La figure de James Guillaume et la question de l’émancipation par les savoirs

Le 22 mars 2017, à l’occasion du Printemps du Maitron organisé à la Sorbonne en l’honneur du fameux "Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français", j’ai eu l’occasion d’évoquer la figure de James Guillaume. Les enregistrements des interventions sont tous disponibles en ligne, mais la transcription reproduite ci-dessous fournit les références des citations.

 Le 22 mars 2017, à l’occasion du Printemps du Maitron organisé à la Sorbonne en l’honneur du fameux Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, le Maitron, j’ai eu l’occasion d’évoquer la figure de James Guillaume. Les enregistrements des interventions sont tous disponibles en ligne, mais la transcription reproduite ci-dessous fournit les références des citations.

Le Printemps du Maitron, Paris, Sorbonne, 22 mars 2017 Le Printemps du Maitron, Paris, Sorbonne, 22 mars 2017

Je remercie infiniment les organisateurs de ce printemps du Maitron qui m’ont fait l’honneur de m’inviter à parler de James Guillaume et d’émancipation par les savoirs. Si je suis le seul parmi les intervenants de cet après-midi à être affublé d’une indication de nationalité, c’est peut-être aussi parce que je vais évoquer la figure d’un compatriote qui traversait les frontières. Mais si je me réjouis particulièrement de pouvoir vous en parler aujourd’hui, c’est notamment parce qu’il incarne cette idée que l’émancipation sociale se prépare par les savoirs et leur transmission, sans qu’il s’agisse pour autant de n’importe quels savoirs, mais bien de savoirs considérés comme émancipateurs.

James Guillaume. Studios Nadar, Archives d’État de Neuchâtel. James Guillaume. Studios Nadar, Archives d’État de Neuchâtel.

C’est d’abord Jean Maitron lui-même qui a rédigé la notice James Guillaume du Maitron, complétée plus tard par Marianne Enckell. Dans son Voyage en terre d’espoir (Paris, Éditions de l'Atelier, 2016), Edwy Plenel a eu l’excellente idée de faire figurer parmi d’autres méconnus celui qu’il désigne à juste titre comme « la plume cachée de l’école républicaine » au coté de son ami Ferdinand Buisson. De fait, James Guillaume est surtout réputé comme l’un des fondateurs de la Fédération jurassienne, l’Internationale antiautoritaire, comme son principal animateur, et aussi comme l’historien de la Première Internationale, l’Association Internationale des Travailleurs, dans un ouvrage que l’historien Marc Vuilleumier a magistralement introduit dans une réédition des années quatre-vingt. On lira d’ailleurs avec profit le récit qu’a récemment donné Vuilleumier, cette fois dans la longue introduction de son dernier ouvrage de 2012, Histoire et combats. Mouvement ouvrier et socialisme en Suisse. 1864-1960 (Lausanne, Éditions d'en bas, 2012), des conditions particulières de cette réédition rendue possible par l’éditeur Gérard Lebovici juste avant sa mort, et des difficultés de ses recherches autour des correspondances de James Guillaume avec Max Nettlau et Pierre Kropotkine, à une époque fort éloignée des potentiels de diffusion de sources désormais offerts par leur numérisation.

À Genève, le parcours de James Guillaume a plus récemment suscité l’intérêt de Federico Ferretti, un spécialiste d’Élisée Reclus et de la géographie libertaire, avec qui nous avons lancé une recherche plus particulièrement centrée sur la période parisienne de Guillaume. Elle se poursuit depuis deux ans avec un autre chercheur, Jean-Charles Buttier, qui publie notamment de nombreux documents sur un carnet de recherche de la plateforme Hypothèses dédié à Guillaume où se trouvent beaucoup des textes que je vais citer. C’est avec lui aussi que nous avons organisé à Genève, en novembre dernier, un colloque international sur James Guillaume et l’émancipation par les savoirs à l’occasion du centenaire de sa mort.

Si James Guillaume, cet historien de la Première Internationale et des débats pédagogiques du Comité d’instruction publique de la Révolution française, a fort justement sa place dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, son parcours est étroitement lié à un autre dictionnaire, qui a connu deux éditions, et qui concerne l’instruction publique et laïque du niveau primaire rendu accessible à toutes et tous sous la Troisième République.

