Quand les mésusages du passé sont le fait des historiens eux-mêmes

Des historiens qui veulent nous faire croire que commémorer Maurras ne serait pas le célébrer. Un autre qui entend réhabiliter l’État helvétique par rapport à sa politique envers les réfugiés fuyant le nazisme. La question de la responsabilité sociale de l’historien, introduite en 1994 dans le monde francophone, se pose décidément dans des termes sans cesse renouvelés.

Lorsque j’ai commencé à travailler sur les questions de transmission scolaire d’une intelligibilité du passé, qui concernent le champ de la didactique de l’histoire, l’une de mes lectures fondatrices, à côté des textes de la remarquable et regrettée Suzanne Citron, a été un volume de la revue Diogène consacré au thème de la responsabilité sociale de l’historien. À ma connaissance, cette publication pionnière a été parmi les premières à diffuser dans le monde francophone le concept d’« usage public de l’histoire », avec la traduction de l’introduction de Nicola Gallerano à un colloque qu’il avait organisé sur ce thème en Italie avant sa disparition prématurée.

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« Usage public de l’histoire ». Cette notion subtile, forgée notamment par Jürgen Habermas au temps de la querelle des historiens allemands, et surtout sa réappropriation ultérieure par l'historiographie italienne, évitait alors de tomber dans le piège grossier, mais qui allait avoir encore bien du succès parmi les historiens francophones, d’une opposition binaire entre d’une part un monde de la recherche historiographique à valoriser et protéger, et d’autre part un monde mémoriel et médiatique qui n’exercerait que des pressions négatives sur le premier. Elle menait au contraire à considérer à la fois et d'où qu'ils viennent les usages et les mésusages publics du passé, à les examiner de cas en cas de manière critique et à en faire surtout un objet de recherche. Cette idée paraît plutôt évidente aujourd’hui, alors que « l'histoire publique » connaît un développement significatif, mais elle ne l’était pas du tout à l’époque.

Il y a bien sûr des abus de la mémoire, et la législation en la matière peut sans doute aller trop loin, surtout quand elle prétend dicter aux historiens ce qu’ils devraient examiner et mettre en exergue. Mais cela ne légitime pas pour autant les dénonciations de principe de toutes les initiatives mémorielles dans l’espace public au nom d’une prétendue liberté pour l’histoire. Et l’une des manières de mettre à distance ces critiques sans nuances de l’engagement mémoriel consiste précisément à montrer combien des historiens peuvent tomber eux aussi dans des mésusages du passé qui ne manquent pas d’inquiéter.

 

Déconcertantes commémorations nationales

La récente affaire des déconcertantes commémorations nationales prévues en France pour 2018 incluant le croisé Simon de Montfort, l’écrivain collaborationniste Jacques Chardonne et le virulent auteur antirépublicain et antisémite Charles Maurras en constitue bien sûr et malheureusement un bon exemple. Je ne vais pas reprendre tout ce qui a déjà été dit ou écrit à ce propos. Ce qui m’intéresse ici, c’est seulement la parole prise par des historiens reconnus comme tels, et qui ont pignon sur rue, pour justifier un tel projet. Quelques sources suffisent largement pour ce faire : la tribune dans Le Monde de Jean-Noël Jeanneney et Pascal Ory, l’intervention de Jean-Noël Jeanneney sur France Inter et Les matins de France Culture dans lesquels intervenait notamment Olivier Dard.

Commémorer ne serait pas célébrer. Le cas échéant, il s'agirait surtout de se rappeler (en l'occurrence de figures abjectes comme celle de Chardonne ou Maurras). Et il serait aussi question d'éviter d’occulter des faces sombres de l’histoire française. Face à de tels arguments, alors que toute commémoration d'une personnalité relève forcément d'un choix de valeurs pour le présent et l'avenir, les objections paraissent assez évidentes. Elles peuvent même relever de la stupeur quand un Olivier Dard ne sait pas pourquoi il n’a pas évoqué l’antisémitisme dans sa notice consacrée à Charles Maurras et ajoute que c’était sans doute un oubli (sic).

La prétendue et subtile distinction avancée par Jeanneney et Ory entre célébrer et commémorer ne résiste pas à l'analyse. Les commémorations, soulignons-le encore une fois, sont toujours un usage du passé dans le présent, c’est-à-dire un choix du présent pour promouvoir des valeurs déterminées à partir du passé. Lorsqu’elles concernent des drames du passé, des moments particulièrement sombres, c’est pour rendre hommage et reconnaissance à leurs victimes et non pas bien entendu pour relativiser les souffrances et les crimes dont il est question. Mais lorsqu'il s'agit de figures historiques ou de parcours intellectuels particuliers, une dynamique de valorisation est par contre inévitable. Les commémorations de Maurras, Chardonne ou Simon de Montfort n’ont ainsi aucun sens, aucune légitimité possible, sauf pour les adeptes des sinistres valeurs qu'ils incarnent en cet inquiétant début de XXIe siècle où se pose encore et toujours la question de la préservation des droits humains de tous et de chacun.

