L'amiante, ce crime occulté

L'usage de l'amiante en toute connaissance de cause est un crime patronal contre l'humanité ouvrière. Il y a longtemps que les risques encourus par l'usage de cette substance sont connus. Mais ces effets peuvent survenir longtemps après l'exposition, ce qui permet d'autant plus d'occultations... «Amianto, une histoire ouvrière», d'Alberto Prunetti, le raconte.

Des juges très mal inspirés viennent de prononcer un non-lieu en France pour les responsables d'Eternit, au prétexte que « compte tenu de l’impossibilité de dater l’intoxication des plaignants, il apparaît impossible de déterminer qui était aux responsabilités au sein de l’entreprise […] et quelles réglementations s’imposaient à cette date inconnue ». Tout est dit dans cette déclaration et son enjeu de datation: il y a longtemps que l'on sait, mais le drame peut survenir longtemps après l'exposition: dès lors, il est facile de noyer le poisson... Pourtant, nous indique le même article du Monde à propos de la France, "en 2012, les autorités sanitaires estimaient que l’amiante pourrait provoquer, d’ici à 2025, 3'000 décès chaque année causés par des cancers de la plèvre ou des cancers broncho-pulmonaires".

En Suisse aussi, "plus de 120 personnes meurent encore chaque année des effets de l’amiante, interdit depuis trente ans". Mais comment se fait-il que cette terrible substance soit encore utilisée dans le monde entier par des pays en voie de développement? Le constat de Bernhard Herold dans Le Courrier est implacable : "selon les dernières estimations, plus de 220'000 personnes dans le monde meurent chaque année des conséquences de l’amiante. C’est deux fois plus de morts que tous les conflits armés réunis! Et la communauté internationale reste les bras croisés et laisse la Russie et son lobby de l’amiante poursuivre cette spirale de la mort [...]".

Ce rappel de quelques éléments d'actualité préoccupants résonne encore plus cruellement face à des récits personnels. Les statistiques ne disent jamais la totalité des souffrances de chaque victime. Le récit d'Alberto Prunetti, qui est un hommage à un père ouvrier, est vraiment à lire. Il y mêle des souvenirs personnels à une histoire sociale tragique qui l'est plus encore à cette échelle familiale.

Couverture du livre d'Alberto Prunetti, "Amianto", version française parue chez Agone en 2019 Couverture du livre d'Alberto Prunetti, "Amianto", version française parue chez Agone en 2019

"Souder à quelques centimètres d'une citerne de pétrole, un travail dangereux. Une seule étincelle est capable d'amorcer une bombe qui peut emporter une raffinerie. C'est pour cela qu'on vous dit d'utiliser cette bâche gris sale qui résiste aux températures élevées, car elle est produite avec une matière légère et indestructible: l'amiante. [...] Une seule fibre d'amiante et dans vingt ans vous êtes mort." (pp. 10-11, 4e de couverture)

"Quand j'étais petit, la maîtresse me demandait quel était le travail de mon père, et j'ai vite appris à répondre "tuyauteur", même si je ne comprenais pas ce que ça voulait dire. C'était pour cela qu'il rentrait à la maison un week-end sur deux en combinaison verte avec des vêtements sales. Puis, j'ai appris un autre terme: metalmeccanico, c'est-à-dire ouvrier métallurgiste." (pp. 24-25)

"Poussière rouge du fer rouillé. Poussière grise de l'acier ébarbé. Poussière blanche de l'amiante ou du titane. Ce titane dont il revenait complètement couvert quand il travaillait à l'usine Casone de Scarlino: il appelait l'alliage "le blanc" et disait que, quand il prenait sa douche, ça faisait comme du savon." (p. 44)

"Renato qui vieillit vite. Trop vite. Il est essoufflé, il a le souffle court, trop court, et il devient lent, même dans ses réflexes, quand il conduit ou quand il se sert de la débroussailleuse." (p. 93) Il a 57 ans.

Le récit d'Alberto Prunetti est poignant. des souvenirs personnels, familiaux, et même des rêves, s'y mêlent au parcours professionnel de son père, rempli de mobilité et de précarité, mais surtout rempli de terribles dangers. Cette imbrication est parfois tragique et fait surgir de sacrés symboles: ainsi l'auteur apprend-il, alors que son père est malade, qu'il a été conçu à Casale Montferrato, lieu symbolique de ce crime de masse induit par l'amiante, où Renato travaillait juste à côté de l'entreprise Eternit...

Un chapitre est consacré à une demande d'indemnisation, après coup, alors que Renato est parti. C'est là que l'auteur apprend que son père aurait dû avoir droit, mais n'a pas eu droit, à sept ans de préretraite... "Allez vous faire foutre, je vous le dis de tout mon coeur, pour sept ans, mille fois sept ans, je vous maudis, du petit patron jusqu'aux sommets de la classe industrielle italienne. Tous ces gens-là, si, par erreur, vous leur serrez la main, vos doigts, il faudra les recompter pour être sûr qu'ils vous les ont pas fauchés, c'te bande de voleurs." (pp. 120-121)

Ce très beau texte est bien sûr un hommage, hommage à un père, mais aussi hommage à la culture ouvrière. Il est en même temps un récit du déni, de l'absence de reconnaissance, cette plaie qui touche particulièrement les morts du travail victimes de l'amiante.

Ce père a dit un jour à son fils d'étudier au lieu de travailler. Le fils est devenu un intellectuel confronté à d'autres formes de précarité. D'une certain manière, ce récit est celui de la déconfiture de nos horizons d'attente. Mais il est en même temps une belle mise en valeur de la subalternité ouvrière.

À lire sans modération.

Charles Heimberg (Genève)

P.S. Ce récit est traduit de l'italien par Serge Quadruppani.

 

 

 

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