Une attaque raciste à Turin

Ce samedi 10 décembre 2011, en fin de journée, une manifestation de protestation s’est formée dans un quartier populaire de Turin. Il s’agissait de protester contre le viol d’une jeune fille par deux Roms. Une cinquantaine de personnes se sont alors dirigées vers un camp de Roms. Selon ce que la presse a rapporté le lendemain, des jeunes y ont mis le feu et tout a été fait pour empêcher les pompiers d’intervenir.

Ce samedi 10 décembre 2011, en fin de journée, une manifestation de protestation s’est formée dans un quartier populaire de Turin. Il s’agissait de protester contre le viol d’une jeune fille par deux Roms. Une cinquantaine de personnes se sont alors dirigées vers un camp de Roms. Selon ce que la presse a rapporté le lendemain, des jeunes y ont mis le feu et tout a été fait pour empêcher les pompiers d’intervenir. Heureusement, les occupants des lieux n’étaient plus là. Après coup, il y a eu deux arrestations et le maire de centre-gauche, Piero Fassino, a protesté.

"N’attaquez pas le quartier. Ici, les gens sont révoltés. Mais nous ne sommes pas racistes. Le problème, c’est qu’on ne peut pas s’en prendre comme cela à une gamine de seize ans. C’est inhumain. Rom ou pas Rom, ça ne se fait pas. » C’est par ces mots que de prétendus « braves gens » ont justifié cette agression (La Stampa, 11 décembre 2011). Mais en plus, quand tout était détruit, il est apparu que la jeune fille, entre-temps, avait admis avoir tout inventé…

Cette triste nouvelle, résultat du racisme ordinaire et de la stigmatisation quotidienne des étrangers, ne manque pas d’inquiéter. L’agression, la vengeance a eu lieu en Italie, un pays récemment marqué par des années de gestion d’un gouvernement de droite et d’extrême-droite qui s’est fait le promoteur de milices prétendument citoyennes vouées à faire régner l’ordre. Et enclines à s’attaquer tout particulièrement aux Roms. Mais une telle attaque aurait aussi pu se dérouler ailleurs en Europe.

L’Europe d’aujourd’hui est en effet la championne de l’idéologie de la distinction du Nous et du Eux. Avec sa politique de fermeture, elle promeut l’exclusion des Eux, au prix de terribles catastrophes humaines qui se succèdent au large de ses côtes. Avec la parfaite soumission de ses dirigeants aux exigences des marchés financiers, des banques et des agences de notation qui les servent, elle s’en prend aussi aux Nous, qu’elle prive et qu’elle va priver toujours davantage de droits sociaux fondamentaux, sacrifiés par des politiques d’austérité qui mènent droit dans le mur les pays et les économies qui les appliquent. Or, ce retour en force de la question sociale, qui pourrait bien finir par toucher toute l’Europe, n’empêche pas la stigmatisation collective des plus subalternes. Pire encore, il risque même de l’exacerber.

Après cette mise à feu qui aurait pu tourner au lynchage, le quotidien turinois La Stampa a dû présenter ses excuses. Il avait en effet annoncé le « viol » et désigné ses prétendus auteurs.

« Le racisme dont nous devons avoir honte est ce racisme inconscient, irrationnel, qui émerge automatiquement même quand la raison, la culture et les convictions les plus profondes devraient nous aider à le tenir éloigné.

« Hier, dans le titre de l’article qui racontait le « viol » du quartier Le Vallette, nous avons écrit : « Il met en fuite les deux Roms qui violaient sa sœur ». Un titre qui ne laissait place à aucune autre possibilité, ni sur les faits, ni surtout sur la provenance ethnique des « violeurs ».

« Nous n’aurions probablement jamais écrit : il met en fuite deux « Turinois », deux « ressortissant d’Asti », deux « Romains », deux « Finlandais ». Mais avec les « Roms », nous sommes tombés dans le titre raciste. Raciste sans le vouloir, bien sûr, mais raciste quand même. Un titre pour lequel, aujourd’hui, la vérité étant connue, nous voulons demander pardon. À nos lecteurs, et surtout à nous-mêmes. » (La Stampa, 11 décembre 2011)

Cet aveu et ces excuses d’un grand organe de presse sont certes les bienvenus. Mais fallait-il vraiment l’innocence de ces deux Roms pour les rendre possibles ? En d’autres termes, leur culpabilité éventuelle aurait-elle alors justifié la violence des auteurs de l’expédition et le racisme du quotidien turinois ?

Ce qui s’est passé à Turin, comme beaucoup d’autres manifestations du racisme quotidien et de la xénophobie montante, devrait nous faire réfléchir. L’histoire contemporaine de l’Europe est en effet bien assez pleine de tragédies et de pogroms pour que nous ne nous résignions pas à banaliser de telles dérives.

Charles Heimberg, Genève

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