 

Autour des refoulements par la Suisse de réfugiés juifs fuyant le nazisme

Dans un tout autre registre, les déclarations répétées de Serge Klarsfeld dans des médias helvétique posent aussi des problèmes quant à leurs effets dans l'espace public, une question qu'aucun historien ne peut éviter. Serge Klarsfeld est bien sûr un avocat et un historien reconnu dont l’œuvre est assurément des plus respectable. Mais pourquoi s’évertue-t-il depuis des années à déclarer avec certitude (par exemple ici, en lien avec une récente thèse de Ruth Fivaz-Silbermann, et plus récemment ici) qu’il y aurait eu moins de 3'000 juifs refoulés de Suisse pendant la guerre, dont une part peu importante aurait été finalement déportée ? Ces propos visent à discréditer les travaux de la Commission Bergier, publiés dans leur version finale en 2002, parce qu'ils auraient articulé des chiffres bien plus importants (en réalité un peu plus de 20'000 personnes refoulées sans que l'on puisse déterminer la proportion d'entre elles qui étaient juives; et non pas ces 24'500 sans cesse invoqués qui reprennent d’autres travaux antérieurs qui évoquaient des refoulements et non pas des personnes qui ont pu être refoulées plusieurs fois). Cependant, la divergence de fond ne porte pas tant sur des chiffres de refoulés que sur la possibilité même d’avancer des statistiques précises pour toute la frontière suisse (voir à ce propos les précisions de Marc Perrenoud, ancien conseiller scientifique de la Commission Bergier).

Par ailleurs, il y a une certaine confusion des périodes considérées, celle des déportations n'étant pas celle des préjugés antisémites d'une certaine élite helvétique inquiète d'un possible « enjuivement » (sic) de la Suisse au cours des années trente. Rappelons par exemple que l'accord conclu avec l'Allemagne nazie pour que des tampons « J » soient apposés sur les passeports des juifs du Reich date de 1938. Ainsi, les nouveaux chiffres annoncés dans les médias ne remettent pas en cause la nécessaire analyse critique de l'attitude des autorités fédérales et cantonales, leur signification demeurant contestée par plusieurs historiens.

Au fil de ses déclarations, Serge Klarsfeld fait savoir qu’il entend réhabiliter la Suisse, ce qui est une posture discutable pour un historien qui n’est pas un juge et qui n’a pas de verdict à proclamer; et ce qui est aussi très dommageable pour la connaissance critique du passé de la Suisse et pour les acquis de reconnaissance d'une histoire complexe et contrastée comprenant réellement des aspects sombres et problématiques.

Ces affirmations, ces controverses, et c’est bien là le plus préoccupant, produisent des effets dans l'espace public suisse et font le bonheur des milieux les plus conservateurs : en particulier ceux de la malnommée Union Démocratique du Centre (UDC), un parti gouvernemental d’extrême-droite qui n’a jamais cessé de combattre l’examen critique du passé, notamment de l’attitude des autorités et élites économiques suisses face au national-socialisme. Elles font aussi le lit des occultations de celles et ceux qui ne reconnaissent même pas l'existence de refoulements abusifs aux frontières de la Suisse. Ainsi n'est-il pas étonnant de lire dans la foulée des interventions de Serge Klarsfeld dans les médias des déclarations de membres de l'UDC qui « s'engouffrent dans la brèche » fustigeant des travaux [de la commission Bergier] qui auraient « servi d’instrument principal pour noircir notre pays ».

Intitulée La fuite en Suisse: migrations, stratégies, fuite, accueil, refoulement et destin des réfugiés juifs venus de France durant la Seconde Guerre mondiale, la thèse de Ruth Fivaz-Silbermann est désormais disponible en ligne. On y trouve des affirmations discutables, et qui continueront à être discutées, sur cette question de la statistique des refoulements, mais aussi sur l'idée que la politique réelle de la Confédération suisse aurait été moins problématique sans les abus de certains fonctionnaires et militaires aux frontières. Elle reconnaît que de nombreux autres réfugiés juifs auraient pu et dû être accueillis en Suisse. Longue de près de 1000 pages, elle porte surtout sur une mise à jour des itinéraires et des filières qui ont permis à des réfugiés de pouvoir tenter de passer en Suisse.

 

Favoriser le travail critique d'histoire et de mémoire sans ajouter d'obstacles supplémentaires

Dans un cas comme dans l’autre, avec ces cautions à des commémorations françaises plus que douteuses comme avec cette volonté de réhabiliter les autorités suisses de l’époque de la Seconde Guerre mondiale, c’est bien la question de la responsabilité sociale des historiens qui se pose. En termes de mésusages du passé, ces deux exemples montrent en effet que les obstacles opposés au travail d'histoire, et à la prise en compte de sa complexité, peuvent tout aussi bien être le fait d'historiens reconnus et renommés, et pas seulement de la légèreté de certains médias ou de la manipulation de milieux identitaires porteurs sans nuances de mémoires particulières exacerbées.

Alors qu'il y a déjà suffisamment de problèmes de mésusages du passé à contrecarrer provenant de l'espace public, médiatique, et parfois mémoriel, il est ainsi regrettable de devoir en plus faire face à des actions ou à des propos émanant d’historiens reconnus. Celles et ceux qui s'efforcent quotidiennement de promouvoir un travail d'histoire et de mémoire dans le sens d'une intelligibilité du passé et, si tant est qu'elle soit possible, d'une prévention des crimes contre l'humanité, s'en passeraient volontiers.

Charles Heimberg (Genève)

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