La première édition de ce dictionnaire, le Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire, est publiée entre 1878 et 1887 ; la seconde, le Nouveau dictionnaire de pédagogie, en 1911. Si la seconde version est disponible en ligne grâce à l’ancien Institut national de recherche pédagogique (devenu aujourd’hui l’Institut français d’éducation), une nouvelle édition de la première est en préparation. L’historien Patrick Dubois en a la charge qui a lui aussi souligné à maintes reprises le rôle central mais trop méconnu de James Guillaume dans cette vaste entreprise éditoriale. « On peut faire l'hypothèse que Guillaume a accompli un travail titanesque aux côtés de Buisson, qui lui a souvent rendu hommage », écrivait-il déjà en 2000. En dehors des soixante-quatorze articles qu’il a signés dans les deux éditions, Patrick Dubois note que de très nombreux articles non-signés sont sans doute dus aussi à Guillaume. Les plus importants sont centrés notamment sur la pédagogie de langue allemande, les législations scolaires étrangères et l’histoire scolaire de la Révolution. Et un indice est intéressant : le tiers des articles non-signés du premier Dictionnaire qui sont repris dans le second sont cette fois signés par Buisson.

Maintenant que j’ai mentionné le travail des principaux auteurs qui ont contribué et contribuent à mettre à jour l’intense itinéraire politique et intellectuel de James Guillaume, je vais l’évoquer autour de deux formules qui lui conviennent tout particulièrement : la cheville ouvrière et le compagnon de route.

James Guillaume doit en effet être considéré comme la cheville ouvrière des deux éditions du Dictionnaire pédagogique de la Troisième République. Certes, cette œuvre de référence est traditionnellement associée à Ferdinand Buisson. Mais quand c’est Buisson lui-même qui en parle c’est un peu différent.

« Pour moi, enfin, écrit-il en conclusion d’un avertissement qui précède la seconde édition, c’est un devoir et un plaisir de féliciter le Dictionnaire d’avoir eu, une seconde fois, pour secrétaire de la rédaction, un homme que de grands travaux d’érudition d’un autre ordre ont désigné à l’estime publique, et qui a trouvé le moyen de rester en même temps un des historiens de la pédagogie, mon vieil ami James Guillaume. »

L’hommage est encore plus appuyé à l’occasion du soixante-dizième anniversaire de Guillaume dans un numéro de La vie ouvrière du 20 février 1914. Je cite :

« Les précieuses et savantes pages qu’il [écrivit dans le Dictionnaire] sur le mouvement scolaire à l’étranger contribuèrent singulièrement à faire notre éducation, à nous apprendre enfin à jeter les yeux par-dessus la frontière, à comparer, à juger, à choisir et finalement à faire œuvre originale en transposant ad usum Galliae tout ce que ce l’expérience d’autres peuples nous offrait de meilleur. C’est en se livrant à cette sorte d’apostolat scientifique, en recherchant les origines du mouvement d’émancipation laïque en France que James Guillaume fut conduit à l’étude approfondie des documents originaux de l’histoire scolaire de la Révolution. Et je tiens pour un des grands bonheurs de ma vie d’avoir réussi à le faire charger de cette œuvre colossale qu’il a su mener à bonne fin. On en parle ailleurs, et je n’ai pas à y insister ici. Je me borne à indiquer le lien entre toutes ces études de pédagogie savante, soit dans le domaine de l’histoire, soit dans celui de la théorie, de l’analyse et de la description des méthodes. Tout récemment, trente ans après notre première collaboration, j’ai retrouvé James Guillaume disposé à refaire notre, je devrais dire son Dictionnaire d’autrefois. Et d’après un plan nouveau, sur des données profondément modifiées par les progrès mêmes de l’œuvre scolaire républicaine, il a déployé dans cette publication, si différente de l’ancienne, les mêmes qualités d’esprit, de science et de conscience. »

L’hommage rendu par Buisson est très affirmé et il rend compte de l’engagement concret et constant de James Guillaume pour assurer la réalisation effective du Dictionnaire, non seulement en termes de rédaction des nombreux articles que nous avons évoqués, mais aussi en termes de coordination et de secrétariat. C’est bien là le sens de l’image d’une cheville ouvrière. Et elle lui sied d’ailleurs d’autant plus qu’il est justement attentif à la place de cette dimension ouvrière dans le projet républicain et au cœur de l’instruction publique. Ce qui est peut-être la raison pour laquelle il est l’auteur de l’article sur le travail manuel, dont nous citons ici des extraits tirés de la version de 1911.

