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Charles Heimberg. Historien et didacticien de l'histoire

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Billet de blog 5 août 2015

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Notre liberté commence là où commence celle des migrants. Un texte d'Alessandro Portelli

« On n’entre pas à Lam­pe­dusa. On ne sort pas de Calais. On ne passe pas à Ven­ti­mi­lle. De la Ser­bie à Buda­pest, on voyage dans des wagons plombés. À Ceuta et Melilla, enclaves espagnoles en terre d’Afrique, comme à la frontière entre Bulgarie et Turquie, ou à la frontière entre Hongrie et Serbie, des murs et des grillages s’élèvent.» (Alessandro Portelli, Il Manifesto, 30 juillet 2015)

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« On n’entre pas à Lam­pe­dusa. On ne sort pas de Calais. On ne passe pas à Ven­ti­mi­lle. De la Ser­bie à Buda­pest, on voyage dans des wagons plombés. À Ceuta et Melilla, enclaves espagnoles en terre d’Afrique, comme à la frontière entre Bulgarie et Turquie, ou à la frontière entre Hongrie et Serbie, des murs et des grillages s’élèvent.» (Alessandro Portelli, Il Manifesto, 30 juillet 2015)

Alessandro Portelli a enseigné la littérature américaine à la  Facoltà di Scienze Umanistiche de l’Université La Sapienza de Rome. Grand spécialiste de l'histoire orale, il est l'auteur d'un livre magnifique sur l'histoire de la mémoire du massacre des Fosses Ardéatines (335 civils italiens, des otages qui étaient prisonniers, tués par les troupes d'occupation nazies à Rome le 24 mars 1944), L’ordine è già stato eseguito (L'ordre a déjà été exécuté), Rome, Donzelli editore 1999, 2001, dont l'introduction a été traduite en français par Olivier Favier (ici).

L'oeuvre de Portelli contribue de manière décisive à nous faire prendre en compte la voix des subalternes et des sans-noms (voir son blog). Par son engagement politique et culturel de longue durée, il défend un humanisme généreux, critique et curieux dont il a encore fait la preuve tout récemment dans un éditorial du quotidien italien Il Manifesto consacré à la crise migratoire européenne.

Vous en lirez ci-dessous la traduction française, établie avec son accord, un très beau texte auquel le traducteur n'a rien à ajouter...

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Notre liberté commence là où commence celle des migrants

Migrants et frontières. Les blessures d’Europe

par Alessandro Portelli

On n’entre pas à Lam­pe­dusa. On ne sort pas de Calais. On ne passe pas à Ven­ti­mi­lle. De la Ser­bie à Buda­pest, on voyage dans des wagons plombés. À Ceuta et Melilla, enclaves espagnoles en terre d’Afrique, comme à la frontière entre Bulgarie et Turquie, ou à la frontière entre Hongrie et Serbie, des murs et des grillages s’élèvent.

Petit à petit, l’Europe retrouve ses racines : frontières inviolables, égoïsmes et préjugés nationaux et raciaux, héritage d’un siècle et demi de colonialisme, conséquences de guerres disséminées au tournant du troisième millénaire, effets de la pensée unique occidentale sous forme de libéralisme effréné. Le tunnel de Calais en est une métaphore éclatante : pensé pour unir, il est devenu une barrière infranchissable, une cloison pour qui n’a pas l’argent du billet – et même une barrière entre qui a et qui n’a pas cet argent.

Écrivant à propos d’une autre frontière et d’un autre mur - celui entre les Etats-Unis et le Mexique, l’auteure chicana Glo­ria Anzal­dúa con­clut : la frontière « es una herida abierta », c’est une blessure ouverte, où le Tiers Monde se frotte au Premier et saigne. Comme le Rio Grande et le mur qui le côtoie, Lampedusa, Calais, Ventimille sont des blessures ouvertes, la frontière sanguinolente entre un Premier Monde toujours plus sauvage et un Tiers Monde qui n’en peut plus de supporter la faim, la guerre, les dictatures comme des destins inéluctables, et qui vient nous en présenter la facture.

