Ne pas laisser suspendre des idées d'élèves par un gouvernement italien autoritaire

Dans une école secondaire de Palerme, pour la Journée de la mémoire, des élèves ont réalisé une vidéo comparant le présent au passé en se demandant quel était le sens d'une telle commémoration. L'extrême-droite a protesté. Quelques mois plus tard, après mise sous enquête, une enseignante a été suspendue 15 jours. Cette censure autoritaire est un non sens pour la démocratie et pour la pédagogie.

"Les idées ne se suspendent pas!" [Slogan d'une manifestation de soutien le 17 mai 2019]

Elle s'appelle Rosa Maria Dell'Aria, elle est à une année de la retraite. Elle se dit très choquée et blessée par ce qui lui arrive, et nous le serions aussi à sa place. Elle a encadré un travail de ses élèves pour la Journée de la mémoire du 27 janvier, six élèves d'une quinzaine d'années, en les incitant à la réflexion et en leur laissant toute liberté de pensée. Elle a ainsi été attentive à ne pas réduire la Journée de la mémoire à une commémoration prescriptive qui dirait quoi penser aux élèves. Le gouvernement italien d'extrême-droite le lui fait payer cher en la suspendant sans salaire pour 15 jours sous prétexte qu'elle n'aurait pas dû laisser ses élèves s'exprimer comme ils l'ont fait. De nombreuses personnalités et de nombreux enseignantes et enseignants la soutiennent face à cette mesure autoritaire et indigne d'un pays démocratique, et c'est la moindre des choses. Parce que ses élèves ont fait preuve d'intelligence et qu'ils doivent pouvoir exprimer ce qu'ils ont exprimé.

 © capture d'écran via La Repubblica © capture d'écran via La Repubblica

Rosa Maria Dell'Aria a été attentive à ce que ses élèves s'expriment dans un bon italien et présentent un travail de bonne qualité. Mais elle les a laissés réfléchir par eux-mêmes à la signification de cette Journée de la mémoire qui tombait quelque temps après la commémoration des 80 ans de la promulgation des lois raciales par le fascisme italien ; mais qui survenait aussi dans un contexte de grande tension sur la question des exilés de la Méditerranée, la Sicile se trouvant bien sûr en première ligne sur cette problématique d'accueil et de refoulement qu'un ministre de l'Intérieur d'extrême-droite a profondément perturbée avec son décret sécurité, sa criminalisation des sauveteurs et ses tentatives constantes de fermer les ports à toute aide humanitaire.

Le document vidéo des élèves a été rendu public. Il peut bien sûr être discuté sur certains aspects, certaines imperfections (comme l'insertion d'une fausse une de La Repubblica sur les Roms), mais sans jamais oublier que c'est une production d'élèves du secondaire. Il met surtout côte à côte, en les faisant résonner dans un aller et retour entre hier et aujourd'hui, des faits tragiques du passé, autour des lois raciales promulguées par le fascisme italien, et des faits contemporains, eux aussi tragiques, qui concernent les exilés et les morts de la Méditerranée. Toutefois, la mise en relation de deux situations inacceptables n'y est jamais une assimilation. Il n'y est pas dit qu'une politique mussolinienne est aujourd'hui en vigueur. En revanche, la question y reste ouverte de savoir où les événements du présent pourraient nous conduire.

L'intelligence de ce travail transparaît dans sa conclusion qu'il nous faut citer intégralement et qui est très pertinente.

"Mais alors, célébrer une Journée de la mémoire, qu'est-ce que cela signifie ?", se demandent ces élèves.

"Cela signifie s'engager pour protester contre ce qui arrive aujourd'hui, et ne pas se laisser manipuler par une politique nationaliste et xénophobe qui risque de faire se répéter les erreurs d'hier", répondent-ils au terme de leur travail.