« Le travail manuel forme l’une des deux grandes branches de l’activité humaine, par opposition à ce que l’on est convenu d’appeler plus spécialement le travail intellectuel ou travail de la pensée. Il n’est pas possible, à vrai dire, d’établir entre ces deux modes d’activité une distinction absolument rigoureuse : car le travail manuel, si grossier, si machinal qu’on le puisse supposer, nécessite toujours l’intervention de l’intelligence ; et le travail de l’esprit a besoin, pour se traduire en une œuvre, pour se manifester au dehors, de l’intervention de la main, par l’écriture, les chiffres, le dessin, etc. Cette distinction, au sens où l’usage de toutes les langues modernes l’a fait admettre, n’en répond pas moins à un fait historique. »

Cette mise en exergue de l’importance du travail manuel, et ce refus de séparer les dimensions intellectuelle et manuelle de l’apprentissage et des savoirs n’est pas sans lien avec le concept d’éducation intégrale développé par les pédagogies libertaires et socialistes. J’y reviendrai.

La seconde formule qui peut être associée au parcours de James Guillaume, c’est celle de compagnon de route. Elle rend compte à la fois de ses engagements et de sa relative discrétion. Elle permet aussi de relier les trois grandes phases de la vie de Guillaume en leur redonnant une cohérence parfois sous-estimée. La première est celle de son engagement dans la Fédération jurassienne ; la deuxième, celle de son exil et de son travail au cœur de l’édification d’un ensemble de repères historiques et comparatistes pour la pédagogie sous la Troisième République ; enfin, la troisième période, au cours de laquelle la deuxième se poursuit, est en même temps celle d’un travail d’histoire sur son propre parcours relié à un engagement auprès des instituteurs syndicalistes.

Marc Vuilleumier, Marianne Enckell et les intervenants du récent colloque de Genève en conviennent tous : James Guillaume n’était pas vraiment anarchiste. Le terme ne convient pas à l’époque de la Fédération jurassienne et James Guillaume s’est plutôt défini ensuite comme un antiautoritaire. Était-il alors républicain ? Sans doute, mais à sa manière, ce qui nous renvoie à une polysémie de la notion de République qui semble un peu négligée aujourd’hui. Enfin, s’il s’est engagé dans le syndicalisme révolutionnaire, c’est sans pouvoir être syndiqué lui-même compte tenu de son statut professionnel.

Dans une lettre à sa mère de 1881, reproduite par Marc Vuilleumier dans son introduction à la réédition de l'histoire de l'internationale, James Guillaume éclaire les raisons et les conditions de son exil après qu’il ait subi une peine de prison suite à sa participation à une commémoration de la Commune de Paris en ville de Berne. Je cite :

« J’ai conservé une entière liberté de langage avec M. Buisson et ceux que je connais, et je m’en trouve très bien ; on sait ce que je pense, on ne me demande que ce qui est compatible avec mes idées. Tout ce monde-là est tolérant en raison même de son intelligence ; du moment qu’on a reconnu que vous n’êtes pas un imbécile, on vous traite avec sympathie ; en Suisse au contraire on ne me pardonnait pas de n’être pas un imbécile : c’était là un grand crime. »

C’est donc avec sa différence que James Guillaume a cheminé pendant sa période parisienne qui a d’abord été une période d’exil qui lui a  inspiré réserve et prudence pour éviter une expulsion. Il a connu aussi des périodes de retrait liées à une santé psychique fragile, notamment lorsqu’il perdit successivement sa fille cadette, en dix-huit cent quatre-vingt dix-sept, et sa femme en dix-neuf cent un. Cependant, l’examen de son immense production scientifique, militante et épistolaire mène au constat toujours plus affirmé d’une cohérence et d’une certaine constance dans son remarquable parcours.

