La commémoration de 14 pour faire de l’histoire

2014, année commémorative. Il devient de bon ton de déplorer une « commémorationnite », avec notamment le centenaire annoncé, mêlé de manière confuse à d’autres anniversaires. Tout cela pose en effet bien des questions. Mais cette visibilité du passé dans l’espace public est aussi l’occasion de faire de l’histoire et de faire surgir de l’ombre les acteurs de ces tragédies, notamment les plus subalternes.

2014, année commémorative. Il devient de bon ton de déplorer une « commémorationnite », avec notamment le centenaire annoncé, mêlé de manière confuse à d’autres anniversaires. Tout cela pose en effet bien des questions. Mais cette visibilité du passé dans l’espace public est aussi l’occasion de faire de l’histoire et de faire surgir de l’ombre les acteurs de ces tragédies, notamment les plus subalternes.

Le billet d’Antoine Perraud dans Mediapart http://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/010114/en-14-feu-sur-la-guerre est appréciable pour sa verve teintée d’antimilitarisme et d’internationalisme. Peut-être a-t-il même raison de craindre le retour, à certains égards, d’un bourrage de crâne sous une autre forme. Mais faut-il pour autant vouer aux gémonies toutes ces commémorations ?

Certes, il fut un temps où le cérémonial de la Grande Guerre prenait volontiers des accents militaristes et conservateurs, les victimes encore survivantes de ce désastre se trouvant à la fois honorées et instrumentalisées par le pouvoir. Ce moment-là de la mémoire est bien loin de nous, et en même temps encore assez proche. Voyez le sketch L’ancien combattant de Coluche, créé en 1975 http://www.dailymotion.com/video/xpwck7_coluche-l-ancien-combattant_fun et qu’on imaginerait mal aujourd’hui au cœur des commémorations qui s’annoncent. Dix ans plus tard, l’humoriste s’en était expliqué à la télévision en séparant clairement les anciens combattants contre lesquels il disait n’avoir aucun grief et le fait de continuer inlassablement à promouvoir la guerre dans l’espace public et politique avec de telles célébrations http://www.dailymotion.com/video/x8z5c6_coluche-et-les-anciens-combatants-i_fun  [1].

Les temps ont évidemment changé. Mais la guerre est toujours là, ailleurs, sous d’autres formes, avec pas moins de cruauté. Et pour les commémorations qui s’annoncent en 2014, deux éléments, parmi beaucoup d’autres, ont considérablement modifié le contexte mémoriel et ses enjeux.

Le premier d’entre eux, c’est la disparition effective des témoins directs de la Grande Guerre, une donnée nouvelle qui entraîne des reconfigurations mémorielles dont il va falloir prendre toute la mesure. Or, paradoxalement, ces témoins disparus ayant beaucoup écrit, la question de la valeur épistémologique de l’usage critique de leurs témoignages demeure clairement posée aux historiens et aux enseignants. Les textes de témoignages et leurs usages restent au cœur des controverses historiographiques. Il est dès lors d’autant plus surprenant de lire sous la plume d’Antoine Perraud, à propos du trauma laissé par cette terrible guerre du siècle dernier, qu’il prise en premier lieu « la façon de l'appréhender cultivée par l’Historial de Péronne (Somme), qui diffuse les recherches les plus stimulantes ou novatrices en direction du grand public, avec une approche internationale et panoramique ». En effet, contrairement à ce qu’il en est ou en a été d’autres musées dédiés à la Grande Guerre, comme c’était par exemple le cas dans l’ancienne exposition permanente du Musée In Flanders Fields d’Ypres en Belgique, la parole n'est guère donnée aux témoins à Péronne. La perspective proposée y est d’ailleurs moins panoramique que surplombante. Les concepts d’histoire culturelle mobilisés (culture de guerre, brutalisation, etc.) sont non seulement discutables, mais discutés (voir http://crid1418.org/espace_scientifique/textes/conceptsgg_01.htm). Et il n’est guère stimulant pour notre rapport critique au passé que des points de vue nous soient présentés comme des faits. Bien au contraire, loin de toute valorisation de la guerre, il vaudrait mieux pouvoir réfléchir aux enjeux pour aujourd’hui et pour demain des controverses historiographiques sur la Grande Guerre ; aux manières possibles de contribuer à mettre à jour, à partir des documents d’archives et de la parole des témoins, la pluralité des données factorielles et interprétatives qui ont fait que tant de soldats l’ont traversée, y ont laissé leur peau, leur intégrité corporelle ou leur dignité.

