Quand demeure la mémoire enfouie d'un oncle déporté

«Demeure l'absent», de Séverine Pirovano. C'est un roman, mais c'est aussi une quête de traces. L'oncle Jo n'est pas revenu de déportation. Pourquoi cette injustice? Et comment redonner vie à ce qu'il a été, à ce qu'il a fait?

Séverine Pirovano signe un roman fort intéressant, une quête de traces fragmentaires, le déroulé d'une enquête qui redonne une existence au parcours tragique d'une victime, son grand-oncle Joseph, qui aurait pu être complètement oublié.

 

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Ce roman publié en 2019 s'ajoute à la liste de tous les récits biographiques consacrés à des victimes de la Déportation. Mais il mérite d'être connu pour l'originalité de son processus narratif. C'est une quête d'indices, de traces, privée de linéarité par la nature de cette documentation, marquée par des correspondances retrouvées dans une boîte, par tous les efforts de sa grand-mère pour retrouver son frère pendant et après la guerre, mais aussi par la persistance de cette absence, alors que même les propres fils du déporté ont désormais disparu.

8 janvier 1945. La disparition de Jo a une date, mais Jo n'a pas de sépulture. Il était né à Brison (Haute-Savoie), en 1900.

C'est la Milice qui a arrêté Jo dans sa Haute-Savoie natale le 13 mars 1944. Il travaillait pour les PTT à Annecy.

"Accusé de “sympathies communistes“, mon frère avait été arrêté par suite de dénonciation. Lui-même a beaucoup fait pour la Résistance. Il est marié et père de quatre enfants dont l'aîné a vingt ans", écrivit sa soeur, la grand-mère de l'autrice.

Joseph Moënne-Loccoz avait déjà reçu un avertissement pour s'être affirmé gaulliste dans un café. Les fascistes italiens de l'OVRA, les services secrets de l'Italie fasciste qui occupait un temps la Haute-Savoie, l'avaient aussi interpellé et passé à tabac. Mais le 13 mars 1944, jour de rafle à Annecy, marque son arrestation définitive.

Suivent les lettres du prisonnier, des documents qui occupent une place centrale dans cette narration. Des lettres écrites avant le voyage cauchemardesque vers les camps de concentration.

L'oncle Jo est mort sans sépulture. La quête des traces établit une déportation vers Dachau, convoi du 29 juin 1944. Le Livre Mémorial de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation indique son numéro de matricule à Dachau : 76218. "Prison Saint-Paul à Lyon - Dachau - Tyrol - Dachau - Buchenwald passage une nuit - Ohrdruf." Il se serait écroulé dans l'infirmerie d'Ohrdruf le 8 janvier 1945. Mais, nous l'avons dit, il est resté sans sépulture.

L'oncle Jo, par sa disparition, a ainsi été l'absent. Un absent dont le deuil n'a pas été possible. Un absent qui n'a pas pu raconter de son point de vue la réalité des faits. Et qui avait écrit "Ne m'oubliez pas!" dans une lettre à sa famille.

Des documents ultérieurs, finalement retrouvés grâce à une longue enquête, attestent que Joseph Moënne-Loccoz a été reconnu comme "Déporté Résistant" le 12 novembre 1952. Des témoins ont raconté son arrestation et son décès en déportation. Mais il reste des zones d'absence dans ces dossiers et dans cette histoire, comme par exemple les contenus des courriers qu'il avait détournés pour la Résistance. Et même son propre nom de résistant.

La liste est longue de tout ce que sa soeur et sa famille auraient voulu savoir.

L'ouvrage de Séverine Pirovano comprend aussi une longue lettre de 2005 de l'un des fils, aujourd'hui disparu, de l'oncle Jo, du grand-oncle Joseph. Ainsi que le récit d'un voyage plus récent à Buchenwald, mais pas à Ohrdruf où il ne reste rien. 

L'oncle Jo a été l'un parmi d'autres. Son nom figure sur la plaque commémorative de la Poste d'Annecy. En Haute-Savoie, ils ont été quelques-uns, beaucoup trop nombreux, à être déportés, et à ne pas revenir pour certains d'entre eux. Mais comment laisser oublier ces parcours tragiques de l'antifascisme? Comment laisser négliger l'élaboration et la transmission de cette histoire et de cette mémoire?

Séverine Pirovano contribue ainsi d'une manière originale au refus de cette négligence.

Charles Heimberg (Genève)

 

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