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Billet de blog 3 janv. 2011

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À propos de « Cesare Battisti »

L’une des dernières décisions du président brésilien Lula aura donc été de ne pas laisser extrader Cesare Battisti en Italie où il a été condamné à perpétuité par contumace.

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L’une des dernières décisions du président brésilien Lula aura donc été de ne pas laisser extrader Cesare Battisti en Italie où il a été condamné à perpétuité par contumace.

Mais qui est Cesare Battisti ? Un ancien délinquant ? Un ancien activiste d’extrême-gauche ? Un écrivain renommé ? La cible d’un acharnement de l’appareil judiciaire transalpin ? Un réfugié envers qui la République française n’a pas tenu parole ?

Quels qu’aient été ses délits de jeunesse, Cesare Battisti est sans doute un peu de tout cela. C’est pourquoi il avait été accueilli en France, avec d’autres, au nom d’une politique d’asile qui n’aurait pas dû être reniée. Elle l’a été avant que les autorités italiennes ne prennent la moindre initiative pour un règlement politique des blessures desdites années de plomb. Mais n’était-il, n’est-il pas venu le moment de tenter de les dépasser après que de si nombreuses années se soient écoulées ? Car il n’est pas question ici de crimes de masse, de crimes contre l’humanité. Il n’est pas question d’imprescriptibilité.

La campagne contre Cesare Battisti qui s’est ravivée ces jours-ci en Italie donne à nouveau lieu là-bas à un étrange accord des principales forces politiques du pays. Il s’agit de faire valoir la légitimité des décisions de l’appareil judiciaire italien. L’idée est particulièrement paradoxale de la part des ténors d’une majorité chancelante dont le chef ne cesse de vociférer contre des juges qu’il traite de tous les noms d’oiseaux pour tenter de les empêcher d’agir à son encontre. Mais on comprend mieux, du coup, que l’opposition démocratique s’efforce de défendre coûte que coûte la fonction judiciaire et le respect de ses décisions.

Cela dit, faut-il pour autant qu’elle perde tout sens critique à l’égard de ce qu’il faut bien désigner comme des abus ? L’affaire Adriano Sofri, du nom de cet ancien dirigeant de l’organisation d’extrême-gauche Lotta continua condamné à vingt-deux années de prison pour incitation au meurtre sur la seule foi d’un témoignage des plus douteux, a par exemple été magnifiquement analysée par l’historien Carlo Ginzburg dans Le juge et l’historien (un très beau texte publié en français par les Éditions Verdier en 1997). N’a-t-elle pas montré la gravité des carences et des abus possibles de l’appareil judiciaire transalpin ? N’a-t-elle pas mis en évidence qu’il y avait effectivement un problème dans la manière dont étaient traités les anciens activistes de l’extrême-gauche italienne d’une période si pleine d’épais mystères, caractérisée par une stratégie de la tension qu’orchestraient les pouvoirs dominants, et dont l’histoire réelle reste à écrire ?

Cette vague de fond dans les médias transalpins et cette réaction unitaire allant du centre-gauche à la droite extrême de l’échiquier politique pour dénoncer la décision du président Lula comme un affront à l’Italie et à sa démocratie sont difficiles à comprendre en dehors de la péninsule. La visibilité médiatique des proches des victimes des crimes dont Battisti est accusé y est sans doute pour quelque chose. Et cette posture n’a bien évidemment rien d’étonnant de la part des milieux les plus réactionnaires du pays. Cependant, comme le souligne l’historien Adriano Prosperi qui parle d’une gifle en reliant le refus d’extradition à l’affairisme ambiant (La Repubblica, 2 janvier 2010), une ferme volonté démocratique s’exprime aussi dans la société transalpine pour défendre un système judiciaire perçu comme le dernier rempart face aux pouvoirs mafieux, et aussi bien sûr face au système berlusconien.

Les enjeux liés à son extradition dépassent donc la seule figure de Battisti. Mais quel est l’intérêt qu’il soit enfermé à vie pour des faits dont il conteste avoir été l’auteur, si longtemps après ? Son exil forcé n’est-il pas déjà une peine en soi ? Et son cas mérite-t-il vraiment une telle attention dans la société italienne d’aujourd’hui ? Ces questions invitent quand même à un sérieux examen.

Une homonymie troublante nous mène aussi à un autre Cesare Battisti. Au début du XXe siècle, c’était un patriote du Trentin, d’une région qui était encore soumise à l’empire austro-hongrois. C’était un jeune activiste irrédentiste, un député socialiste à Vienne engagé volontairement dans les troupes italiennes de la Grande Guerre. Il a été fait prisonnier par les Autrichiens, considéré comme un traître et exécuté en 1916. Sa figure de combattant patriotique a du coup été récupérée par les fascistes alors même que nul ne peut savoir la voie qu’il aurait choisie, tous les socialistes favorables à l’entrée en guerre de l’Italie n’ayant pas forcément opté par la suite pour Benito Mussolini et son régime. Aujourd’hui, au nom de valeurs nationales analogues, mais dans un cadre républicain, de nombreuses rues, places et écoles portent le nom de Cesare Battisti dans le pays. Il incarne en effet une forme de rébellion patriotique considérée comme légitime. Son itinéraire est toutefois d’autant plus complexe qu’il ne se réduit pas à une participation au conflit absurde qu’a été en fin de compte la Grande Guerre, mais qu’il découle aussi de ce qu’était le contexte spécifique de sa région du Trentin, alors soumise politiquement et culturellement à la puissance austro-hongroise, alors emblématique d’une unité italienne encore incomplète.

Ce patriote appartenait à un groupe particulier de volontaires dans la Grande Guerre, celui des irrédentistes. Une exposition leur avait été consacrée il y a quelques années au Musée historique de la guerre de Rovereto (voir La scelta della patria. Giovani volontari della Grande Guerra, Rovereto, 2006). À cette occasion, les historiens Gilles Pécout et Patrizia Dogliani avaient invité à ne pas suréavaluer le phénomène et à le détacher des visions d’épopée de la propagande fasciste. Il est vrai que ce cas de figure n’indique pas pour autant un consentement plus général. Et qu’il n’enlève rien à la violence de l’enrôlement forcé. Mais des lettres de ces volontaires, publiées à cette occasion, n’en illustraient pas moins la force étonnante de leur détermination.

« Cesare Battisti » : les deux figures homonymes, celles de l’anti-héros et du héros, sont irréconciliablement divergentes. Ce qui ne justifie pas pour autant un tel acharnement à l’encontre du premier…

Charles Heimberg, Genève

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