Un certain esprit suisse et son chaos pandémique (1)

«Calamiteuse, la gestion suisse de la pandémie génère la pire situation sanitaire d’Europe! Souverainisme des cantons, attentisme généralisé, pingrerie financière, égoïsme, ces tares sont le prix que les citoyens payent pour avoir laissé la mentalité UDC dominer la Confédération.» Ce tweet de l'essayiste François Cherix exprime ici quelque chose de profondément vrai.

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Face à une pandémie aussi pleine d'incertitudes, et d'une telle gravité, il était plutôt indiqué, ce printemps, même en observant la situation d'une manière attentive, de suivre les consignes des autorités et de jouer le jeu de la solidarité collective. Yaka et Faukon n'étaient pas forcément de mise et mieux valait écouter les scientifiques. Avec la première vague printanière, les autorités suisses ont géré la crise tant bien que mal, même si elles sont restées bien trop timorées en matière d'aide aux victimes économiques, et malgré les couacs de l'Office fédéral de la santé publique (OFSP), notamment sur les masques. Le caractère mesuré et non autoritaires des mesures sanitaires par rapport à ce qu'il en était dans d'autres pays a pu être apprécié sans que cela péjore la situation. Et les applaudissements des soignants aux balcons laissaient espérer des mesures de reconnaissance. Mais voilà que tout s'est écroulé à tous les étages avec la deuxième vague automnale.

"[...] Le faible nombre de victimes de la première vague a semblé confirmer une perception largement répandue de la Suisse considérée comme un "cas particulier" [un Sonderfall] - celui d'un pays unique, séparé des malheurs du monde. Au siècle dernier, la Suisse n'a jamais connu ni guerre ni catastrophe naturelle majeure. Au cours de ce siècle, les Suisses n'ont pas connu d'attentat terroriste et leur portefeuille a à peine souffert de la crise financière mondiale. Le pays alpin est immunisé contre la crise mondiale - c'est du moins ce que les Suisses croyaient être la leçon de l'histoire."

C'est un article paru hors de Suisse qui établissait ce constat pertinent le 10 novembre dernier. Le même jour, le journaliste Romaric Godin publiait de son côté deux excellents articles dans Mediapart sur une situation pandémique en Suisse qu'il qualifiait à juste titre de chaotique : l'un sur la crise du fédéralisme en temps de pandémie et de deuxième vague, l'autre sur l'influence des milieux économiques pour résister aux mesures sanitaires dans cette même deuxième vague.

Le dimanche soir 13 décembre 2020, le téléjournal de la Télévision suisse romande a accueilli le conseiller fédéral et ministre de la Santé, M. Alain Berset, en projetant des courbes comparatives montrant que la Suisse avait eu durant la semaine écoulée davantage de nouveaux cas de Covid-19 que ses voisins directs français, allemands et italiens, et qu'elle présentait en plus la courbe la plus croissante.

Capture d'écran du 19h30 de la RTS du 13.12.20 Capture d'écran du 19h30 de la RTS du 13.12.20

Or, l'Allemagne a annoncé ce même 13 décembre un semi-confinement jusqu'en janvier, alors que la France et l'Italie s'apprêtent également à prolonger des restrictions pour les fêtes. La Suisse demeure ainsi la seule à ouvrir ses pistes et stations de ski, et ses mesures de restrictions en matière de commerces et de restaurants restent les plus modestes en comparaison avec ses voisins malgré les restrictions différenciées annoncées le 11 décembre.

Cependant, toujours ce 13 décembre, la presse suisse a fait état d'une lettre collective des représentants des cinq hôpitaux universitaires du pays et d'un groupe de médecins-chefs tirant la sonnette d'alarme face au risque d'une troisième vague qui serait encore plus grave. Elle avait été précédée par de vives alertes exprimées par les représentant-es des soignant-es, notamment l'Association suisse des Infirmiers et Infirmières qui réclamait du personnel supplémentaire. Pour sa part, le directeur de l’hôpital universitaire de Zurich a même appelé à un confinement national. La surcharge des hôpitaux entraîne avec elle d'autres conséquences : une propagation du virus parmi des patients déjà hospitalisés et fragiles, le renvoi d'opérations essentielles pour la qualité de vie des patients, un sentiment que les morts ont été oubliés, comme si ces personnes âgées "avaient moins de valeur", sans même parler de ce que subissent les soignant-es qui risquent de craquer. Un médecin-chef de Winterthur a ainsi souligné que "nous voyons que des secteurs économiques sont en train de périr. Cela fait évidemment mal, mais les entreprises peuvent se reconstruire. Les morts, nous ne les ramènerons pas."

