Un ami est parti. Brusquement. En plein travail, notamment, pour l’histoire du mouvement ouvrier. Un travail qui était désormais un engagement de retraité, mais l’une de ces contributions discrètes qui comptent vraiment pour construire une histoire qui n’existerait pas sans cela, ou alors pas comme cela.
Michel Busch était un historien, un historien progressiste et engagé dans le meilleur sens du terme. Pas de ceux qui vous donnent des leçons et vous disent ce qu’il vous faut penser. Mais un historien qui examine des archives, qui lit des ouvrages dont il rend parfois compte et qui fait ainsi circuler des informations.
Michel Busch était aussi, était d’abord, un enseignant d’histoire. Il l’a été pendant 34 ans comme un passeur d’histoire auprès de volées d’élèves sans cesse renouvelées dans un gymnase lausannois jusqu’à sa retraite en 2006.
Michel Busch était un pilier de l’Association pour l’étude de l’histoire du mouvement ouvrier (ci-après l’AÉHMO) dans laquelle il a été actif depuis sa fondation. Il en a d’abord été membre du comité, très longtemps trésorier, puis délégué à la question des archives. Et il avait été depuis quelque temps amicalement désigné comme membre honoraire incontournable d’un comité où il restait bien présent.
Cela fait longtemps que j’ai connu Michel Busch. Même si d’autres l’ont connu bien avant moi.
Comme les Cahiers de l’AÉHMO en témoignent, nous étions tous les deux enseignants dans le secondaire il y a un quart de siècle, en 1992, tous les deux interpellés par des manuels scolaires indignes de notre profession, et nous l’avions fait savoir. Le retour à Genève de celui de l’ancien conseiller fédéral Georges-André Chevallaz dans les écoles de fin de scolarité obligatoire était alors déconcertant. Il avait été modernisé formellement, mais son contenu d’histoire des vainqueurs et de guerre froide était désormais encore plus inacceptable. Michel, de son côté, s’en était pris à une « histoire cousue d’or », une Histoire du Pays de Vaud de Lucienne Hubler, distribuée aux élèves, un ouvrage où l’histoire contemporaine était gommée, effacée, réduite à peau de chagrin. Comme l’écrivait alors Michel dans un style bien reconnaissable, « le discours historique s’inscrit […] dans la tradition de l’historiographie officielle qui tend à réduire le destin collectif à son développement économique, lui-même création spontanée et solidaire de travailleurs sans noms et de patrons sans visages, dans la conformité aux lois immanentes de la nature » (page 12).
La contribution de Michel Busch parsème tous les Cahiers d’histoire du mouvement ouvrier de ces trente dernières années. Il a été l’auteur de nombreux comptes rendus qu’il avait à cœur de rédiger. Mais il a aussi été un relecteur attentif. Et un trésorier dévoué qui a tenu régulièrement les comptes des volumes. Non pas une comptabilité analytique informatisée, mais un relevé constant des entrées et des sorties qui ont permis cette notable performance de financer, de faire vivre, une revue intermédiaire, d’histoire populaire et scientifique, engagée sans être militante, avec le seul apport de ses lecteurs et lectrices, membres pour la plupart d’une association d’histoire du mouvement ouvrier.
L’apport de Michel à cette aventure de longue durée a eu la discrétion de sa modestie, mais il a été assurément bien davantage que ce qu’il en a laissé voir.
Agrandissement : Illustration 1
Dans les Cahiers de 2005, il lui revenait de présenter le dossier « Contestations et mouvements. 1960-1980 » « dont il était l’une des chevilles ouvrières et dans lequel il a publié un très bel article, « Mao et le pandore », sur une commune maoïste de la région lausannoise, sur un film documentaire consacré bien plus tard à la surveillance politique et sur Claude Muret, une figure emblématique de cette expérience. Dans son introduction au volume, il appelait alors le lecteur à « humer de nouveau le parfum de l’utopie, même si chacun sait pertinemment que Rudolf Gnägi et Samuel Schmid [deux conseillers fédéraux de l’ultra-droite UDC, respectivement en place dans les années 1970 et 2000] sont des figures parfaitement interchangeables, quasi atemporelles. Au demeurant, si l’on tient à se souvenir plus tard du deuxième comme on peut à la rigueur se souvenir du premier, il faudra encore descendre dans la rue, avec ou sans le prolétariat ! »
Il n’y avait pourtant pas que de l’ironie dans les propos de Michel, il y avait aussi de la lucidité. Dans les Cahiers de 2015, en préambule à la publication d’un texte de Gérard Heimberg sur l’AVS et la problématique des retraites qui n’était pas à proprement parler une contribution historienne, il soulignait par exemple que « les réflexions de l’auteur ont un enjeu historique, vu l’importance donnée au mandat initial de l’AVS. Margaret Thatcher et Ronald Reagan sont certes bien morts, mais les schémas libéraux innervent de façon prégnante la politique sociale contemporaine et cela même dans les milieux syndicaux et dans les rangs de la social-démocratie » (page 163).
Auteur et acteur de « L’histoire d’en bas », Michel avait aussi contribué à l’ouvrage Luttes au pied de la lettre, pour les 30 ans des Éditions d’en bas, en recueillant un très bel entretien avec Claude Cantini qui se relit aujourd’hui avec intérêt (pages 87-94).
Agrandissement : Illustration 2
Enfin, j’aimerais encore citer pour finir cette belle présentation de l’AÉHMO que Michel Busch a publiée dans la revue Solidarités en novembre 2012. Sa conclusion résume en effet parfaitement ce que nous avons si longtemps partagé en toute amitié :
« L’histoire est aussi décisive pour contrer les affirmations dogmatiques [comme quoi] la société présente a aboli les différences de classes, [comme quoi] elle baigne dans une vaste classe moyenne que les partis sociaux-démocrates ou libéraux invoquent tour à tour pour justifier leurs choix politiques. Il n’y aurait dans la marge que des gens réduits à une précarité quasi fatale, dont certains et certaines se dénomment des indignés et indignées. Qui sont-ils, sont-elles au juste, quelle formation et quels métiers, quels moyens et quelle origine ont-ils, ont-elles ou alors les précaires riment-ils, riment-elles dans l’anonymat avec les prolétaires du XIXe siècle ? Enseigner les luttes prolétariennes, savoir leurs difficultés et leurs querelles internes, connaître leur opiniâtreté à se faire reconnaître, mesurer les résultats aujourd’hui contestés, paraît nécessaire pour structurer l’action politique, éviter le repli dans la peur et dénoncer les provocations des milieux fascisants. »
Parce que Michel lui est resté fidèle jusqu’au bout, l‘AÉHMO est désormais orpheline. Et je me fais ici l’écho de tous les membres et anciens membres de son comité. Merci infiniment à lui. Un ami va nous manquer. Un ami va me manquer. Mes plus fraternelles pensées vont surtout à Claire, sa compagne, et à Adrien, son fils.
Charles Heimberg (Genève)