Il y a cent ans, la Grève générale en Suisse prenait fin dans la confusion

14 novembre 1918. Au troisième jour de LA Grève générale en Suisse, ses dirigeants ont cédé à l'ultimatum répressif des autorités sans avoir obtenu la moindre concession. Beaucoup de grévistes restent incrédules et ne veulent pas s'en accommoder.

14 novembre 1918. Au troisième jour de LA Grève générale en Suisse, ses dirigeants ont cédé à l'ultimatum répressif des autorités sans avoir obtenu la moindre concession. Beaucoup de grévistes restent incrédules et ne veulent pas s'en accommoder. C'est le jour des violences, celui qui voit mourir trois jeunes ouvriers horlogers, Marius Noirjean, Hermann Lanz et Fritz Scholl, victimes de la répression militaire à Granges. Dès lors, même s'il va bien lui falloir céder plus tard sur des revendications de bon sens, la classe dominante, aidée par l'armée et des gardes civiques, fait régner l'ordre et impose rapidement un récit faussé de ce mouvement social présenté comme une prétendue insurrection bolchévique.

Attroupement pacifique de soldats et de travailleurs lors d’un blocage de voies de chemin de fer à Granges le 13 novembre 1918 (Archives de la ville de Granges) Source: Unia Attroupement pacifique de soldats et de travailleurs lors d’un blocage de voies de chemin de fer à Granges le 13 novembre 1918 (Archives de la ville de Granges) Source: Unia

Cette issue de la Grève générale mérite d'être rappelée. La troisième journée de la grève a en effet été chaotique, violente. Si un appel à reprendre le travail avait bien été lancé, c'était seulement à partir du jeudi soir à minuit. Mais la droite et les gardes civiques voulaient que la grève cesse tout de suite. Dans le Volksrecht du jour, le syndicaliste Ernest Nobs (qui deviendra en 1943 le premier conseiller fédéral, socialiste, ce qui ne change rien à ces propos de 1918) s'est indigné avec verve, dans des termes sans équivoque, de cette issue piteuse imposée à un vaste mouvement social sans le moindre acquis : "C'est à pleurer ! Jamais une grève ne s'est effondrée si honteusement. [...] Jamais une bataille de cette ampleur n'a été interrompue sans conditions dans des circonstances comparables à celles d'aujourd'hui."

"Volksrecht", 14.11.1918. Document 4.5 des matériaux publiés par le SSP-VPOD sous la direction de Dominique Dirlewanger "Volksrecht", 14.11.1918. Document 4.5 des matériaux publiés par le SSP-VPOD sous la direction de Dominique Dirlewanger

À Genève, le très conservateur Journal de Genève s'est rapidement empressé de publier une édition spéciale pour annoncer la fin immédiate de la grève. Les grévistes ont alors distribué un tract pour démentir la nouvelle, puisque le mouvement devait encore durer jusqu'à minuit, tract dont la distribution a été interdite par les autorités locales. En fin d'après-midi, des bagarres ont éclaté dans le quartier de Saint-Gervais, autour du café du Grutli à la rue des Corps-Saints. Des dirigeants de la grève, dont le député Émile Nicolet, ont alors été molestés par des gardes civiques avant d'être arrêtés avec de nombreux camarades.

"Journal de Genève", 15 novembre 1918 "Journal de Genève", 15 novembre 1918

La Grève générale de 1918 en Suisse a été profondément connectée à d'autres espaces et d'autres lieux, en Europe et dans le monde. Trois éléments ont en particulier passé la frontière à ce moment-là : la misère, la violence d'État et la grippe dite "espagnole".

La misère était notamment le fruit de la désorganisation des autorités face à la guerre alentour, ce qui a favorisé la spéculation et les profits de guerre, mais ce qui n'a pas assuré un revenu aux familles des soldats mobilisés, ni empêché une poussée inflationniste qui a eu des conséquences délétère pour les milieux populaires urbains. De ce point de vue, la grève de 1918 était inscrite dans une plus large vague de protestations contre la vie chère dans lesquelles des femmes comme la zurichoise Rosa Bloch ont joué un rôle de premier plan.