Interpellé sur le plateau du téléjournal, le ministre de la santé a déclaré qu'il prenait ces avertissements au sérieux. Encore faudrait-il qu'il soit entendu au Conseil fédéral, le gouvernement suisse de concordance, où une majorité de droite et de droite extrême a vraisemblablement bloqué jusque-là, dans le contexte de cette deuxième vague, toute politique sanitaire digne de ce nom pour privilégier une protection (à courte vue) des intérêts de l'économie et une limitation des dépenses.

 

Un entre-deux-vagues calamiteux

Mais revenons à l'été 2020 et à l'entre-deux-vagues. Il a été marqué par un message-slogan constamment ressassé sans avoir vraiment été problématisé : il faut tout faire pour éviter une deuxième vague, c'est-à-dire un semi-confinement dont l'économie ne se relèverait pas. Cet objectif ne se préoccupait ni des morts, ni des victimes de séquelles, ni des personnes à risque de covid-19. Mais surtout, il était rituellement rappelé en opposant à tort les intérêts immédiats de l'économie à ceux de la santé, en oubliant que ce n'était pas la méthode Coué, mais bien une politique pro-active de prévention et de préservation des risques qui permettrait, quoi qu'il en coûte, d'éviter de nouvelles vagues pandémiques; lesquelles, en effet, seraient très coûteuses pour le monde économique et social, et pour tout un chacun. En outre, à la moindre petite alerte sur les réalités factuelles de la circulation du virus, il était fait valoir, de manière un peu spécieuse, que l'on ne pouvait pas prendre des mesures qui ne seraient pas comprises par la population.

Il faudra donc qu'un jour s'établisse un bilan critique de ce moment de rassurisme, de déni et de laxisme qu'a été cet entre-deux-vagues en Suisse. Cet attentisme a été notamment légitimé par des consignes hasardeuses de l'OFSP, surtout sur le port du masque qui, pendant trop longtemps, n'a été rendu ni obligatoire, ni même recommandé; et qui, encore le 29 octobre, n'était même pas requis en lieu clos professionnel si une distance de 1,50 mètres pouvait être assurée. Les recommandations officielles relatives au télétravail, quand elles n'ont pas été abandonnées, ont été à peine chuchotées, sans aucune obligation pour les employeurs, pas même pour les personnes vulnérables. La définition même des personnes à risques a vu ses critères se restreindre alors que même le critère de seuil des 65 ans, qui est aussi l'âge de la retraite en Suisse, est discutable. Dans la vraie vie, quand le responsable des soins intensifs des Hôpitaux universitaires genevois s'est exprimé dans La Tribune de Genève, déclarant ce 17 octobre 2020 déjà que "la seule chose qui marcherait serait le confinement", il a évoqué comme profil de ses patients atteints de Covid-19 "surtout des hommes (77%), de plus de 60 ans", avec des problèmes de comorbidité. Un récent reportage de la télévision a présenté un médecin de 62 ans atteint du Covid-19, le Dr Daniel Bertin, de Martigny, qui a survécu à trois mois de coma, mais en subit encore aujourd'hui les séquelles en s'interrogeant sur leur évolution à venir. Ce cas montre bien la nécessité d'une véritable politique de prévention et de protection dans le monde du travail dont il n'est guère question en Suisse.

Si cet entre-deux-vagues helvétique a mené à un certain chaos, c'est aussi lié, entre autres, à deux facteurs majeurs.

Le fédéralisme suisse a constitué un terrible piège parce qu'il a paralysé l'action protectrice en matière de santé publique. Le fait que le Conseil fédéral ait renoncé à reprendre la main comme pour la première vague a en effet provoqué tout un pataquès qui montre que l'échelle cantonale, trop restreinte, n'est sans doute pas la bonne échelle de gestion de la crise. L'échelle nationale centralisée peut également poser des problèmes, et beaucoup de pays gèrent la crise à une échelle régionale qui correspondrait, en Suisse, à des regroupements de cantons. Comme la pandémie est aussi caractérisée par des temporalités complexes, liées aux modes de circulation du virus, mais aussi au temps de latence entre la prise de certaines décisions et le moment où elle peuvent avoir de l'effet (par exemple sur l'occupation des services de soins intensifs ou sur la mortalité), une partie des cantons suisses ont pu, dans un premier temps, faire mine de ne pas être concernés. Il a donc fallu attendre que leurs hôpitaux soient à leur tour débordés pour que des mesures sanitaires  nationales soient prises à nouveau. Et les responsables de leurs hôpitaux sont maintenant en première ligne pour alerter les autorités sur la gravité de la situation pandémique.

