Il y a quatre-vingt dix ans, le fascisme tuait Giacomo Matteotti

Á juste titre, il est et il va être beaucoup question de Jean Jaurès et de son assassinat quelques heures avant la Première Guerre mondiale. Mais un autre socialiste, Giacomo Matteotti, a connu le même sort dix ans plus tard, dans des circonstances différentes ; et sa disparition a elle aussi marqué fortement l’histoire.

Á juste titre, il est et il va être beaucoup question de Jean Jaurès et de son assassinat quelques heures avant la Première Guerre mondiale. Mais un autre socialiste, Giacomo Matteotti, a connu le même sort dix ans plus tard, dans des circonstances différentes ; et sa disparition a elle aussi marqué fortement l’histoire.

Matteotti, ce n’est pas seulement le nom de places et de rues dans les villes italiennes, qui pourraient aussi être des places et des rues dans d’autres pays. Le député socialiste Giacomo Matteotti, enlevé le 10 juin 1924, à 39 ans seulement, par des sbires de Mussolini, a été retrouvé mort quelque temps plus tard. C’était un fervent antifasciste, un antifasciste de la première heure qui n'a jamais banalisé la gravité du régime mis en place à partir de 1922, un acteur lucide dont l’assassinat incarne la dimension immédiate de violence et de terreur du régime mussolinien et l’absurdité des discours complaisants et relativistes sur un « premier fascisme » qui aurait été tellement doux et efficace qu’il aurait suscité du consensus.

Ce socialiste était un véritable réformiste, mais qui aimait se définir « réformiste, parce que révolutionnaire ». Bien que toujours opposé à la guerre, il n’avait pas adhéré au communisme, et il avait même quitté le congrès fondateur du Parti communiste italien de Livourne [1] en 1921 pour aller secourir des camarades ouvriers de Ferrare assaillis par des bandes fascistes.

Quelques jours avant sa mort, le 30 mai 1924, Matteotti avait dénoncé à la Chambre italienne, avec une grande véhémence, le truquage manifeste des élections de la législature qui était à peine entamée, des élections qui venaient de se dérouler dans des conditions douteuses et qui avaient marqué le triomphe du fascisme :

« Nous socialistes affirmons que la liste de la majorité gouvernementale qui a obtenu plus de quatre millions de voix n’a pas obtenu librement ces suffrages et il est douteux qu’elle ait obtenu le pourcentage nécessaire pour recevoir, même selon votre loi, les deux tiers des sièges qui lui sont accordés. Nous contestons donc ici la validité de l’élection de toute la majorité gouvernementale.

Au cours de cette élection, aucun votant n’a été libre parce que tout le monde savait a priori que, même si la majorité des votants avait osé se prononcer contre le gouvernement, le gouvernement avait à sa disposition une force qui aurait annulé tout résultat contraire à ses vues. Cette intention du gouvernement était renforcée par l’existence d’une milice armée.

Dans 90 % des cas, et pour certaines régions dans 100 % des cas, les bureaux de vote étaient entièrement sous le contrôle des fascistes, et le représentant de la liste minoritaire n’a pas eu la possibilité d’être présent pendant le vote. Nous rappelons ce qui s’est produit en particulier dans les provinces de Milan et de Gênes et dans plusieurs autres, où les résultats n’étaient pas très encourageants pour la liste fasciste: des journaux ont été détruits, des sièges de partis ont été dévastés, des coups ont été donnés. Dans la vallée du Pô et en Toscane et dans d’autres régions citées par le président du Conseil pour leur loyauté envers le gouvernement fasciste, les électeurs ont voté sous le contrôle du parti fasciste. Les pauvres paysans savaient que toute résistance était inutile et pour préserver la sécurité de leur famille, ils ont dû se soumettre à la loi du plus fort, à la loi du maître, en votant pour les candidats que le chef local de l’union fasciste ou du club fasciste avaient désignés. »

Dans un premier temps, le dictateur italien avait paru un peu gêné par l’écho de l’affaire Matteotti, du délit Matteotti. Mais il est parvenu assez vite à la retourner en sa faveur en opérant un tournant « fascistissime » et en renforçant encore davantage sa violence et sa terreur :

« Je vous déclare ici devant tout le peuple italien, que j’assume à moi tout seul la responsabilité politique, morale et historique de tout ce qui est arrivé, déclare-t-il à la Chambre des députés le 3 janvier 1925. Si le fascisme n’a été qu’une affaire d’huile de ricin et de matraques et non pas, au contraire, la superbe passion de l’élite de la jeunesse italienne, c’est à moi qu’en revient la faute ! Si le fascisme a été une association de délinquants. Si toutes les violences ont été le résultat d’une certaine atmosphère, à moi la responsabilité de tout cela, parce que cette atmosphère, je l’ai créée par une propagande qui va de l’intervention dans la guerre jusqu’à aujourd’hui.