Le second élément concerne une autre guerre, bien différente, la Seconde Guerre mondiale. Elle a été à la fois une guerre patriotique entre nations, une guerre sociale et une guerre idéologique, pour la liberté et la démocratie, ce qui signifie qu’elle a revêtu une dimension antifasciste. Cependant, dans le contexte mémoriel qui caractérise notre temps, cette dimension est occultée, systématiquement effacée. La tendance dominante qui la dédaigne conduit à de nouvelles formes d’occultations, de silence et de banalisations interprétatives de la criminalité des fascismes, en prenant soin, pour cette disculpation, de bien distinguer ses diverses formes nationales ; mais également, pour le cas italien, les prétendues réalisations du régime mussolinien antérieures à son alliance avec Adolf Hitler [2]. Ainsi sont effacées les figures de Giacomo Matteotti et de tous les autres opposants politiques éliminés physiquement par la dictature ; ainsi sont détruites une seconde fois toutes les victimes de guerres coloniales particulièrement sanglantes qui ont été menées au nom de la prétendue restauration d’un Empire mythifié. Dès lors est-il préoccupant qu’une partie de l’historiographie tende récemment à associer les deux guerres mondiales du XXe siècle dans une même entité, une sorte de guerre de trente ans contemporaine. Cela risque en effet de faire négliger encore davantage cette dimension antifasciste de la Seconde Guerre mondiale et de la Résistance. Cet écueil est aussi renforcé par les récents discours solennels de François Hollande des 7 et 11 novembre 2013 associant les deux commémorations de 1914 et 1944 dans un hommage unique au sacrifice des seuls patriotes de la République alors qu’elles devraient être abordées l’une et l’autre dans la spécificité de leurs significations et de leurs pertinences respectives (voir : http://blogs.mediapart.fr/blog/charles-heimberg/301113/retour-sur-oyonnax-et-sur-la-commemoration-du-11-novembre-2013).

Le contexte a changé et les guerres du XXe siècle nous posent de nouvelles questions. Restituer les expériences de guerre dans leur dimension sociale et redonner la parole aux victimes de la Grande Guerre, mais aussi distinguer les guerres du XXe siècle afin de ne pas laisser occulter la lutte antifasciste et ses particularités, ce sont là des enjeux de mémoire qui appellent un travail d’histoire ; et un tel travail d’histoire est peut-être rendu possible, ou facilité, par cette visibilité du passé que produisent les commémorations dans l’espace public. Il en va d’ailleurs de même dans un champ scolaire où le risque est grand de voir l’enseignement et apprentissage de l’histoire se transformer en une sorte de catéchisme laïc moralisateur, certes bondé de bonnes intentions, mais peu susceptible de favoriser un sens critique et une pensée autonome.

Parmi les commémorations, il y en a qui laissent des espaces d’initiative et qui permettent surtout de faire de l’histoire et de la mobiliser comme vecteur d’intelligibilité. Or, s’il est un thème pour lequel il y a lieu de faire de l’histoire et d’interroger les sociétés contemporaines, c’est bien celui qui concerne la Première Guerre mondiale, l’échec de l’internationalisme ouvrier, les refus de guerre et les tentatives d’opposition à cette grande faucheuse, toutes les expériences de guerre telles qu’elles ont été vécues par les plus subalternes de ceux qui l’ont faite. La visibilité dans l’espace public de ces problèmes du passé qui ont de l’écho dans le présent n’est donc pas sans intérêt [3]. Elle donne l’occasion de revenir sur les expériences combattantes, et sur celles de l’arrière, pour mieux percevoir le caractère étrange de cette guerre de masse, au sens de l’estrangement évoqué par Carlo Ginzburg en vue d’accéder aux vraies spécificités du passé [4], sans renoncer pour autant à s’interroger sur la nature et la raison d’être de ce qu’il nous donne à voir.

Connaître la guerre, ses mécanismes et ses fonctions, l’appréhender dans toute sa complexité, à partir de toutes les configurations historiographiques qui la déconstruisent [5], ce n’est pas la célébrer. Il s’agit au contraire de promouvoir une réflexion raisonnée dans la perspective de faire de l’histoire et de produire des dispositifs d’apprentissage scolaire d’une histoire critique rendant le passé et le présent un peu plus compréhensibles, et peut-être un peu moins inéluctables.

Charles Heimberg (Genève)

 


[1] C’est Nicolas Offenstadt, dans une intervention à Genève, qui m’a mis sur cette piste en soulignant à juste titre tout ce qui séparait le contexte mémoriel contemporain de ce sketch de Coluche.

[2] Le même phénomène vaut pour l’Espagne franquiste dont les crimes sont d’autant plus facilement niés qu’ils n’ont jamais été sérieusement reconnus ni par leurs auteurs ni par ceux qui revendiquent les prétendues valeurs de ce régime ou tentent de les restaurer en toute candeur.

[3] Cela vaut tout autant en Suisse, pays qui n’a pas fait la guerre, mais dont les populations ouvrières urbaines ont ressenti les conséquences matérielles alors que d’autres en profitaient pour vendre des armes de part et d’autre.

[4] À distance. Neuf essais sur le point de vue en histoire, Paris, Gallimard, 2001 (édition originale Occhiacci di legno. Nove riflessioni sulla distanza, Milan, Feltrinelli, 1998).

[5] Antoine Prost & Jay Winter, Penser la Grande Guerre. Un essai d’historiographie, Paris, Seuil, 2004.

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