dalla, est ainsi devenue l'hymne du "mouvement de sardines". C'est en quelque sorte aussi un appel à prendre en considération la complexité des problèmes qui se posent dans la société.

Lors du rassemblement de Florence, un jeune orateur a précisé qu'il y "avait ici de l'espace pour toutes les sardines. Mais pas pour les piranhas". Plus généralement, il est intéressant de constater à quel point le langage développé dans le cadre de ce mouvement inédit se réfère volontiers à la Constitution italienne et à ses valeurs démocratiques et antifascistes, certes bien malmenées ces derniers temps. La comparaison entre cette Constitution de rupture avec une dictature et d'autres constitutions situées davantage en continuité révèle bien des différences, comme dans le cas de l'Espagne, avec notamment sa monarchie et sa répression politique, mais bien plus encore comme dans le cas dramatique d'un Chili soumis aujourd'hui à une violence d'État extrêmement grave. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas eu d'autres formes de continuité en Italie, la différence étant alors que c'est en principe contraire à la Constitution.

Enfin, la question se pose déjà d'un éventuel élargissement du "mouvement des sardines" en lien avec l'Union européenne et tous les pays qui connaissent une montée de l'extrême-droite identitaire. Des rassemblements de "sardines" hors de l'Italie sont d'ores et déjà prévus.

À quelques jours du cinquantenaire de l'attentat de Piazza Fontana à Milan, il serait réconfortant de voir l'antifascisme italien retrouver la vigueur qui nous est nécessaire.

Charles Heimberg (Genève)

 

Mise à jour du 2.12.2019

Dans un article de "La Repubblica", "Du laboratoire de Bologne à l'épreuve de la politique. Les sardines en congrès", la question du devenir du "mouvement des sardines" est analysée de manière plus approfondie. Mattia Santori, Andrea Garreffa, Roberto Morotti et Giulia Trappoloni, interviewés pour la première fois tous ensemble, expliquent en quoi consiste le laboratoire des sardines. Le 14 décembre, il se réunira à Rome. Est-ce que ce sera un congrès? "Disons que nous prendrons une bière tous ensemble et que chacun aura son mot à dire. En attendant, nous espérons aussi remplir Piazza San Giovanni le 14 décembre. Nous avons l'intention d'organiser une grande manifestation avec soixante mille sardines." Pourquoi soixante mille ? "Ce sont les 6'000 de la première fois multipliés par dix. Et le lendemain, nous commencerons à dialoguer avec la politique. Parce que "la politique a besoin de nous", ce n'est pas seulement un slogan".

De son côté, Franco Berardi, dit Bifo, figure historique des mouvements sociaux et alternatifs bolognais, constate que les "sardines" sont en quelque sorte "la place de la courtoisie, ce qui est un peu devenu un oxymore". Il s'amuse des tentatives de récupération par "le Parti démocrate et cette gauche qui ont produit leur inconfort, leur désarroi". Il affirme en particulier que "pour un jeune homme d'aujourd'hui, il n'y a que deux possibilités : soit être une sardine, se forçant à espérer, soit être comme le protagoniste du film "Capharnaüm" [de Nadine Labaki], qui va à la police et dénonce ses parents pour lui avoir donné la vie."

"La Repubblica", 2 décembre 2019. Capture d'écran "La Repubblica", 2 décembre 2019. Capture d'écran

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.