Un peuple ne respecte pas un gouvernement qui se laisse vilipender. Le peuple même avant moi a dit : assez ! La mesure est comble ! Lorsque deux éléments sont en lutte et lorsqu’ils sont irréductibles, la solution est dans l’emploi de la force.

L’Italie, oui, messieurs, veut la paix, elle veut la tranquillité, elle veut le calme dans le travail. Nous, ce calme, cette tranquillité dans le travail, nous les lui donnerons, si c’est possible par l’amour, et si c’est nécessaire par la force... » [2]

Antonio Gramsci, un autre célèbre opposant à la dictature fasciste, était très critique à l’égard du réformisme de Matteotti, qui, selon lui, « donnait à une classe conscience de soi et de ses propres destinées, et ne lui donnait pas l'organisation de combat sans laquelle ces destinées ne pourraient jamais se réaliser » ; qui « ébranlait [aussi] les bases de l'État et croyait pouvoir éluder le problème de la création d'un État nouveau ». Mais il n’en a pas moins rendu hommage à la victime :

« Le sacrifice héroïque de Giacomo Matteotti est pour nous l'ultime expression, la plus évidente, la plus tragique et la plus haute, de cette contradiction interne dont tout le mouvement ouvrier italien a souffert pendant des années et des années. Mais si l'impétuosité de cet éveil et les efforts tenaces du passé ont pu être vains, si l'on a pu voir avec terreur s'écrouler en trois ans l'édifice si péniblement construit pierre après pierre, ce sacrifice suprême qui résume tout l'enseignement d'un passé de douleurs et d'erreurs ne doit pas, ne peut pas rester vain. » [3]

Ainsi, la question se pose de savoir si Giacomo Matteotti n’est pas mort en vain. Eh bien non, il n'est pas mort pour rien. Même si, comme pour Jean Jaurès, sa figure a fait l’objet de diverses appropriations mémorielles. Toutefois, est-il suffisamment connu? La récente finalisation de la publication de ses œuvres [4] met désormais à la disposition des chercheurs un corpus d’articles, d’essais, de lettres et de discours qui rendent compte de la richesse d’une pensée et d’une œuvre qui n'ont pas manqué de clairvoyance et qui, surtout, ne relevaient pas d’un réformisme de conciliation comme d’aucuns ont cherché à le faire croire [5].

Certes, la disparition de Matteotti a sanctionné le fait que son courage n’aura pas pu empêcher le renforcement de la dictature ; un peu à la manière dont celle de Jaurès aura marqué l’échec de sa lutte contre la guerre. Voilà donc deux figures socialistes qui ont lutté fermement contre l'inéluctabilité du mal. Les deux crimes dont ils ont été les victimes sont toutefois différents par leurs déroulements, leurs auteurs et la nature de leurs conséquences. Ils ne s'inscrivent pas dans le même contexte. Mais ils sont souvent évoqués de manière téléologique, en relation avec ce que nous connaissons de la suite qui, dans les deux cas, relève du pire. Vingt ans après le délit Matteotti, un 10 juin 1944, le massacre nazi d’Oradour-sur-Glane incarne encore l’horreur à laquelle ont abouti les régimes fascistes. Avec d'autres crimes encore plus effroyables. Et cela donne à réfléchir.

Finalement, c’est bien le temps présent, ses enjeux, ses incertitudes et la fragilité de tout ce qui a été entrepris pour ne plus laisser subir de telles souffrances qui sont d’abord interrogés lorsqu’on évoque ces deux engagements socialistes; ils gardent en effet tout leur sens dans un contexte contemporain où il est devenu difficile, sans repères historiques suffisants, de comprendre le sens de ce qualificatif, et de ce mouvement.

Charles Heimberg (Genève)

 


[1] Ville toscane dont la forte tradition progressiste, c’est tout un symbole, vient d’être brisée par l’élection à la municipalité du Mouvement 5 Étoiles de Beppe Grillo, ex-comique fort peu recommandable qui ne doit ses succès électoraux qu’à la crise impressionnante de la gauche italienne.

[2] Ces extraits en français de ces deux discours sont disponibles sur http://histoire.comze.com/dhistoire_1840_1944.htm, consulté le 10 juin 2014.

[3] Lo stato operaio, 28 août 1924, disponible en français sur https://www.marxists.org/francais/gramsci/works/1924/08/gramsci_19240828.htm, consulté le 10 juin 2014.

[4] Aux éditions Pisa University Press.

[5] Ce n’est pas le cas de l’historien Gianpasquale Santomassimo qui s’est plusieurs fois exprimé dans ce sens dans Il Manifesto, notamment les 18 juillet 2000 et 7 juin 2014. Le premier de ces articles est reproduit dans son volume Antifascismo e dintorni, Rome, Manifestolibri, 2004, pp. 105-108.

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