Il y a juste 50 ans, la bombe de Piazza Fontana tue 17 innocents. Puis un autre

Il y a juste 50 ans, le 12 décembre 1969, une bombe déposée dans la Banque de l'Agriculture, Piazza Fontana à Milan, tue 17 personnes et en blesse 88 autres. Arrêté juste après, l'anarchiste Giuseppe Pinelli meurt trois jours plus tard après être tombé du quatrième étage de la Préfecture de police. Ces faits sont importants pour l'Italie. Ils ouvrent une longue saison de politique criminelle.

"Et c'est bien de cela que les puissants démo-chrétiens, dans le cas présent, sont, au moins formellement, coupables, parce qu'il ne peut y avoir que trois cas.

Le premier : les puissants démo-chrétiens (ou un groupe d'entre eux) sont les responsables ou les instigateurs directs de la "stratégie de la tension" et des bombes [...].

Le deuxième : si les puissants démo-chrétiens ne savaient toutefois pas tout, ou presque tout, ou beaucoup, ou au moins un peu de cette stratégie, alors ils seraient des incapables ne s'apercevant même pas ce ce qui survient sous leurs yeux.

Le troisième : les puissants démo-chrétiens savent tout des carnages, ou presque tout, ou beaucoup, ou au moins un peu, mais ils font semblant de ne pas le savoir et se taisent.

Dans les trois cas, les puissants démo-chrétiens qui ont détenu le pouvoir ces dernières années devraient s'en aller, disparaître, pour ne pas dire plus."

Pier Paolo Pasolini (Il Mondo, 27 mars 1975, réédité dans Io so, Milan, Garzanti, 2019, pp. 49-50)

 

Alors que les attentats les plus meurtriers de cette époque ont été exécutés par l'extrême-droite néofasciste, en l'occurrence les milieux vénètes d'Ordine Nuovo dans le cas de Piazza Fontana (voir ici), leur histoire et leurs mémoires restent marquées par un sentiment de justice inaccomplie, avec des sentences manquantes et la question de leurs véritables commanditaires restée en suspend, y compris pour un attentat ultérieur, le plus grave en nombre de victimes, celui de Bologne en 1980.

L'attentat de Piazza Fontana. "Il Manifesto", 11.12.19 L'attentat de Piazza Fontana. "Il Manifesto", 11.12.19

Si la bombe de Piazza Fontana incarne aujourd'hui en Italie la mise en route de la stratégie de la tension, et par conséquent des années de plomb, les attentats ou tentatives d'attentat qui ont marqué l'année 1969 en Italie, cinq au total rien que ce 12 décembre 1969, ont été très nombreux, même si heureusement pas tous aussi meurtriers. Leur histoire se situe en réalité dans un narratif européen, inscrit dans la guerre froide et la lutte contre le communisme, dont des traces seront notamment révélées au lendemain de la Révolution des œillets au Portugal du printemps 1974 par la découverte d'une liste de collaborateurs italiens, dont beaucoup de journalistes, reliés au Service d'information de la défense (SID). La genèse de ce réseau clandestin n'a pas concerné que le Portugal, mais aussi notamment l'OAS et les services secrets de la dictature franquiste (voir références ci-dessous).

Quant à la dynamique réelle de cet attentat, de ces attentats, elle a été récemment rappelée d'une manière synthétique dans L'Espresso :

"De son vivant, le juge Gerardo D'Ambrosio avait expliqué en ces termes la "stratégie de la tension" à L'Espresso : "À la fin des années 1960, certains secteurs de l'État, et je fais référence aux services secrets, au SID, aux chefs militaires et à certaines forces politiques, prévoyaient l'utilisation de jeunes terroristes d'extrême-droite pour arrêter l'avancée électorale de la gauche qui, à l'époque, semblait irrépressible. Les bombes ont servi à effrayer les modérés et l'effet politique a été amplifié en infiltrant et en accusant faussement les groupes d'extrême-gauche“."