L'esprit suisse conservateur dominant, pingre et ultralibéral, hostile au rôle de l'État pour assurer le bien commun, s'exprime avec une obstination hors de propos face à cette crise sociale et pandémique qui est sans doute la plus grave depuis la Seconde Guerre mondiale. Il est tout à fait invraisemblable qu'un pays aussi riche et aussi peu endetté que la Suisse ne soit pas capable de faire face à cette crise en mobilisant ses réserves financières pour préserver la santé de toute sa population et soutenir sérieusement toutes les personnes qui subissent des dommages économiques à cause des mesures sanitaires. L'attitude pour le moins timorée du responsable des finances publiques, le conseiller fédéral de la droite extrême UDC, M. Ueli Maurer, n'est franchement pas digne de la situation. Dans un contexte, qui plus est, de taux d'intérêts négatifs, et avec une Banque national suisse qui a encore engrangé des bénéfices exceptionnels, la faiblesse des mesures économiques qui sont prises pour assurer la sauvegarde du tissu économique et la protection des plus précaires est indécente. La petite musique dominante consistant à défendre sa propre activité économique en prétendant que virus et clusters se trouveraient ailleurs mais pas chez soi, alors que l'on ne connaît en réalité qu'une toute petite partie des lieux effectifs de chaque contamination, est insensée. Mais, en même temps, respect et soutien sans réserve sont dus à toutes les victimes économiques des mesures qui doivent être prises. Il faut donc absolument que la Confédération ouvre sérieusement les cordons de la bourse et permette à toute la société d'arriver jusqu'à l'issue de cette crise que la perspective du vaccin rend désormais plus accessible.

Intitulé Non à l'indifférence !, un Appel solennel au Conseil fédéral, au Parlement et aux conseillères et conseillers d'État des 26 cantons a été récemment lancé par la société civile. Il rappelle que le préambule de la Constitution fédérale suisse stipule que "la force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres". Il demande à juste titre que des mesures soient prises immédiatement pour contenir l'épidémie en s'appuyant "sur l’avis des expertes et experts et non pas sur celui des lobbyistes et des associations professionnelles". Il réclame des moyens et des compensations financières pour les soignants, ainsi que des mesures d'accompagnement pour les malades en fin de vie et les familles en deuil. Tout ce qu'il met en avant est essentiel, mais il est dommage qu'il n'exige pas en même temps de la Confédération un soutien financier substantiel à toutes les autres personnes victimes de la crise dans leur vie professionnelle, sur le plan social ou dans leur activité économique.

Pour conclure, provisoirement, il apparaît que cette gestion calamiteuse, dont il va falloir observer l'évolution, met en effet à mal cette image convenue du Sonderfall, du cas particulier d'une Suisse qui pouvait se croire à l'abri des grands malheurs du monde après avoir échappé notamment aux guerres mondiales. Cette image de soi que promeut la Suisse dominante, avec aussi sa politique humanitaire et sa prétendue neutralité, est d'abord un outil de communication qui ne dit pas la complexité de ce pays. Et, de ce point de vue, cette crise pandémique constitue sans doute un grand exercice de retour à la réalité.

Mais, malheureusement, sous l'effet du système de concordance, la Suisse va devoir gérer la suite de cette crise sous la triple présidence, pour l'année 2021, de trois politiciens de la droite extrême de l'UDC, un parti qui s'est particulièrement démené ces dernières semaines pour laisser tout ouvert et limiter les dépenses : M. Guy Parmelin à la présidence de la Confédération, M. Andreas Aebi à la présidence de la Chambre dite du peuple, le Conseil national, et M. Alex Kuprecht à la présidence de la Chambre des Cantons, le Conseil des États. Même si ces pouvoirs présidentiels sont limités et symboliques, ce n'est pas franchement de bon augure pour sortir de ce cauchemar.

Charles Heimberg (Genève)

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