Inquiétante mesure de censure dans la formation continue enseignante à Lausanne

C'est à la demande de la conseillère d'État responsable de l'enseignement public dans le canton de Vaud qu'une formation continue consacrée à la Nakba de 1948 pour les Palestiniens a été suspendue, c'est-à-dire censurée. Ce qui constitue un dangereux précédent pour la liberté intellectuelle dans le monde enseignant et dans celui de sa formation.

C'est à la demande de la conseillère d'État responsable de l'enseignement public dans le canton de Vaud qu'une formation continue consacrée à la Nakba de 1948 pour les Palestiniens a été suspendue, c'est-à-dire censurée. Il a été fait valoir que le programme annoncé aurait été "déséquilibré". Ce qui constitue un dangereux précédent pour la liberté intellectuelle dans le monde enseignant et dans celui de sa formation.

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L'affaire tombe d'autant plus mal qu'elle a été annoncée dans le quotidien local lausannois au moment même où une tentative de censure de la part de l'ambassadrice israélienne en France, elle aussi justifiée par le prétendu caractère "déséquilibré" d'un reportage de France 2 sur Gaza, a reçu la fin de non-recevoir qu'elle méritait.

La description de cette formation continue (tirée du site de la Haute école pédagogique de Lausanne) était pourtant prometteuse:

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Elle comprenait deux historiens israéliens critiques et engagés qui incarnent d'une certaine manière une pluralité de la société israélienne et des opinions qui s'y expriment que le gouvernement extrémiste actuel de ce pays aimerait bien détruire; ainsi qu'une grande personnalité palestinienne, l'ambassadeur auprès de l'UNESCO Elias Sanbar, dont la lutte pour la reconnaissance de son peuple et de ses droits est aussi légitime que nécessaire.

Dans l'article de presse qui annonce cette censure, un professeur d’histoire des juifs et du judaïsme à l’Université de Lausanne traite son collègue Shlomo Sand de "militant". Ce terme dépréciatif vise à délégitimer toute perspective critique exprimée par son destinataire. Or, pour qui, comme moi, l'a lu attentivement et l'a entendu à plusieurs reprises, cette accusation, qui confond engagement et militantisme en prétendant effacer ainsi tout le caractère scientifique de son oeuvre, n'a pas de fondement. Elle est d'autant plus irrecevable qu'elle sert visiblement de prétexte à ce qui est bien une censure politique puisque "le cours devrait être remis sur pied dans une nouvelle mouture".

Cette mesure est également inacceptable parce qu'elle s'en prend à un contenu d'histoire qui est fondamental: une question sensible, qui nécessite de la connaissance pour comprendre le monde d'aujourd'hui; mais aussi une thématique qui consiste à prendre en compte et intégrer le point de vue de dominés et d'opprimés dans un conflit qui dure et qui se fait de plus en plus violent.

Certes, l'idée de multiperspectivité et de points de vue croisés se trouve au coeur de l'épistémologie de l'histoire. L'expérience de L'histoire de l'autre l'avait mise en pratique en faisant raconter en parallèle à des historiens et enseignants israéliens et palestiniens les moments chauds de cette histoire, notamment 1948: la guerre d'indépendance d'un côté, la Nakba de l'autre. Toutefois, l'évolution du conflit, l'exacerbation de sa violence et la politique extrémiste du gouvernement israélien, notamment en matière de colonisation, rendent de plus en plus difficiles ce type d'expériences. Il est dès lors parfaitement justifié de prendre ponctuellement en compte et de faire connaître l'histoire palestinienne et le point de vue palestinien en ne les laissant pas s'effacer.

La censure exercée par la responsable de l'instruction publique vaudoise est également problématique parce qu'elle n'accorde aucune confiance à celles et ceux qui ont organisé et qui auraient animé cette formation continue dans le souci d'assurer sa nature scientifique, quels que soient les engagements de ses intervenants. Comment peut-on affirmer à l'avance le caractère problématique du déroulement d'une telle journée?

Cette censure, exercée qui plus est par une magistrate socialiste, crée un dangereux précédent qui doit nous alerter. En effet, nous sommes en 2018. La liberté d'expression, d'enseignement et de recherche de l'histoire, de ses protagonistes et de ses passeurs est attaquée dans de nombreux pays. Et l'extrême-droite pourrait bien vouloir s'en prendre à elle dans d'autres pays encore, y compris en Suisse.

Charles Heimberg (Genève)

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