Il y a un autre 11 septembre

Il y a un autre 11 septembre, et personne n’en parle aujourd’hui. C’est celui du martyre de Salvador Allende et de la société chilienne. Il est certes normal que les attentats sanglants de 2001 soient commémorés. Mais l’attention exclusive des médias européens envers cette commémoration américaine et leur silence assourdissant sur les faits abominables de 1973 méritent quand même réflexion.

Il y a un autre 11 septembre, et personne n’en parle aujourd’hui. C’est celui du martyre de Salvador Allende et de la société chilienne. Il est certes normal que les attentats sanglants de 2001 soient commémorés. Mais l’attention exclusive des médias européens envers cette commémoration américaine et leur silence assourdissant sur les faits abominables de 1973 méritent quand même réflexion.

Il y a un autre 11 septembre, et personne n’en parle ici. Certes, cet autre 11 septembre ne relève pas d’une commémoration décennale. La mémoire a ses rythmes et ses tyrannies et le cap des 10 ans, apparemment, est plus impressionnant que celui des 38 ans. L’avenir nous dira d’ailleurs, dans deux ans, si tel est vraiment le problème. Ce dont on peut douter.

Le 11 septembre 1973, à Santiago du Chili, un régime démocratique a été renversé par des militaires sanguinaires, avec la complicité active et coupable des États-Unis. Le régime qui s’est alors installé a détruit grosso modo un nombre équivalent de vies humaines que les attentats criminels de 2001. Il a en plus provoqué son lot de victimes de la torture et son lot d’exilés. Il a en plus mis à bas une démocratie. Il a en plus détruit une expérience originale de socialisme. Il a produit une société ultra-libérale dont les fondements subsistent encore aujourd’hui. La jeunesse chilienne qui réclame avec force dans les rues les moyens indispensables à la construction de son avenir ne fait qu’en témoigner.

Ce bref billet n’a que faire de quelque concurrence mémorielle que ce soit. Toute mémoire blessée a droit à de la reconnaissance, par des hommages et des rituels. Mais aucune insistance médiatique ne nous dispensera pour autant de la nécessité d’un travail de mise en perspective, d’un travail d’histoire : histoire des crimes, histoire des souffrances, histoire de leurs mémoires, mais histoire aussi des occultations de mémoire dans l’espace public.

L’histoire sert à redonner une mémoire à ceux qui n’ont pas de nom, indique le mémorial consacré à Walter Benjamin dans le petit port frontalier de Portbou. Elle a donc pour fonction de ne pas laisser réduire nos regards à la seule focale des dominants, même s’ils ont été atteints par une violence inouïe. Ainsi, la commémoration des attentats de 2001 devrait être l’occasion d’interroger de manière critique aussi bien les dérives sécuritaires et belliqueuses qu’ils ont provoquées que les antécédents américains d’atteintes aux droits de l’homme dont le 11 septembre 1973 constitue tout un symbole.

La question de savoir ce que nous faisions en 2001, au moment du « spectacle » des attentats américains, occupe passablement les médias au cœur de cette commémoration. Moi, je me souviens d’un 12 ou 13 septembre 1973, alors que j’étais dans les premières classes de l’enseignement secondaire : un cours de musique au cours duquel l’enseignante s’est mise tout doucement à pleurer sans parvenir à nous expliquer ce qui lui arrivait. Elle nous a juste dit, entre deux sanglots, qu’elle était affreusement triste et qu’il nous fallait lire les journaux pour comprendre pourquoi. Je me souviens être allé voir, avoir lu la presse, avoir entendu des témoignages à la radio et en être resté profondément et durablement marqué.

Charles Heimberg, Genève

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