La Grève générale de 1918 en Suisse: un documentaire qui brouille les esprits

À quelques mois de la commémoration du centenaire de la seule grève générale que la Suisse ait connu, un documentaire diffusé sur les chaînes publiques de télévision brouille son interprétation et reconstruit les faits d’une manière téléologique, au service d’une idéologie de concordance.

Le documentaire d’Hansjürg Zumstein est intitulé La Grève générale de 1918. La Suisse au bord de la guerre civile. C’est dire si son titre est déjà tout un programme. Bien sûr, la mobilisation de 250'000 grévistes dans tout le pays durant trois jours a constitué un événement majeur pour la Suisse moderne. Il a eu des conséquences significatives dans la gestion de la conflictualité sociale et a présenté un double visage : celui d’abord d’une belle affirmation de ses droits par une classe ouvrière réduite à la misère par le contexte de la guerre ; celui ensuite d’une véritable contre-révolution bourgeoise qui aura des effets durables. Mais ce que la Suisse a vraiment risqué au fil de ces trois journées, ce n’est pas une guerre civile, mais c’est davantage une occupation militaire, voire l’instauration pour quelque temps d’une forme de dictature des nantis et des conservateurs.

Capture d'écran sur le site de la RTS, mars 2018 Capture d'écran sur le site de la RTS, mars 2018

Le film de Zumstein, dont les conseillers historiques ont été Rudolf Jaun, ancien professeur d’histoire militaire, et Hans Peter Treichler, journaliste et historien de la culture, se présente comme une sorte de docufiction dans la mesure où il est parsemé de scènes de reconstitution historique qui sont peu convaincantes et n’aident pas à la compréhension de ces événements collectifs du passé. Mais c’est également un documentaire dans lequel on voit beaucoup d’images d’archives, avec une musique répétitive assez pénible ; et au cours duquel plusieurs historiens et historiennes ayant une fine connaissance de cette histoire sociale s’expriment tour à tour dans le cadre d’un montage très découpé qui laisse un grand pouvoir narratif à l'auteur.

Les scènes de reconstitution sont parfois caricaturales, comme quand Robert Grimm, principal dirigeant de la grève, est interrogé dans un train par deux jeunes femmes admiratives qui veulent le faire parler de Lénine et de son amante ; ou lorsque les deux protagonistes que sont Grimm et Emil Sonderegger, le principal officier militaire chargé de la répression, prennent des décisions de grande importance lors de scènes privées mettant en exergue une prétendue influence décisive de leurs femmes respectives. Au final, ces reconstitutions et leurs scènes principales donnent à voir une confrontation théâtrale entre Grimm, Sonderegger et le président de la Confédération suisse Felix Calonder. Et cette réduction à des affrontements personnels n'est guère convaincante s’agissant d’un mouvement social, d’un mouvement de masse dont la dynamique réelle a été éminemment collective.

Ce mélange des genres entre propos de chercheurs et scènes reconstituées ne manque pas d’interroger. Les interventions des différents historiens et historiennes sont en général pertinentes, mais elles sont brèves et séquencées, se succédant même en rafales. Ainsi, quand un Jakob Tanner évoque l’idée de guerre civile, on ne sait pas dans quel contexte il tient ces propos. Quand un Sébastien Guex parle de manière pertinente de dérive vers une occupation militaire et une dictature, son propos est intégré, mais sans aucun effet ultérieur sur l’orientation de la narration et de sa conclusion. Il en va de même quand un Marc Perrenoud met en évidence la catastrophe que constitue l'effondrement de l'Allemagne pour des officiers formés sous le modèle prussien, ainsi que leur peur obsessionnelle, et irrationnelle, de la contagion révolutionnaire.

Certes, le film rend compte de certains aspects importants de cette grève : la misère ouvrière incarnée par le problème initial du prix du lait présenté comme la première préoccupation des dirigeants ouvriers, l’ampleur de la répression militaire intérieure, les situations différentes entre Suisse alémanique et Suisse romande, le contexte immédiat de la fin de la Grande Guerre et de l'épidémie de grippe dite espagnole, les effets à court et moyen terme de la mobilisation en matière de concessions sociales, etc. Sa dramaturgie suggère fort à propos l'incertitude des protagonistes d'alors. Le spectateur accède aussi à des informations pertinentes, comme nous l'avons souligné, grâce à la riche palette d'historiens et historiennes qui interviennent. Mais après une heure trente de cette succession de propos scientifiques, de reconstitutions simplificatrices et d’images d’archives dans une ambiance musicale irritante, c’est surtout la conclusion du documentaire de Zumstein qui prête à discussion avec des textes qui synthétisent et donnent un sens problématique à ce qui a précédé.

On voit d’abord un Robert Grimm vieilli et malade se torturer l’esprit pour se résoudre à appeler les socialistes suisses à se rallier à l’idée de défense nationale face à la menace fasciste (ce qu'ils feront en janvier 1935 en congrès à Lucerne) ; la scène rappelle les conditions analogues dans lesquelles il avait appelé les ouvriers à arrêter la grève à la fin de son troisième jour sous la (première) menace du gouvernement suisse, le Conseil fédéral. On voit aussi un Emil Sonderegger devenu au début des années trente un véritable fasciste, bien en vue au sein des mouvements frontistes, obnubilé par la menace communiste et grand admirateur de Mussolini.