À ces deux figures de la cheville ouvrière et du compagnon de route, il y a encore lieu d’ajouter celle de passeur. C’est James Guillaume, en effet, qui a rédigé l’essentiel de tout ce que le Dictionnaire pédagogique a relayé des théories pédagogiques étrangères, en particulier de langue allemande. Dans ce sens, son article sur Pestalozzi a longtemps constitué la meilleure référence en français sur l’œuvre de ce pédagogue. C’était peut-être un peu sa manière de rester l’internationaliste qu’il avait été. En tout cas, sa maîtrise des langues et sa curiosité lui ont permis d’assurer une magnifique contribution à la circulation des théories et des idées pédagogiques. Celle-ci s’est d’ailleurs bien plus développée encore dans la Revue pédagogique, dont il a assumé pendant une vingtaine d’années le secrétariat de rédaction et surtout sa rubrique internationale, le « Courrier de l’extérieur », et dont il chercha « à faire l’organe des idées nouvelles en matière d’enseignement », selon ses propres mots écrits dans une autobiographie publiée en 1931 par La Révolution prolétarienne.

James Guillaume a donc été à bien des égards un passeur, il incarne aussi une forme de porosité sans doute inattendue entre le monde libertaire et celui de l’école républicaine. Mais voyons maintenant ce qui le relie à la notion d’émancipation par les savoirs.

Qu’est ce que l’émancipation pour James Guillaume ?

Le titre de notre colloque de novembre dernier a suscité la réaction critique de Marc Vuilleumier qui nous a rappelé qu’il ne pouvait pas y avoir, dans l’esprit des militants ouvriers de l’époque, d’autre émancipation que l’émancipation sociale. L’objection est incontestable et il s’agit bien ici d’une émancipation sociale par les savoirs. Et cela pose en même temps un problème de temporalités puisque les savoirs en question peuvent aussi représenter une condition nécessaire à la préparation et à la possibilité de l’émancipation sociale.

En ce qui concerne James Guillaume, ces savoirs ceux à la fois ceux auxquels doivent accéder tous les enfants et ceux qui sont plus particulièrement destinés aux adultes, notamment aux ouvriers et aux militants syndicalistes.

La conception de l’émancipation développée par James Guillaume est le plus souvent rapportée à ses Idées sur l’organisation sociale de 1876. On y trouve en effet de belles formules, en particulier sur cet enfant qui, écrit-il, « s’appartient à lui-même », et sur une éducation des enfants qui, précise-t-il, « doit être intégrale, c’est-à-dire qu’elle doit développer à la fois toutes les facultés du corps et toutes les facultés de l’esprit, de manière à faire de l’enfant un homme complet ».

capture-d-e-cran-2017-04-09-a-23-36-37

Dans ce texte fameux et qui fait souvent référence, James Guillaume exprime clairement sa pensée anti-autoritaire et ce qu’il en déduit pour la perspective d’une école émancipatrice. Je cite :

« Plus d’école arbitrairement gouvernée par un pédagogue, et dans laquelle les élèves tremblants soupirent après la liberté et les jeux du dehors. Dans leurs réunions, les enfants seront complètement libres […]. Ils s’habitueront ainsi à la vie publique, à la responsabilité, à la mutualité ; le professeur qu’ils auront librement choisi pour leur donner un enseignement, ne sera plus pour eux un tyran détesté, mais un ami qu’ils écouteront avec plaisir. »

D’autres écrits ultérieurs iront aussi dans le même sens, mais d’une manière souvent un peu plus euphémisée. Cela dit, la relation que James Guillaume entretient avec les savoirs ne porte pas d’abord sur les conditions de leur transmission, et ce d’autant moins qu’à part une brève expérience de jeunesse, il n’a pas été un praticien de l’enseignement.

Une brève controverse avec Ferdinand Buisson nous éclaire également sur sa conception de l’émancipation sociale par les savoirs. En effet, James Guillaume était un homme de son temps et il ne concevait pas, du moins pas dans l’immédiat, l’école comme un moyen d’ascension sociale individuelle. Voici ce qu’il écrit à Buisson le 28 janvier 1913 :

« J’ai lu attentivement l’exposé des motifs de votre proposition de loi sur l’égalité des enfants devant l’instruction. La Bataille syndicalisted’hier, par la plume d’Harmel, a rendu hommage au sentiment généreux qui a dicté la proposition et en a indiqué en même temps le caractère utopique. Mais, à mon sens, Harmel n’a pas suffisamment marqué le point faible du projet, dont la conséquence pratique serait exactement le contraire de ce que souhaitent ses auteurs. En régime capitaliste, votre plan aboutirait à extraire du prolétariat ouvrier et agricole ses éléments les plus intelligents et à les faire entrer dans la classe dirigeante.

