Du 5 au 8 septembre 1915, 38 délégués provenant d’une douzaine pays se réunissent discrètement à la pension Beau-Séjour de Zimmerwald, près de Berne, en Suisse. Ils s’opposent vertement à la guerre impérialiste et s’engagent pour la paix et la solidarité entre les peuples.
« De quoi Zimmerwald est-il le nom ? », se demande Jean-Numa Ducange dans une préface au livre récemment publié par Julien Chuzeville [1] qui nous propose en français un choix de documents de référence autour des conférences de Zimmerwald et Kienthal en septembre 1915 et avril 1916.
En réalité, le moment Zimmerwald a été beaucoup utilisé après coup, par exemple dans la fameuse chanson de 1936 dont le refrain scandait « Tu guideras nos pas, Zimmerwald ». Le petit village bernois est même devenu une sorte de mythe fondateur de la IIIe Internationale et de l’Union soviétique, la présence de Lénine parmi les 38 délégués prenant toute la place dans la mémoire collective de certains. Alors que la composition de cette délégation était très diverse.
De fait, le moment Zimmerwald représente un événement historique particulièrement intéressant pour au moins deux raisons :
- la première a trait aux usages mémoriels dont il est l’objet, fortement marqués par une perspective téléologique qui fait prévaloir ce que l’on sait du devenir ultérieur d’une situation pour la qualifier après coup : la figure de Lénine, mais aussi celles de Trotsky, Zinoviev ou Radek, incitent à inscrire le moment Zimmerwald dans une continuité qui n’était pas courue d’avance. Or, le travail critique de l’histoire mène au contraire à reconstruire son présent incertain ; et à ne pas oublier d’autres figures comme le syndicaliste français Alphonse Merrheim, l’un des fondateurs d’un Comité pour le rétablissement des relations internationales ;
- la seconde concerne les échelles spatiales de l’histoire. En effet, avec le moment Zimmerwald, c’est toute l’histoire européenne, si ce n’est mondiale, qui s’invite de fait dans un petit village. C’est aussi la Suisse, petit pays qui se dit neutre et n'est pas engagé dans la guerre, engagé dans l’humanitaire en même temps qu’il est une place financière majeure, qui se retrouve en train d’accueillir une conférence dont la portée est forcément de nature internationale. Zimmerwald, cet événement singulier, est donc à connecter. Par conséquent, dans la vision traditionnelle des histoires nationales, et seulement nationales, il serait bien difficile à situer. Il est au cœur d’une histoire européenne ou mondiale depuis la Suisse. Il se révèle donc comme étant inconcevable dans l’optique d’une séparation entre histoire suisse et histoire générale.
Le moment Zimmerwald, pour autant qu’on l’examine comme tel, et non pas en y prenant après coup ce qui nous arrange pour nos préoccupations du présent, comprend bien des éléments de réflexion sur des questions qui hantent notre présent.
Par exemple :
- il nous rappelle que les guerres ont d’abord des finalités économiques, et qu’elles ne profitent jamais aux plus défavorisés ;
- il met en évidence l’enchevêtrement de la question de la guerre et de celle des droits sociaux de tout un chacun dans tous les pays, ce qui mène alors à une posture critique à l’égard du capitalisme et de l’ultralibéralisme ;
- il nous fait réfléchir au caractère néfaste, et dangereux pour les plus faibles, des frontières, et de toutes les formes de souverainisme ou de nationalisme.
« Tu guideras nos pas, Zimmerwald ». Ce refrain de la chanson Zimmerwald devrait d’abord nous inciter à retourner au moment Zimmerwald en mobilisant la méthode historienne pour en reconstruire les incertitudes, la pluralité, la complexité. C’est ainsi que, par un travail d’histoire, nous en tirerons le plus de sens. Notamment pour contribuer à une nécessaire reconfiguration d’un internationalisme du XXIe siècle.
Charles Heimberg (Genève)
P.S. À propos de la commémoration de la conférence de Zimmerwald en Suisse alémanique en 1965 et 2015, voir https://www.univ-paris1.fr/fileadmin/IGPS/habillage/pages/Collection_guerre_paix/Heimberg_-_Suisse.pdf.
[1] Julien Chuzeville, Zimmerwald. L’internationalisme contre la Première Guerre mondiale, Paris, Demopolis, 2015, avec une préface de Jean-Numa Ducange.