Et qu’est-ce que le film nous fait alors lire en conclusion après que le Parti socialiste ait voté ce ralliement à la défense nationale ? « Après ce changement de position, les bourgeois et les sociaux-démocrates lutteront conjointement contre les fascisme. » Puis : « Ensemble, ils créeront également l’AVS, l’assurance vieillesse et survivants, l’une des principales revendications de la grève générale. » Et ensuite : « Les frontistes ne prendront jamais vraiment pied en Suisse. Leur leader, Emil Sonderegger, meurt peu de temps avant que la social-démocratie ne reconnaisse l’armée. » Enfin : « Durant la Deuxième Guerre mondiale, le Conseil fédéral bourgeois nomme Robert Grimm responsable de l’approvisionnement en carburant. Grimm meurt en 1958 comme politicien hautement estimé. »

Ainsi, la leçon qui nous est assénée est vite tirée. Grimm a eu la sagesse d’éviter une guerre civile, puis de reconnaître l’armée pour affronter le fascisme. Il incarne ce mouvement socialiste qui va s’associer raisonnablement à la bourgeoisie pour créer la prévoyance sociale juste après la Seconde Guerre mondiale. Au contraire, Sonderegger, qui avait violemment réprimé le mouvement social de 1918, s’est compromis dans les mouvements frontistes et a sombré dans le fascisme. C’est une brebis galeuse qui s’est écartée de la concordance et de la démocratie.

Cette narration de 2018 est de nature téléologique dans la mesure où elle applique au moment 1918 ce que nous savons aujourd’hui de ce qui est advenu, notamment la forte intégration du Parti socialiste suisse et des syndicats dans une concordance mythique dont il s’agit par ailleurs de minimiser les limites du point de vue des plus démunis. Elle exonère surtout les milieux dominants, patronaux et conservateurs de l’époque, ainsi que le gouvernement qui en émanait, de leur violence sociale sans concession. Enfin, dans une posture régressive par rapport aux acquis des travaux de la Commission d’experts Suisse-Seconde Guerre mondiale publiés en 2002 sous la direction de Jean-François Bergier, elle évoque une Suisse démocratique et consensuelle qui aurait combattu un fascisme qui n’aurait été ni opérant à l’intérieur du pays, ni présent au cœur de ses relations économiques avec ses voisins. Ainsi prévaut un récit lisse, tournant le dos à la complexité et aux aspects sombres du passé, comme il prévalait déjà durant la Guerre froide.

Pour une autre histoire de la Grève générale de 1918

Il est assurément discutable de traiter de la Grève générale de 1918 et de sa répression sans dire un mot des gardes civiques qui se sont constituées dans les grandes villes au sein d’innombrables composantes de la sociabilité bourgeoise pour casser ce mouvement social : et qui représentent des prémisses de l’extrême-droite fascisante des années trente, laquelle n’a pas seulement relevé de l’aventure individuelle d’un Sonderegger. De même, l’un des enjeux de ce mouvement était de savoir s’il pourrait s’allier à la paysannerie, ce qui n’a pas été le cas. Or, on trouve là l’origine d’un Parti des Paysans et Bourgeois qui deviendra beaucoup plus tard le parti d’extrême-droite de Christoph Blocher, intitulé mal à propos en français Union Démocratique du Centre. Enfin, la question des profiteurs de guerre en Suisse n’a pas le traitement qu’elle mérite. Il suffisait pourtant pour cela de se référer par exemple au témoignage proposé dans un film de Jacqueline Veuve et Philippe Schwed qui était destiné aux écoles au début des années soixante-dix : un témoin de l'époque, le socialiste vaudois Arthur Maret, y évoque les propos ahurissants dans un train d’une femme qui regrettait que la guerre ne se prolonge pas tant les affaires de l’entreprise familiale étaient fleurissantes…

L'intelligibilité du passé dépend aussi de nos focales d'observation, notamment temporelles. Ainsi, il n'est guère question dans ce documentaire de la vague de grèves et de conflits sociaux qui a fortement marqué la Suisse durant les années d'avant la guerre, et aussi de la guerre. La période examinée va de quelques mois avant la grève jusqu'au début de 1935, alors que ses effets politiques, mémoriels et idéologiques, analysés par Hans Ulrich Jost, se sont prolongés bien au-delà, jusqu'à l'apparition, un demi-siècle plus tard, de travaux historiographiques critiques.

S’il est souhaitable de proposer une autre histoire de la Grève générale de 1918 que celle qui est suggérée par le documentaire d’Hansjürg Zumstein, cela pose aussi la question de la transmission de l’histoire, d’une intelligibilité du passé et du présent, et de la posture que prennent pour ce faire les auteurs de ce genre de films. Il est bien sûr réjouissant que le service public audiovisuel produise et diffuse des films qui fassent mieux connaître cet épisode mal connu de l’histoire cent ans après les faits. Mais les exigences de la synthèse narrative, de la clarté des propos et de l’attractivité auprès d’un public élargi n’imposaient pas pour autant une telle confusion des genres entre documentaire et fiction, une telle simplification de l’analyse. Elles ne rendaient pas inéluctable ce procédé par lequel l’auteur nous impose un point de vue discutable sous l’apparence d’une factualité renforcée par une abondance de propos d’historiens et historiennes... qui n'ont pas eu la maîtrise de cette synthèse.

Charles Heimberg (Genève)

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