Vous expliquez fort bien qu’aujourd’hui des fils de pauvres, d’une intelligence remarquable, « qui deviendraient presque certainement des hommes de grand mérite », sont forcés par la pauvreté à quitter l’école pour l’atelier. Ce sont là, dites-vous, des forces perdues. Mais quand ces intelligences auront pu se cultiver et seront allées, par l’application de votre système d’examen et de concours, renforcer la classe dirigeante et que le prolétariat se trouvera ainsi écrémé de son élite, pensez-vous que vous vous serez rapproché de l’idéal égalitaire ? Non : vous aurez consolidé le régime du capitalisme, qui sera très heureux de s’adjoindre les capacités sorties du peuple et de leur faire leur place dans les rangs des dirigeants. »

Dès lors, ajoute James Guillaume, la seule perspective possible en régime capitaliste serait, je cite encore, de « transformer l’école primaire, grâce à l’esprit nouveau qui se développe de plus en plus chez les instituteurs syndiqués et amicalistes, en un véritable instrument d’émancipation pour les enfants du peuple ». Ce qui est alors contraire à toute idée d’unification du système scolaire.

Dans une toute autre perspective, le rapport aux savoirs qui caractérise James Guillaume s’applique également à lui-même, une connaissance rigoureuse des faits et des débats qu’ils suscitent lui permettant de s’extraire de la tyrannie du pouvoir conservateur ; mais aussi aux ouvriers qui pourront eux aussi se libérer de la domination de la pensée bourgeoise par l’éducation populaire. En cela, il se situe dans la continuité de l’œuvre de Fernand Pelloutier, autre notice du Maitron des anarchistes, et de sa fameuse formule comme quoi ce qui manque à l’ouvrier, c’est la science de son malheur. Sauf qu’elle peut aussi, cette science, lui permettre de retrouver une dignité. James Guillaume défend donc une éducation populaire, notamment pour les instituteurs syndicalisés, et  il y contribue.

C’est là qu’intervient une autre dimension encore du personnage, celle de l’historien de la Révolution française, de l’auteur d’une œuvre également monumentale, accomplie entre les deux versions du Dictionnaire de pédagogie, qui lui vaudra l’admiration de l’historien de la Révolution française Alphonse Aulard, mais aussi un bel hommage de l’instituteur Maurice Dubois, qui a lui aussi sa notice dans le Maitron des anarchistes, hommage intitulé « James Guillaume, historien », dans le numéro de La vie ouvrière consacré à ses soixante-dix ans. Je cite :

« Qu’on essaye maintenant de se faire une idée du labeur entrepris, de cette besogne ardue qui nécessite une rare étendue d’informations. Car il ne suffit pas de lire un papier et de le recopier : chaque nom, chaque date, exige une discussion, et souvent de multiples recherches. Telle note résume en quelques lignes de minutieuses investigations et les notes semblables sont nombreuses. Non, content, d’ailleurs, d’accumuler les éclaircissements détaillés, de mettre à la disposition des érudits des matériaux d’empli commodes, James Guillaume a commencé par les utiliser lui-même. Qui mieux que lui eût pu le faire ? Chaque volume débute par un travail qui, sous le nom modeste d’introduction, n’est rien moins qu’un fragment de l’histoire de l’instruction publique de dix-sept cent quatre-vingt onze à dix-sept cent quatre-vingt quinze et un tableau des activités de la Convention dans les lettres, les sciences et les arts. »

Au-delà de la dimension hagiographique de cet hommage et de ce portrait, la figure ainsi décrite, celle de cet érudit engagé qui trouve dans son labeur la source de sa capacité critique, est bien celle qui transparaît tout au long de son parcours. D’ailleurs, cette dimension éminemment émancipatrice de la connaissance de l’histoire de la Révolution française émerge d’une autre manière, dans toutes ses conséquences, dans un texte de James Guillaume paru dans la Bataille syndicaliste du 8 novembre 1912 dont cet extrait est révélateur :

