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Billet de blog 12 févr. 2022

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Distorsions mémorielles en Italie

[Rediffusion] Le 10 février est la Journée du Souvenir dédiée aux Italiens et à toutes les victimes d'exécutions à la frontière italo-orientale. Cette année encore, elle a surtout porté sur les seules victimes italiennes et occulté les crimes fascistes, une circulaire du Ministère de l'Instruction diffusée dans les écoles assimilant même ces victimes aux juifs détruits dans la Shoah.

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Dans la région de la frontière italo-orientale, les foibe sont connues comme des lieux où se sont déroulés des massacres et des exécutions au cours de la Seconde Guerre mondiale. Pour l'historien Eric Gobetti, ce terme désigne "en substance des cavités typiques des terrains des régions karstiques, qui peuvent avoir une largeur et une profondeur variables [et] qui sont utilisées traditionnellement comme lieux d'occultation de cadavres ou de sépulture improvisée" (Gobetti, p. 42 de la version électronique). Beaucoup de récits évoquent des exécutions perpétrées en jetant les victimes dans ces foibe, mais elles ont d'abord et surtout été utilisées comme lieux de sépulture. Ces foibe font l'objet d'une narration qui néglige par ailleurs d'autres lieux et modalités d'exécutions. Elles relèvent de violences de guerre croisées dont il ne faut jamais oublier qu'elles se sont inscrites dans une guerre fasciste et ses conséquences, mais sans occulter aucune de ces violences pour autant.

La République reconnaît le 10 février comme "Journée du souvenir" afin de préserver et de renouveler la mémoire de la tragédie des Italiens et de toutes les victimes des "foibe", de l'exode des Istriens, des Fiumains et des Dalmatiens après la Seconde Guerre mondiale et des problématiques plus complexes de la frontière orientale.

Officiellement, le 10 février marque en Italie la Journée du Souvenir dédié à la mémoire de la tragédie des Italiens et de toutes les victimes des foibe, de l'exode de leurs terres des Istriens, Fiumains et Dalmates dans la période qui suit la Seconde Guerre mondiale: soit quelque 5'000 Italiens exécutés pendant et à la fin de la guerre, ainsi que des Italiens exilés de l'Istrie, de la ville de Fiume (l'actuelle Rijeka en Croatie) et de la Dalmatie.

Des gestes importants ont été accomplis, notamment par l'actuel président Sergio Matarella, pour faire en sorte que cette commémoration rende hommage aussi bien aux victimes italiennes qu'aux Slovènes et Croates condamnés à mort et exécutés par les fascistes; cela a notamment été le cas en juillet 2020, avec le président slovène Borut Pahor, au moment de restituer à la communauté slovène de Trieste l'ancien Narodni Dom (Maison du Peuple), incendié le 13 juillet 1920 par des fascistes.

Cependant, l'instauration de cette Journée du Souvenir s'est révélée de plus en plus problématique: d'une part parce qu'elle est intervenue après celle de la Journée de la Mémoire de la Shoah et de la prévention des crimes contre l'humanité, apparaissant comme une sorte de contre-mémoire au lieu de s'insérer dans cette perspective internationale de prévention universelle; d'autre part, parce qu'elle n'a jamais cessé d'être investie par la droite et la droite extrême dans une logique de manipulation anticommuniste et anti-antifasciste. Elle a ainsi contribué à la recrudescence d'une guerre de la mémoire dédiée à une mise en équivalence des crimes fascistes et communistes, sans doute aussi encouragée par la non moins confusionniste résolution du Parlement européen qui allait dans le même sens en septembre 2019. De tels brouillages récurrents  qui entachent la mémoire démocratique avaient déjà été notamment exprimés par Matteo Salvini, alors ministre de l'Intérieur et vice-premier ministre, le 10 février 2019 à Basovizza lorsqu'il avait déclaré que "les enfants morts dans les foibe et les enfants d'Auschwitz sont équivalents. Il n'existe pas de martyrs de série A et de série B" (Gobetti, p. 27). Ils se déploient aussi par le biais d'un usage très large, et lui aussi confusionniste, d'une accusation de "négationnisme" à l'égard de celles et ceux qui n'adhèrent pas à ces discours dominants de sens commun.

Aujourd'hui, en 2022, cette équivalence glaçante qui correspond plutôt à une forme de négationnisme vis-à-vis de la Shoah en amalgamant ce qui ne doit pas l'être, a non seulement été à nouveau exprimée; mais, pire encore, elle l'a été dans un document officiel émanant du Ministère de l'Instruction, largement diffusé dans les écoles. Certes, le ministre Patrizio Bianchi a été forcé de corriger le tir par une déclaration stipulant l'unicité de tous les massacres, mais le mal était fait pour accompagner la lente incrustation de cette doxa glauque. Et le Ministère, à ce jour, n'a même pas retiré le document en question de son site Internet.