La violence d'État, qui avait été celle de tous les pays belligérants envoyant de force et en masse leurs jeunes gens dans une guerre particulièrement meurtrière et parfaitement insensée, a été présente dans le cas helvétique par la vigueur de l'intervention de l'armée contre les populations ouvrières, y compris l'occupation militaire de la ville de Zurich, mais aussi par les menaces proférées dans l'ultimatum du Conseil fédéral au Comité d'Olten.

Enfin, la pandémie de la grippe dite "espagnole" sévissait au moment même de la Grève générale, touchant en particulier des jeunes gens en situation de promiscuité, notamment parmi les soldats mobilisés contre les grévistes. La grippe produit sans doute de l'incertitude, de l'angoisse, et occupe forcément les esprits. Et les milieux conservateurs n'ont pas hésité à récupérer ces souffrances pour transformer les victimes militaires de la grippe en des héros de la lutte contre les bolchéviques.

À ce propos, il est intéressant de relire aujourd'hui ce qu'écrivait Franck Jotterand dans la Gazette littéraire, supplément de la Gazette de Lausanne, en novembre 1968, dans le contexte du cinquantième anniversaire de la Grève générale. "- Vous souvenez-vous de la grève générale de 18 ? - Oui, bien sûr. La gare de Lausanne était encombrée de cercueils de soldats." Jotterand commençait par ces propos d'un témoin "persuadé qu'en novembre 1918, les troupes romandes ont sauvé la patrie en sauvant Berne, Bâle et Zurich des révolutionnaires au prix de pertes épouvantables". Son interlocuteur oubliait ainsi la mobilisation en Suisse romande, mais il exprimait surtout une confusion significative : les soldats de 1918 ne sont pas morts de prétendus combats contre des révolutionnaires, mais ils sont morts de la grippe.

"La Gazette Littéraire", 10-11 novembre 1968 "La Gazette Littéraire", 10-11 novembre 1968

Suite Suite

Dans sa conclusion, Jotterand soulignait avec raison la connexion de l'histoire de la Suisse avec l'histoire européenne. Mais il affirmait aussi que la Grève générale aurait fait passer la Suisse "de la démocratie politique à la démocrate sociale". Or, cette vision rétrospective de conquêtes sociales différées n'empêche pas la Grève générale de s'être d'abord soldée par une défaite. Dans une récente production collective associant deux revues, Hans Ulrich Jost souligne que les secteurs de la société helvétique qui ont profité de la Grève générale étaient la Place financière et la paysannerie : le premier parce qu'il disposerait désormais d'une stabilité politique et sociale qui lui permettrait de prospérer, le second, qui a soutenu les autorités dans la crise, parce qu'il a vu émerger un parti conservateur fondé par Rudolf Minger pour défendre ses intérêts, le Parti des paysans et bourgeois bernois, rebaptisé Parti des paysans, artisans et bourgeois en 1921, qui deviendra bien plus tard l'UDC (Union Démocratique du Centre, aujourd'hui à l'extrême-droite).

Certes, il serait réducteur d'affirmer que l'obtention, peu de temps après la Grève générale, de la semaine de 48 heures, selon le fameux slogan des "8 heures par jour", n'aurait été due qu'à son adoption par la France, ou parce qu'elle aurait été dans l'air du temps. Les effets de la grève ont en réalité été complexes et contrastés. Mais une vision rétrospective idéalisée nous rappelle seulement la légitimité des revendications du Comité d'Olten. L'affirmation du conservatisme, la mobilisation des gardes civiques, le développement de la narration inventée d'une Grève générale révolutionnaire et l'intensité de la répression militaire, politique et judiciaire n'ont permis des concessions sociales ultérieures qu'à la condition d'une domination politique désormais bien établie.

Charles Heimberg (Genève)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.