Qu’une rue ait failli être dédiée au fasciste Almirante en dit long sur notre présent

Au matin du 15 juin 2018, un article de l’historien Guido Crainz sonnait l’alarme à juste titre dans "La Repubblica" : une rue romaine allait en effet être dédiée au fascistissime Giorgio Almirante, enfin, non : finalement, il s'avérait qu'elle "aurait dû" être dédiée à cet inqualifiable individu, la maire de Rome ayant décidé ensuite de bloquer cette infamie…

Au matin du 15 juin 2018, un article de l’historien Guido Crainz sonnait l’alarme à juste titre dans la version papier de La Repubblica : une rue romaine allait en effet être dédiée au fascistissime Giorgio Almirante, enfin, non : finalement, il s'avérait qu'elle aurait dû être dédiée à cet inqualifiable individu, la maire de Rome, Virginia Raggi, du Mouvement 5 Étoiles, ayant décidé ensuite de bloquer cette infamie… même si, dans un premier temps, l’apprenant en direct, elle n’avait pas exactement réagi dans le même sens (« Si le Conseil municipal l’a décidé, le maire en prend acte, il est d’accord, parce que le Conseil est souverain, comme si c’était le parlement… », a-t-elle en effet déclaré sur un plateau de télévision le 14 juin en fin de soirée).

Quoi qu’il en soit, c’est avec beaucoup de clairvoyance que Guido Crainz a intitulé son article paru dans le quotidien romain, Une rue Almirante à Rome, une blessure à l’histoire.

Il y a notamment écrit que « la décision prise hier par une majorité du Conseil communal de Rome aurait de toute manière représenté une inacceptable honte, et même davantage encore : la révélation indécente et grotesque d’un scénario politique. Il y a cinq mois, [la maire] Virginia Raggi avait annoncé qu’elle allait changer la dénomination de quelques rues dédiées à des signataires du « Manifeste des scientifiques racistes » qui ouvrit la voie aux lois raciales : ainsi, hier soir, après s’être déclarée « surprise » de la décision, elle est intervenue pour tout bloquer. Il s’agissait, précisons-le, d’une proposition annoncée depuis longtemps par [la dirigeante d’extrême-droite] Giorgia Meloni, et cela met encore plus en évidence le caractère honteux de cette situation. « Indifférence, c’est cela le Mal » : les mots-clés de Liliana Segre [une rescapée juive italienne d’Auschwitz récemment nommée sénatrice à vie] dans le témoignage de sa vie paraissent même insuffisants dans ce cas tellement on est allé loin dans l’indécence et dans l’offense à la mémoire et à l’histoire. »

Rappelons ici, pour bien mesurer la profondeur du dégoût que cette affaire ne peut qu’inspirer, qui était ce Giorgio Almirante (1914-1988). Fascistissime, fasciste ardent et convaincu de la pire époque de ce régime criminel jusqu’à la fin de sa vie, il a été secrétaire de rédaction de la revue La difesa della razza/La défense de la race qui a promu en Italie la conception et l’application des lois raciales fascistes à partir de 1938. Il a ensuite combattu la Résistance dans les rangs des troupes fascistissimes de la République sociale italienne placée sous l’Occupation allemande. Après la guerre, il a été la principale figure du néofascisme, notamment dans le cadre du Mouvement social italien (MSI), sans jamais rien renier de ses crimes et de l’horreur de ses prises de position.

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Dès lors, la nouvelle idole de l’extrême-droite italienne, Matteo Salvini, a beau prétendre que, s'il y a des rues Togliatti ou Stalingrad en Italie, il serait normal qu'il y en ait d'autres consacrées à Almirante, ajoutant même que « l'histoire ne doit pas être jugée, mais rappelée », une aussi abjecte décision serait évidemment scandaleuse, blesserait assurément la mémoire de tant de victimes du fascisme, d’antifascistes et de personnalités démocratiques. Céder à la propagande nauséabonde de l’extrême-droite en acceptant qu’une rue soit ainsi baptisée de la pire des manières ne ferait que contribuer plus encore à l'occultation, au brouillage des perceptions du passé et à ce relativisme des mémoires qui ne permet en rien de comprendre du passé, mais qui permet de tout justifier du présent, même les pires atteintes aux droits humains.

Cette affaire est par ailleurs révélatrice de l’état triste et hautement préoccupant dans lequel se trouve aujourd'hui l’Italie. La maire de Rome, issue du Mouvement 5 Étoiles, Virginia Raggi, n’était pas présente au moment de ce vote scélérat parce qu’empêtrée dans divers scandales de corruption. Toutefois, en son absence, et en l’absence de tous les conseillers de gauche qui avaient quitté la réunion pour protester justement contre le fait qu'elle n'était pas là, les membres de son Mouvement 5 Étoiles, à une exception près, ont toutes et tous voté avec l'extrême-droite cette résolution favorable à la commémoration de la figure d’Almirante. C’est là une preuve de plus que ce mouvement n’a rien d’un mouvement antisystème, qu’il n’est en réalité ni de gauche ni de gauche, et qu’il se profile de plus en plus comme un simple porteur d’eau de l’extrême droite salvinienne et de ses inacceptables idées racistes.

Charles Heimberg (Genève)

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