« Un citoyen, quel qu’il soit, se grandit plus par l’accomplissement de ses devoirs que par la revendication de ses droits. Cette monumentale bêtise a été dite à Nantes, le 27 octobre 1912, par M. Raymond Poincaré, président du conseil des ministres et avocat-conseil de je ne sais quelle grande compagnie capitaliste. En parlant ainsi, M. Raymond Poincaré s’est mis en contradiction flagrante avec tout ce qu’ont dit et pensé les révolutionnaires de 1789 et de 1793, dont le parti radical se réclame. »

L’émancipation par les savoirs dans le mouvement ouvrier

Comme nous l’avons vu, James Guillaume, contrairement par exemple à un Paul Robin dans son orphelinat de Cempuis, n’était pas un praticien de cette instruction scolaire dont il théorisait les dimensions émancipatrices. Le Maitron, et le Maitron des anarchistes, proposent d’autres notices de figures de la pédagogie libertaire, Paul Robin, bien sûr, mais aussi Sébastien Faure, ou Francisco Ferrer, mais encore, du côté de Lausanne, Henri Roorda ou Jean Wintsch. Francisco Ferrer a en commun avec James Guillaume d’avoir été un exilé à Paris. Mais il a créé lui-même des écoles rationalistes avant d’être assassiné en 1909 par la monarchie espagnole suite à la Semaine sanglante de Barcelone, ce martyre ayant parfois quelque peu occulté l’importance de son action pédagogique.

L’œuvre et le martyre de Ferrer ont ensuite incité des anarchistes lausannois à donner son nom à une expérience d’école alternative, l’école Ferrer qui a existé de 1910 à 1919 sous l’impulsion de Jean Wintsch et sous l’influence d’un professeur de mathématiques travaillant dans l’école officielle, Henri Roorda. Ils avaient récupéré du matériel pédagogique fourni par Paul Robin. Ce qui donne à voir d’autres formes de circulation en matière de pédagogie et d’émancipation.

La Déclaration de principe de l’École Ferrer de Lausanne en 1919 est intéressante. Elle stipule notamment que :

« Les écoles officielles [...] s’acquittent particulièrement mal de leurs tâches lorsqu’elles font l’éducation des enfants du peuple. Au lieu de voir en eux de futurs producteurs qui auront besoin de force physique, de volonté et de clairvoyance, elles leur font faire l’apprentissage de la docilité. Car c’est bien les habituer à toujours croire et à ne jamais rien savoir, comme le dit Rousseau, que de leur remettre trop tôt des manuels dont les formules définitives les dispensent de recourir au travail de leurs mains, de leurs yeux et de leur intelligence. »

Son programme de 1913 est fondé sur une série d’affirmations qui indiquent bien les grandes articulations du projet, sans nous dire pour autant comment cela s’organisait concrètement :

« Un enseignement concret, pratique, vivant ; la coéducation des sexes ; pas de devoirs à la maison ; ni religion, ni politique dans les leçons, ni morale en préceptes ; ni punitions, ni récompenses ; appel constant à l’énergie propre de l’enfant ; consultation des parents ; collaboration des gens de métier. »

Ces principes ne sont pas sans faire écho aux propos de James Guillaume sur l’éducation, notamment dans ses Idées sur l’organisation sociale.

D’une manière plus générale, la prise en charge de la question pédagogique par le mouvement ouvrier concerne aussi la formation des enfants d’ouvriers que celle de leurs parents et des militants. Au temps de James Guillaume, qu’il s’agisse d’écoles publiques ou d’écoles alternatives, il s’agissait de faire valoir la culture ouvrière et sa dignité, d’où l’importance de la question de la valorisation du travail manuel. L’école ne devait pas servir à changer de classe, mais elle devrait contribuer à une émancipation des gens de peu et à l’amélioration de leurs conditions de vie.

