La société helvétique continue de subir les campagnes haineuses d’un parti d’extrême-droite qui, bien qu'ayant réalisé le meilleur score électoral de tous les partis nationaux, et bien que représenté au gouvernement fédéral, n’en constitue pas moins un péril pour la démocratie. Il vient encore de le prouver en envoyant dans tous les ménages suisses un prétendu sondage populaire sur la politique à l’égard des étrangers.
Été 2010. L’air du temps n’est guère encourageant, c’est le moins que l’on puisse dire !
En Italie, le 4 août, au parlement : le président du Conseil Silvio Berlusconi vient juste de sauver provisoirement sa place grâce à l’abstention des élus restés fidèles au président de la Chambre des députés Gianfranco Fini qui viennent de se faire exclure d’un prétendu Parti de la liberté. La droite acclame Berlusconi comme dans un stade de football. Et soudain, c’est par les cris de Duce ! Duce ! Duce ! qu’il est ovationné. Ce qui le fait se lever et faire, bras levé, comme un tristement fameux salut romain qui était la marque de reconnaissance des fascistes italiens. Les versions divergent sur l’origine exacte de ces cris : était-ce la droite berlusconienne qui révélait son âme profonde ou des députés ironiques, et peu subtils, de l’Italie des valeurs, le groupe de l’ancien juge Antonio Di Pietro, scandalisés par le niveau de corruption de cette classe politique dominante ? Peu importe, finalement. Car dans les deux cas, c’est le geste de Berlusconi qui compte, indigne d’un président du Conseil, mais qui ne fait même plus réagir tellement cet homme-là en a déjà fait…
En France, après la nouvelle phase de surenchère sécuritaire du président Sarkozy et de ses ministres de l’Intérieur et de l’Identité nationale, l’ancien premier ministre Michel Rocard a estimé le 7 août dans l’hebdomadaire Marianne que l’on « n'avait pas vu ça depuis Vichy, on n'avait pas vu ça depuis les nazis ». Il évoquait, et dénonçait vertement, l’idée de retirer leur nationalité française à certains citoyens. C’est-à-dire l’idée inacceptable de créer plusieurs catégories de citoyens. En outre, ajoutait-il, « mettre la priorité sur la répression, c'est une politique de guerre civile ».
Les historiens savent que la comparaison critique à travers le temps est toujours légitime, mais que l’assimilation des situations n’est jamais complètement convaincante. Peut-être devront-ils forger de nouveaux concepts, « télécratie » ou « démocrature », pour caractériser la triste période que nous traversons.
En Suisse, alors que la majorité de la classe politique perd régulièrement son temps dans d’innombrables manœuvres et autres stratégies pour l’élection individuelle de l’un ou l’autre des membres du gouvernement, les sept conseillers fédéraux, un parti d’extrême-droite continue sa lente et efficace « blochérisation » des esprits (la version helvétique de leur lepénisation, Christoph Blocher, ancien conseiller fédéral, étant le leader charismatique de la mal-nommée UDC, Union Démocratique du Centre, devenue sous son impulsion une formation d’extrême-droite et xénophobe).
Dernier épisode de cette dérive : un « sondage » sur la politique à mener à l’égard des étrangers envoyé à tous les ménages du pays. La ficelle est certes grosse. On vous fait croire que l’on vous demande votre avis dans une brochure haineuse qui ne fait que dénoncer unilatéralement tous les prétendus malheurs apportés par les étrangers. On vous annonce d’abord que vous avez la parole. Puis, des statistiques arrangées, et dont les références sont assez obscures, ainsi que des arguments mensongers, vous préparent à plébisciter la politique raciste prônée par ce parti. Il s’agit en particulier de fustiger les accords de libre-circulation avec l’Union européenne. Cette propagande nauséabonde ne manque d’ailleurs pas de contradictions puisqu’elle dénonce à la fois une hausse de la proportion d’étrangers, qui est largement due au frein à la naturalisation des immigrés de longue durée qu’impose la Suisse, et des procédures de naturalisation qui seraient prétendument trop facilitées. Tout est aussi fait pour assimiler les notions de criminalité et d’étranger, ce qui mène à des propositions indignes des droits humains comme les naturalisations à l’essai ou le renvoi des « criminels étrangers » (la double peine).
Le prétendu « sondage » est lui-même édifiant. Huit propositions peuvent être plébiscitées, toutes xénophobes, la dernière proposant même la création d’une hotline pour que le « bon peuple » puisse dénoncer tous les prétendus « abus » de la part des étrangers. Et la fiction de la prétendue enquête d’opinion est même corroborée par la possibilité, en dernier lieu, de n’approuver aucune de ces mesures.
Les jours heureux, le Programme du Conseil national de la Résistance, de mars 1944, a été récemment réédité par l’Association Citoyens Résistants d’Hier et d’Aujourd’hui (Paris, La Découverte, 2010). On y trouve notamment ce principe fondamental de « l’égalité absolue de tous les citoyens devant la loi ». Quoi qu’il en soit effectivement de toutes les comparaisons historiques, aucun propos, aucun geste mémoriels à propos des horreurs du XXe siècle et de la barbarie fasciste ne peut avoir le moindre sens sans un respect scrupuleux de ce principe.
Charles Heimberg (Genève)