Maintenant ces deux mondes ne se frottent plus seulement à leurs frontières, mais dans l’Europe même, et ils la font baigner dans le sang ; mais le sens en est toujours le même : le caractère insupportable d’un monde dans lequel les richesses et les ressources se répartissent d’une manière toujours plus injuste et inégale.

Il fut un temps où la gauche s’occupait de ces injustices. Aujourd’hui, nous dit-on, les idéologies sont finies ; mais la lutte des classes continue, sous des formes insolites et dramatiques. D’un côté, cette guerre de classe des riches contre les pauvres sur laquelle Luciano Gallino a écrit avec tant d’éloquence [La lotta delle classi dopo la lotta delle classi, en 2012, n.d.t.] (ce dont l’affaire grecque constitue une variante emblématique).

De l’autre côté, la lutte plus ancienne des pauvres pour obtenir eux aussi ce qu’ont les riches : l’immigration de masse est justement cela en fin de compte (et l’a toujours été), l’arme extrême des damnés de la terre pour un accès minimal aux biens de la Terre sur laquelle nous vivons tous.

Contrairement aux forme de lutte et aux conflits sociaux du siècle dernier, cette lutte n’est pas motivée par le projet d’abattre le système, mais par le besoin de le partager ; non pas par l’hostilité, mais par le désir, par le rêve, voire même par une sorte d’amour idéalisé.

Sauf que, puisque le système qu’ils voudraient partager est en réalité fondé sur de l’égoïsme et de l’exclusion, leur demande de partage en met à nu les limites et les hypocrisies, et impose véritablement le changement, raison pour laquelle l’Europe la perçoit comme une invasion et une menace en cherchant à la stopper par tous les moyens possibles.

Cependant, vouloir mettre fin à un tel mouvement historique, c’est comme essayer d’arrêter la mer avec les mains.

Il est difficile de dire comment nous pourrions jouer un rôle dans cette nouvelle lutte des classes. Le travail de nombreuses formes de volontariat et de secours d’urgence est précieux, il aide, il sauve des vies, il crée des relations ; mais les dimensions du drame demeurent jusque-là bien supérieures aux forces que l’on peut mobiliser par soi-même.

Je crois que nous devons de toute façon tous accepter que nos vies ne peuvent plus continuer comme cela, comme si de rien n’était, y compris avec juste un peu plus de tolérance et de bienveillance. Ni nous ni les migrants ne pouvons plus nous sauver tout seuls : ceux qui disent “Les Italiens d'abord !” n’ont pas compris que nous avons tous besoin des mêmes choses - maison, travail, santé, école, droits, toutes ces choses que les migrants recherchent et que nous sommes nous-mêmes en train de perdre petit à petit, et que nous pourrions peut-être sauvegarder et récupérer tous ensemble, pour tous.

Nous devons faire retrouver à la démocratie sa signification la plus profonde, qui ne se trouve pas dans la politique ou les institutions, mais dans les êtres humains : une démocratie conçue comme solidarité, comme capacité de reconnaître notre propre humanité dans l’humanité des autres.

Y a-t-il encore quelqu’un qui travaille là-dessus ?

Un texte sacré de la pensée libérale disait : ma liberté prend fin là où commence celle de mon voisin ; ce qui est précisément une invitation à voir ce voisin, surtout s’il est différent et nouveau, comme une limite à sa propre liberté, comme un obstacle et un ennemi potentiel.

Je crois que nous devrions reformuler ce texte : notre liberté commence là où commence la liberté de notre voisin, nos droits et ceux des migrants sont à jamais inséparables, notre liberté à tous finit, et commence, à Lampedusa, Vintimille et Calais.

Il Manifesto, éditorial du 30 juillet 2015

Traduction : Charles Heimberg (Genève), avec l’aimable autorisation d’Alessandro Portelli que je remercie

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