Ce tout dernier élément survient immédiatement après la bombe de Piazza Fontana avec, parmi beaucoup d'autres, l'arrestation de l'anarchiste Giuseppe Pinelli, suivie trois jours plus tard de celle de Pietro Valpreda. Le premier nommé meurt le 15 décembre après une chute du quatrième étage de la Préfecture de police que les autorités tentent immédiatement d'expliquer par un suicide. C'est la 18e victime innocente de Piazza Fontana. Et personne ne croit, dans son entourage et bien plus largement, à ce prétendu suicide. Beaucoup plus tard, en 2009, le président de la République Giorgio Napolitano déclarera que l'on devait "respect et hommage [à] un innocent qui fut deux fois victime, d'abord de suspicions très lourdes et infondées, et ensuite d'une fin subite et absurde." Il précisera qu'il "ne s'agissait pas de rouvrir ou de remettre en question un procès, mais d'accomplir un geste politique et institutionnel : rompre le silence sur une blessure qui n'est pas séparable des 17 qui perdirent la vie à Piazza Fontana."

Pietro Valpreda, pour sa part, tout aussi innocent, va rester trois ans en prison, battant tous les records de préventive, et subira des procès jusqu'au milieu des années quatre-vingts. Le commissaire Luigi Calabresi, que beaucoup considèrent à l'époque comme responsable de la mort de Pinelli, sera assassiné en mai 1972, une affaire qui donnera lieu à un long processus judiciaire contre d'anciens militants de Lotta Continua, dont Adriano Sofri, condamné à vingt-deux ans de prison pour incitation au meurtre suite aux déclarations douteuses d'un repenti. Cet acharnement a été déconstruit et analysé avec brio par l’historien Carlo Ginzburg dans Le juge et l’historien, un texte publié en français par les Éditions Verdier en 1997.

L'attentat de Piazza Fontana incarne en fin de compte cette période des années de plomb, par sa dynamique, par ses conséquences et par le fait qu'il soit resté sans justice après l'annulation des principales sentences, même si la toute dernière reconnaît la culpabilité de deux néofascistes ne pouvant plus être soumis à un procès. Cependant, une grande part de la vérité est connue, même si la nécessaire ouverture des archives pourra en approfondir la connaissance. Cet attentat nous confronte à la continuité de certaines formes du fascisme, mais aussi aux secrets trop bien gardés de l'État, trop bien protégés par les complicités, les dépistages et l'impunité. La nouvelle période qu'il inaugure sera marquée par une intensification de la répression politique et sociale, mais aussi par des dérives au sein d'une partie de l'extrême-gauche, y compris celle qui évoluera plus tard vers le terrorisme.

Il Manifesto a republié le 11 décembre un article de Luigi Pintor du 28 février 1992. Son titre : "A été d'État". L'auteur y évoque les propos d'un sénateur démo-chrétien, Paolo Emilio Taviani, qui avait été plusieurs fois ministre de l'Intérieur, confessant que la bombe de Piazza Fontana avait été déposée "avec la couverture des services secrets". Pintor ajoute alors que, peut-être, "dans quelques années, lors d'une fête amicale, un autre chef de gouvernement à la retraite nous dira qu'à la gare de Bologne aussi, comme dans la banque de Milan, il s'est agi d'une bombe déposée “avec la couverture des services secrets“."

Charles Heimberg (Genève)

 

Une réédition d'un récit poignant, paru en 1971, de la grande journaliste Camilla Cederna est encore disponible : Pinelli. Una finestra sulla strage, Milan, Il Saggiatore, 2015.

Sur la dimension européenne de Piazza Fontana, voir Aldo Giannuli et Elia Catania, "La “Pista atlantica“ : una prospettiva europea sulla strage di Piazza Fontana", in  Dopo le bombe. Piazza Fontana e l'uso pubblico della storia, Milan, Mimesis, 2019, pp. 15-37.

Sur les propos de Paolo Emlio Taviani, voir aussi Davide Conti,"Piazza Fontana “prima“ di Piazza Fontana. “Annunci“ e timori di una strage", in Dopo le bombe, op. cit., pp. 46-48

 

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