En ce qui concerne la formation des adultes, l’éducation populaire, dans les bourses du travail, les universités ouvrières ou les maisons du peuple, elle était aussi un moyen de préparer la possibilité d’une vie meilleure. Mais aussi de construire une culture autonome qui ne soit pas soumise au pouvoir dominant. À Genève, au cours de l’hiver 1900-1901, un programme de cours d’histoire socialiste et ouvrière est ainsi publié dans les journaux ouvriers dont je ne suis pas sûr que toutes les séances aient eu lieu. Mais cela ne s’est pas reproduit dans les années suivantes, marquées par d’importants mouvements de grève, comme si les luttes sociales prenaient le dessus et faisaient obstacle à la réalisation des projets de formation autonome. Après bien des tergiversations, une Université ouvrière émerge finalement en 1909, aussi fragile dans son affirmation que dans les traces qu’elle va laisser, puisque la fixation de son centenaire ces dernières années a été marquée par bien des incertitudes.

L’émancipation par les savoirs est donc bien une émancipation sociale dans laquelle l’accès aux savoirs constitue un levier pour réparer des conquêtes sociales à un moment où elles ne paraissent pas immédiatement accessibles, ou quand il ne faut aller défendre et sauvegarder en urgence celles qui ont déjà été arrachées.

Enfin, pour conclure

J’aimerais tout d’abord souligner combien James Guillaume, la cheville ouvrière, le compagnon de route, le passeur, par son parcours singulier et somme toute cohérent montre une certaine porosité entre les idées antiautoritaires et les idées républicaines de l’époque, entre la pédagogie libertaire et celle de la Troisième République. C’est peut-être étonnant. C’est peut-être aussi une occasion de rappeler que ladite école de la République n’est pas forcément synonyme de prescriptions, d’inculcations et d’uniformes.

Par ailleurs, il en va de l’histoire sociale comme de toute histoire, elle pose des questions au passé qui sont sans cesse renouvelées en fonction des mutations du présent. L’histoire n’a pas particulièrement vocation à tirer quelque leçon que ce soit du passé, le rapport entre passé et présent étant forcément marqué par du changement et de la différence. Mais cela n’empêche pas l’intelligibilité du passé d’éclairer quelques aspects notre présent.

Je ferai ici deux observations à partir de cette évocation de la figure de James Guillaume, et une troisième à propos du Maitron.

Tout d’abord, je travaille dans le domine de la transmission scolaire de l’histoire, de la didactique de l’histoire. Or, il se trouve que depuis une dizaine d’années, à la suite de mon regretté collègue Jean-Pierre Astolfi, qui était didacticien des sciences, auteur d’un ouvrage portant sur La saveur des savoirs (Issy-les-Moulineaux, ESF, 2008), je travaille autour d’un concept issu des réflexions pédagogiques de la Révolution française, l’élémentation des savoirs, dont il a été question à la Convention autour de l’organisation des écoles primaires. La réappropriation contemporaine de ce concept contribue à un remodelage des contenus de l’histoire enseignée dans le sens d’une histoire plus critique, plus substantielle, plus savoureuse. Elle fait écho au travail du James Guillaume historien de la Révolution française et de ses débats pédagogiques.

Par ailleurs, en cette période de relativisme et de vérité alternative, la figure érudite du militant James Guillaume qui ne se soustrait pas à l’établissement de la preuve dans ses réflexions et pour ses combats. L’émancipation par les savoirs, par la recherche, par la posture réflexive, voilà des notions qui ont retrouvé une pertinence dans l’époque inquiétante qui est la nôtre.

Enfin, ultime remarque et ultime hommage. Et je parle ici à nouveau en tant que chercheur en sciences de l’éducation, en didactique de l’histoire. Toutes ces figures du Maitron et du Maitron des anarchistes, celles que j’ai citées, et bien d’autres encore, dont bien sûr aussi celle de Jean Jaurès, qui ont élevé la voix et défendu des idées sur l’école et la pédagogie se relisent aujourd’hui avec grand profit. Les combats qu’elles ont menés, les questions qu’elles se sont posées, font écho dans le présent, notamment face à l’affirmation de multiples discours ultra-conservateurs ou réactionnaires sur l’école. C’est là aussi l’une des vertus de la belle aventure du Maitron.

Charles Heimberg (Genève), Paris, 22 mars 2017

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.