Que dit ce document:

La "Journée du Souvenir" et la connaissance de ce qui s'est passé peuvent nous aider à comprendre que, dans ce cas, la "catégorie" humaine que l'on voulait faire plier et annuler culturellement était la catégorie italienne.
Peu de temps auparavant, cela s'était produit, à l'échelle européenne, pour la "catégorie" des juifs. Avec une atroce volonté d'annihilation, jamais expérimentée auparavant dans l'histoire de l'humanité. Quelques décennies plus tôt, cela était arrivé à la "catégorie" des Arméniens. Et ensuite ? Toujours près de nous, dans les années 1990, c'est la "catégorie" des musulmans de Srebrenica qui en a été victime...
Pas besoin d'en rajouter.

Cette inacceptable distorsion mémorielle a rapidement été condamnée comme il fallait qu'elle le soit. Mais elle n'est pas effacée pour autant. Elle contribue et contribuera ainsi à un brouillage gravissime des mémoires et des valeurs.

Malheureusement, c'est en réalité la dynamique prévalente de cette Journée du Souvenir que de tourner à la distorsion mémorielle et à la tentative récurrente d'une (impossible) réhabilitation du fascisme. Comme l'a dit Eric Gobetti, "nous devrions [aussi] nous souvenir des 30'000 Italiens qui ont combattu comme partisans en Yougoslavie, 10'000 y étant morts, soit deux fois plus que dans les foibe. Pourquoi ne nous souvenons-nous pas d'eux ? Nous avons choisi de nous souvenir uniquement des 5'000 victimes des foibe."

La réécriture de l'histoire, et la distorsion des mémoires, sous l'effet de la posture idéologique de l'anticommunisme s'est aussi exprimée cette année avec une illustration choisie par la Région du Piémont qui s'est révélée particulièrement suggestive et orientée avec ses personnages typés et menaçants en arrière-plan. Elle a notamment été dénoncée par l'ANPI, l'Association nationale des Partisans italiens.

Dans une perspective toute différente, un intéressant séminaire public a été organisé le 9 février 2022 par l'Université pour Étrangers de Sienne. Dans son introduction (à lire ici), le recteur Tomaso Montanari y a déclaré que "l'université ne prend pas de position politique. L'université en général, cette université en particulier. Mais l'antifascisme n'est pas une position politique. C'est une prémisse constitutionnelle et institutionnelle indispensable et non négociable. Notre université, comme toutes les autres universités, est une institution, une communauté qui est ouvertement antifasciste. Il ne pouvait en être autrement."

Cependant, en ne connaissant sans doute que le titre de ce séminaire public (Usage politique de la mémoire et revanchisme fasciste: la genèse de la Journée du Souvenir), et sans aucune référence à la richesse des contributions auxquelles il a donné lieu, de violentes attaques n'ont pas manqué de s'exprimer visant en particulier  son principal organisateur, Tomaso Montanari, y compris en réclamant sa destitution. Ces attaques antidémocratiques, si elles font honte à leurs auteurs, et si elles exigent l'expression de notre solidarité, n'en sont pas moins terriblement inquiétantes quand on réfléchit à ce qu'elles font surgir. Montanari ne dit d'ailleurs pas autre chose dans sa réaction à ces faits en se déclarant "convaincu que les morts des foibe, une page tragique de notre histoire, ont été instrumentalisés par quelques-uns, et que ces quelques-uns, ce sont les fascistes." Et en se demandant "s'il est normal qu'une commémoration d'État soit célébrée par des associations néofascistes et néonazies."

Encore une fois, aucune occultation du passé n'est légitime. Les faits sont les faits, et les victimes sont toutes des victimes. Mais on ne peut pas tout faire équivaloir. Car l'histoire ne se construit pas du seul point de vue des victimes. Par exemple, elle ne met pas sur le même plan celles et ceux qui sont tombés au cours d'une lutte en opposition au fascisme ou en faveur du fascisme. La nécessaire reconnaissance de toutes les violences et de toutes les souffrances doit en même temps bien distinguer les situations et leurs significations respectives, au risque sinon de produire de nouvelles occultations et de nouvelles souffrances en contribuant encore une fois au brouillage mémoriel.

Charles Heimberg (Genève)

Références

Filippo Focardi, Nel cantiere della memoria. Fascismo, Resistenza, Shoah, Foibe, Viella, 2020.

Eric Gobetti, E allora le foibe?, Laterza, 2021.

Vidéo du Séminaire public du 9 février 2022, Uso politico della memoria e revanscismo fascista: la genesi del Giorno del Ricordo/Usage politique de la mémoire et revanchisme fasciste: la genèse de la Journée du Souvenir, Université pour Étrangers de Sienne.

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