C'est là une belle conclusion dans laquelle la formule "qui risque de" a évidemment toute son importance. Elle montre que ces élèves n'ont pas procédé à des amalgames trop rapides, mais qu'ils ont exprimé collectivement une inquiétude nourrie par une actualité problématique, c'est le moins que l'on puisse dire, en matière de respect des droits humains. Elle montre qu'ils ont su donner du sens à leur travail de mémoire en comprenant combien les droits humains étaient fragiles et leur violation toujours possible

D'après les médias, une plainte d'un élève et de son père se serait exprimée sur tweeter qui interpellait directement le Ministère de l'instruction. C'était une missive d'extrême-droite prétendant qu'une enseignante "pour la Journée de la mémoire [aurait] obligé des élèves de 14 ans à dire que Salvini est comme Hitler parce qu'il extermine les migrants. Au Ministère, ils ont quelque chose à dire ?" Le Ministère n'a pas réagi, mais c'est la police qui a fini par débarquer dans la classe de l'enseignante qui a finalement été suspendue pour 15 jours. Elle est accusé d'avoir laissé ses élèves assimiler la politique raciale du fascisme à la politique de fermeture de Matteo Salvini à l'égard des exilés et rescapés de la Méditerranée. Or, non seulement cette accusation est sans fondement, mais elle occulte en plus toute reconnaissance de l'autonomie de pensée de ces élèves qui se sont aperçus eux-mêmes des problèmes que posait la politique nationaliste et xénophobe du gouvernement italien du point de vue des droits humains.

Parmi beaucoup d'autres réactions, un enseignant, Enrico Galiano, a protesté dans La Repubblica en soulignant que son travail "devrait consister à aider les élèves à se former leur propre vision du monde [et qu'il ne pourrait pas] accepter que la police criminelle vienne contrôler ce [qu'il fait]":

"Chassez-moi aussi de l'école, s'il le faut, mais je ne pourrais plus me regarder dans le miroir si je ne faisais pas toujours tout ce qui est en mon pouvoir pour que les enfants pensent par eux-mêmes. Quelle que soit leur pensée, même complètement contraire à la mienne.

Je me fiche que les élèves pensent la même chose que moi. Je souhaite que les élèves réfléchissent. Ils sont et seront toujours ce qui est le plus important. Et croyez-moi, je les connais : ils refuseront eux-mêmes un monde dans lequel vous n'êtes plus libres de penser."

Un mouvement de solidarité avec Rosa Maria Dell'Aria est en train de se développer et les sénatrices à vie Elena Cattaneo et Liliana Segre, qui est une ancienne déportée, rescapée d'Auschwitz-Birkenau, l'ont invitée au Sénat. Marquer sa solidarité envers cette enseignante et exiger que la sanction qu'elle subit soit levée est une exigence démocratique. Mais lors de la manifestation de soutien du 17 mai à Palerme, une pancarte était aussi exhibée qui affirmait que "les idées ne se suspendent pas!". C'est d'autant plus vrai que les élèves vont à l'école pour apprendre à regarder le monde avec des questionnements scientifiques aussi bien que personnels, pour se construire à la fois une faculté de discernement et une autonomie de pensée. D'où l'importance de ne pas laisser l'extrême-droite détruire ces objectifs pour transformer l'école en un lieu d'asservissement.

Charles Heimberg (Genève)

P.S. Dans un article publié le 18 mai 2019 par Il Manifesto, l'auteur et enseignant Christian Raimo affirme avec raison que "défendre Rosa Maria Dell’Aria revient à nous défendre nous-mêmes et notre Constitution, le principe de la division des pouvoirs et la protection de nos libertés fondamentales". Il dénonce l'action personnelle dans cette affaire du ministre de l'Intérieur Matteo Salvini et rappelle un épisode honteux, celui d'un message sur Facebook de la sous-secrétaire aux Biens culturels Lucia Borgonzoni, membre de la Ligue (Lega), dont voici la teneur : "Si c'est vraiment arrivé, un tel enseignant devrait être chassé avec ignominie et interdit d'enseignement à vie. Celui qui devait en être informé l'a déjà été." Rien que ça!

 

 

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